ARGUMENTS DE SES PARTISANS
Ce n’est pas à des arguments d’un ordre aussi élevé que recourent les partisans de la censure pour présenter sa défense. Pourtant, M. Meilhac exprime un peu la même idée que de Bonald : « Je suis partisan de la censure, dit-il; même si elle ne fait rien, j'estime qu'il est bon qu'elle existe. Autant que j'ai pu le remarquer, le public n’est pas ennemi de la gravelure; quand une phrase peut prêter à un sens équivoque, il saute dessus. Or, il
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importe que l’auteur, surtout celui qui commence, ne cède pas trop à ce goût du public, goût incontestable à mon avis, et qui s’est beaucoup développé depuis quelques années. Le jeune auteur est tenté, pour obtenir un succès, de mettre sur la scène des paroles, des situations risquées. Il est utile, il est nécessaire qu'il sente en face de lui ce frein qui le retient et qui s'appelle la censure. »
Alexandre Dumas fils reconnaît l'impossibilité pratique de supprimer la censure : « Mon désir est que naturellement toute censure soit supprimée. Ma conviction est que c’est impossible et qu'aucun gouvernement en France, quel qu’il soit, ne pourra autoriser le théâtre à dire tout ce qu’on pourra lui faire dire, ou chanter sur les gouvernants, sur les particuliers, sur la politique, sur la religion. »
Cette impossibilité de renoncer à la censure, le même auteur l'explique : « S'il se produit un scandale dans une pièce à l'égard des mœurs, de la politique, des personnages connus, que fera-t-on si la censure n’existe plus ? Dès le lendemain, la Préfecture de police interviendra et interdira de jouer la pièce. Quel est donc le directeur, qui, dans ces conditions, recevra une pièce, se risquera à faire des dépenses avec cette menace de se voir arrêter le lendemain de la première représentation ? »
M. Ludovic Halévy préfère la censure ayant un caractère administratif préalable que la censure répressive :
« Supprimer la censure, mais n'est-ce pas la rétablir
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forcément sous une autre forme : l’intervention sur la scène du commissaire de police. Et entre les deux interventions, je préfère de beaucoup celle du Directeur des Beaux-Arts, celle du Ministre, celle enfin du directeur de théâtre, car aujourd'hui nos théâtres ne sont plus ce qu'ils étaient autrefois. Ce sont des entreprises commerciales dans lesquelles il y a des intérêts pécuniaires engagés. Dans de telles conditions, les véritables censeurs ne seraient plus ceux nommés officiellement par le gouvernement, mais le directeur et l’assemblée des actionnaires. »
M. Camille Doucet pense comme M. Halévy. « Pendant que je préparais mon rapport, les auteurs me disaient : Que faites-vous ? Vous nous livrez aux directeurs ; ils nous imposeront une censure bien plus impitoyable que la vôtre. La vôtre a cet avantage que l’on cause avec elle et, l'autorisation obtenue, nous la considérons comme une garantie, comme une complicité de l'administration supérieure. »
Le rôle bienfaisant de la censure, M. Liadières l’a défini à la Chambre en 1835, lors de la discussion sur la liberté théâtrale : « Elle doit examiner l’ensemble, le caractère, le but de l'ouvrage, se demander si les enseignements qu'il donne, si les exemples qu’il propage ne sont pas susceptibles de porter une grave atteinte à l’ordre social, si le spectateur en quittant le théâtre n’emportera point chez lui des pensées de découragement, de désordre ou
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d'immoralité. Mais qu'elle se garde bien de faire aux mots une guerre monstrueuse, de s’acharner ridiculement sur les détails, d'émousser le trait d’une piquante saillie ! Ce serait s’en prendre avec maladresse à l'esprit - de l’auteur, lorsqu'on ne doit poursuivre que l’immoralité de l'ouvrage. »
Dans sa définition du rôle de la censure, M. Vivien est aussi favorable : « Protéger les mœurs sans interdire la peinture souvent salutaire du désordre et du vice, perpétuer la tradition du langage honnête et décent, effacer toute parole obscène sans proscrire les hardiesses que l'exemple de nos pères et les écrits de nos plus illustres auteurs ont naturalisés au théâtre, garantir les institutions et les pouvoirs publics sans soustraire au jugement du parterre la faiblesse de la vie politique ; faire avec discernement la part des temps, des lieux et des opinions; apprécier les convenances de chaque genre, étudier les besoins et les goûts de chaque public, éviter avec un égal soin la pruderie et la licence, la faiblesse et l’intolérance, tels sont les devoirs de la censure, et il suffit de les indiquer pour montrer combien ils exigent de tact, de sagesse et de prudence. »
Enfin, M. Hallays-Dabot, qui fut censeur, et qui a a écrit l’Histoire de la censure, ne pouvait manquer de définir, très heureusement, le rôle de cette institution et de vanter en même temps les avantages qu'il lui attri-
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«IL est trois grandes idées qu'il faut maintenir respectées, car elles sont la vie et la force d’une nation : le sentiment religieux, le sens moral, l'esprit patriotique. Protéger les bases constitutives de toute société contre les insultes et contre les attaques, ne point laisser faire de la scène une chaire d’athéisme etd’immoralité, empèêcher le théâtre de tourner en assemblée politique ouverte à loutes les passions des partis, telle est la mission de la censure.
