CHAPITRE VI
La lutte contre la pornographie.
Le développement constant qu’a pris en ces derniers temps une certaine littérature, dite pornographique, nous oblige à lui consacrer une étude spéciale pour constater l’étendue du mal et voir quels remèdes seraient propres à l’enrayer.
Il y a longtemps que déjà en France quelques hommes énergiques ont signalé les périls que fait courir à la race tout entière l’obscénité dans toutes ses manifestations ; ce n'est donc pas d’hier qu'elle date.
Sans remonter à l'antiquité, on sait que le théâtre du Moyen-Age n'était pas exempt de reproches. « L'obscénité est un de ses moyens d'expression favoris ; l’observation comique se borne à décrire ce qu'il y a de plus bas dans la vie et dans les mœurs, dans le fonds perma-
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nent de l’homme et dans les habitudes particulières de son existence de ce temps-là. » (1)
Les spectacles de la Basoche sont des plus grossiers et des plus irrévérencieux, surtout envers la religion ; acceptés du public à cette époque, il n’est pas dit que nos contemporains lui feraient le même accueil ; ce n’est pas à dire cependant que le goût du public se soit amélioré — nous n’aurions pas à parler alors de la pornographic — mais il s’est tout au moins déplacé.
Depuis, la littérature, sans être essentiellement pornographique, au sens vrai du mot, fut extrêmementlibre, aussi bien dans le roman que dans le théâtre, et notre xvin° siècle en particulier a atteint les limites du genre.
En 1881, la presse est affranchie de ses entraves ; ce n'est plus alors la liberté, c’est la licence. Et M. Jules Claretie a rappelé, dans une de ses chroniques du Temps, que l'explosion de la pornographie en 1880 fit donner à cette année le nom « d’année pornographique ».
L'Annuaire de la Presse de 1881 donne une liste de journaux pornographiques véritablement stupéfiante. Le dégoût publie mit bientôt un terme à ces bacchanales, et il est à croire qu’il en sera de même aujourd’hui.
Que faire en présence du « flot qui monte » ? Faut-il recourir à la censure, ou user de moyens de répression plus sûrs et plus énergiques ?
(1) Larroumet. La Comédie en France au Moyen-Age (Revue des Deux Mondes), 15 septembre 1899.
La censure, nous l’avons vu, après avoir cessé d’être exercée contre la presse et le livre, tant à cause de ses rigueurs que de ses maladresses, avait également fini par perdre ia majeure partie de ses partisans quant à son application à l’art dramatique. Il peut donc paraître étonnant de réchercher quel rôle elle pourrait jouer dans sa lutte contre la pornographie. Si, comme nous le croyons avec M. Hayem, secrétaire du Comité parisien de la Ligue de la moralité publique, il n’y a pas lieu de reprendre cet instrument de despotisme intellectuel, il n’en est pas moins vrai de dire justement, avec l’éminent sénateur M. Bérenger, le protagoniste de la lutte contre la pornographie, que l'institution de la censure n’a pas, pendant deux siècles presque ininterrompus de son existence, donné lieu à de sérieuses critiques au point de vue des mœurs.
Fondée en 1706, elle a été temporairement supprimée, mais promptement rétablie aux époques révolutionnaires de 1791, 1830, 1818 et 1871. « Et ce fut en invoquant le déchaînement d'immoralité provoqué par la liberté que le rétablissement en fut opéré. » (Bérenger.) ;
Devant le fléau qui menace de démoraliser notre patrie, devant « ces scandales qui menacent de souiller notre jeunesse dont ils troublent les mœurs, et de compromettre, vis-à-vis de l'é étranger, jusqu’au beau renom de notre pays », une ligue composée de noms éminents s’est fondée, qui s’est proposée de rechercher par quels
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moyens efficaces elle pourrait enrayer le « flot montant » de la pornographie. Il était naturel qu'elle se demandät en premier lieu s’il ne serait pas nécessaire de recourir à la censure, lant préventive que répressive.
Pour examiner cette question et voir si le rétablissement de cette institution serait utile, ou si, au contraire, il ne conviendrait pas de recourir à des moyens de répression plus sûrs et plus efficaces, et surtout moins décriés, il nous paraît utile de faire un inventaire rapide de la pornographie, et de rechercher sur quelles catégories de personnes « elle exerce ses ravages ».