« Maintenant, si l’on entre dans l’application, où s’arrêtera le bien ? où commencera le mal ? Quelles franchises sont accordées au poète ? quelles idées, quelles formules, quels mots faudra-t-il proscrire ? Bien hardi qui croirait pouvoir donner des règles fixes de conduite. Le censeur suivra toutes les fluctuations des idées et du langage. Selon les temps et les lieux, selon les mœurs et les passions du moment, les points de vue diffèrent, les doctrines se relâchent, les manières de juger, de sentir, même de parler se modifient. Ainsi, les deux siècles qui ont précédé le nôtre ont-ils eu les mêmes yeux, les mêmes oreilles, la même langue pour comprendre et exprimer les mêmes idées ?
« Observatrice intelligente de la vieintime desontemps, la censure se rendra compte de tous les symptômes d'honnêteté et de démoralisation qui se produiront, prête à seconder les uns, à réprimer les autres, et suivant les circonstances, souvent même suivant le public, elle se
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montrera tour à tour facile et sévère. Elle ne craindra pas d’avoir un poids différent pour l’œuvre du poète qui parle aux intelligences d’élite et pour le drame vulgaire qui s'adresse aux esprits encore mal éclairés. Si étrangère qu’elle reste à toute appréciation littéraire, elle ne pourra s'empêcher de laisser plus de hardiesse à la responsabilité de l’homme d’un talent connu, qu’à celle de l’auteur ignoré. Le talent et la réputation ont leurs immunités ; et, sans pousser cette théorie trop loin, on ne peut nier que souvent telle audace ou telle légèreté qui, sauvée par l'élégance de la forme, n’excite que l’enthousiasme ou le vice, présentée avec la lourdeur brutale : de la médiocrité, fait protester les hommes et rougir les femmes.
« Une pièce foncièrement immorale trouvera la censure impitoyable en quelque lieu qu’elle doive se jouer ; mais lorsquele fondsadmis,onen arrive aux détails, il y a lieu de tenir compte jusqu’à un certain point du public auquel l'œuvre est destinée. On ne pourra émonder d’une main aussi rigide le vaudeville de tel théâtre, notoirement consacré au genre grivois, que la comédie composée pour une scène plus relevée, le drame qui fait appel à des spectateurs d’un âge viril, que la féerie et l’opéracomique, où le père de famille s’aventure avec des enfants, avec des jeunes filles. Mais même dans les œuvres les plus risquées, il n’est. pas à la scène de badinage admissible qu'une femme honnête, de cette honnêteté
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sincère qui exclut, et une facilité trop grande, et une pruderie ridicule, ne puisse entendre en pleine loge, à visage découvert. Telle est, croyons-nous, la vraie façon de comprendre et d'appliquer la censure théâtrale. »
Cet ancien censeur est surtout pénétré de l’utilité de la censure comme moyen de contrôle préventif quant aux pièces de théâtre :
« Il n’en est pas du drame comme du livre, celui-ci se lit dans le silence du foyer ; les idées qu'il propage, les paradoxes qu'il émet, les tableaux qu’il représente n'influent sur l’esprit du lecteur que dans la mesure de son imagination et de ses opinions individuelles. Les lois et les tribunaux ordinaires auront toujours le temps de faire utilement leur devoir.
« L'œuvre dramatique éclot avec une soudaineté qui exige une autre action. Voyez ces masses attentives au spectacle qui se déroule devant leurs yeux, étudiez ces physionomies haletantes qui reflètent toutes les passions du drame, écoutez les appréciations brèves et brutales, les conclusions d’une logique parfois imprévue, les jugements sans appel qui partent de mille bouches pour courir du salon à l’atelier, du café au cabaret, et vous comprendrez avec quelle énergique puissance le théâtre s'empare des imaginations populaires, quel germe mauvais ou bon il dépose dans les esprits.
« Il règne à travers la salle comme un courant électrique qui, passant du comédien au spectateur, les enftam-
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me tous deux d’une ardeur soudaine et leur donne une audace inattendue. Le public ressemble à une troupe d'enfants. Les théories sociales les plus osées et les plus fausses exalteront un peuple, qui, dans l'émotion du drame, ne saura pas discerner la perfidie des déclamations et des peintures qu’on lui présente. »
Mais point n’est besoin d’être censeur pour vanter les attraits de la censure, voici en effet ce que déclarait M. Bourgeois, ministre, il est vrai, de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, au cours de sa déposition dans l'enquête de 1891 : « Si on laisse entre les mains de l’autorité administrative le pouvoir de suspendre une représentation commencée ou d'interdire définitivement la représentation d’une œuvre théâtrale parce qu'un délit d'opinion se produit, parce que celle œuvre cause, ou peut causer des troubles publics, je me demande où est alors le progrès réalisé vers la liberté ! A l'arbitraire qui existe avant, et je n'hésite pas à qualifier de pouvoir arbitraire la censure telle qu’elle existe aujourd’hui, vous substituez l’arbitraire après, et je me demande si l'arbitraire après est préférable à l'arbitraire avant.
« À trois points de vue, ce changement ne paraît pas offrir d'avantages aux auteurs.
« Tout d'abord, cet arbitraire après est exercé par un pouvoir qui, par sa nature même, agit d’une façon plus brutale que le pouvoir chargé actuellement de la censure, Aujourd’hui, elle est confiée à des personnes qui, par
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leurs antécédents, leurs goûts et leurs habitudes, sont en relations constantes avec les gens de lettres, avec ce milieu d'auteurs et d'artistes qui est imprégné à un haut degré de lPesprit de liberté ! Vous changez l'arbitraire de mains, vous l’enlevez des mains de personnes qui en usent avec discernement pour le remettre aux mains d'un pouvoir qui n’a pas d'autre souci que le maintien de l’ordre public, et qui emploie les moyens les plus simples comme les plus énergiques pour atteindre le résultat qu’il poursuit. Ainsi, l'arbitraire ne serait pas moindre, car on ne dit pas comment s’exercerait le nouveau pouvoir. Il sera même plus rigoureux, et il offrira d’autant plus de dangers qu’il s’exercera par des hommes moins bien préparés pour remplir une pareille mission.
«€... J'ai fait faire le relevé des pièces interdites depuis dix ans ; elles sont peu nombreuses. Je laisse de côté la période troublée de 1870 et les quelques années qui suivirent. Depuis, les pièces interdites sont : Yvan le Nihiliste, La Famille Lebrenn, Jean Kerder, l'Officier bleu, interdit parce que la police russe était mise en scène et qu'un attentat était commis contre le tsar, le Pater, où il était question de la Commune, et l’Homme de Sedan. Trois autres pièces ont élé interdites, puis autorisées : l'Alsace, Germinal et Juarez.
« Jene mentionne pas Thermidor qui n’a pas été interdit par la censure ; c'est un cas de censure répressive,
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c’est-à-dire d'autorisation donnée et d'interdiction survenue après la représentation qui ne rentre pas dans la question que nous avons à examiner... »
M. Bourgeois continuait en reconnaissant que la censure était loin de constituer le régime idéal, mais il n’en contestait pourtant pas l’utilité.
Ce rôle de la censure, et cette utilité que ses partisans lui attribuent, nous ne pourrions mieux les résumer qu’en empruntant à M. Vivien sa formule: « Protéger les mœurs sans interdire la peinture souvent salutaire du désordre et du vice, garantirles institutions etles pouvoirs publics sans soustraire aux jugements du parterre la faiblesse de la vie politique, tel doit être selon nous, disait-il, le rôle de la censure. »
Mais une observation s'impose. Ces auteurs, dont nous venons de rappeler les opinions favorables à la censure, ne la considéraient que dans ses rapports avec le théâtre. Pour eux, la censure préventive, dont ces citations viennent de préciser le rôle et la fonction, est bien préférable, soit au régime plus brutal de la police, soit même à la censure répressive. Aussi bien, peut-on affirmer que, vivant sous un régime qui, en fait, est celui de la liberté de la presse, ils ne voyaient plus de la censure que ceux de ses avantages qui sont parfaitement conciliables avec la liberté |
Mais il faut analyser plus au fond ce régime, et montrer qu'en définitive, s’il est parfaitement compatible avec les
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gouvernements autoritaires, il constitue, par contre, une véritable anomalie dans les gouvernements constitutionnels où règne la liberté de la presse. Il étouffe la pensée, il opprime la littérature. C’est d’ailleurs ce qu'avait déjà indiqué La Bruyère, sans cependant désigner la censure : « Un homme, né français et chrétien, est fort embarrassé pour écrire, les grands sujets lui étant interdits. » C’est que, de toutes les libertés, également antipathiques au despotisme, c’est la liberté de la presse (ou du livre) qui a toujours obtenu, et doit toujours mériter l’honneur d’être plus directement haïe et persécutée ; l'expression de la pensée doit toujours être surveillée et contrôlée de très près, afin que l'arbitraire du pouvoir ne paraisse pas au grand jour et continue, par suite, de subsister.