‹ La CensureChapitre 5 sur 47 · ARGUMENTS DE SES ADVERSAIRES · texte numérisé non relu

ARGUMENTS DE SES ADVERSAIRES

De cette surveillance, de cette censure, nous allons maintenant donner quelques critiques et montrer, avec de grands noms, ses difficultés d'application, et son inutilité.

Dans un discours du 30 mai 1828, Benjamin Constans de Rebecque critiquait violemment la censure comme portant une alteinte grave à la liberté. « La censure, violation insolente de nos droits, assujettissement intolérable de la partie éclairée de la nation à la partie vile et stupide, gouvernement de muets au profit des vizirs,

So Eee

et grâce au ciel qui a pris en pitié l'intelligence humaine insultée, source désormais de plus d’agitations, de défiances, de mécontentements et d’irritations que la licence même de la presse n’en saurait créer. La censure serait aujourd’hui une déclaration de guerre contre la nation, ce serait lui dire : nous voulons vous opprimer sans que vous puissiez vous plaindre, non seulement vous, écrivains, et vous, journalistes, mais vous tous propriétaires, manufacturiers, citoyens, artisans, ouvriers, qui tous pouvez avoir besoin de publicité pour réclamer contre l'oppression. Veut-on ravir aux hommes leurs droits, il ne faut faire rien à demi; ce qu’on leur laisse leur sert à reconquérir ce qu’on leur enlève ; la main qui reste libre dégage l’autre de ses fers. »

On ne peut mieux noter que Constans la nuisance (1) de la censure, et son objet, contraire à la liberté.

Victor Hugo conteste nettement que la censure aitrendu aucun service tant au point de vue politique qu’au point de vue moral. « Quel bien la censure appliquée au théâtre a-t-elle produit depuis trente-ans ? A-t-elle empêché une allusion politique de se faire jour ? Jamais. En général, elle a plutôt éveillé qu’endormi l’instinet qui pousse le public à faire au théâtre de l'opposition en riant. Au point de vue politique, elle ne nous a donc rendu aucun service. En a-t-elle rendu au point de vue moral ? Pas davantage. Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empêché les

(1) Molinari.

IL Qn

théâtres de s'établir uniquement pour l'exploitation d’un certain côté des appétits les moins nobles de la foule ? Non. Au point de vue moral, la censure n’a été bonne à rien. Pourquoi donc y tenez-vous ? Il y a plus. Comme la censure est réputée veiller aux mœurs publiques, le peuple abdique sa propre autorité, sa propre surveillance. Il fait volontiers cause commune avec les licences du théâtre contre les persécutions de la censure. Ainsi que je l’ai dit un jour à l’Assemblée nationale, de juge il se fait complice. »

La censure n’est pas seulement inefficace ; souvent même elle n’atteint pas complètement son but et laisse précisément passer ce qu'elle aurait eu pour mission d'arrêter ; tel mot, en effet, telle phrase, qui à la lecture paraissaient inoffensifs, qui, à la scène, prononcés avec une certaine intonation, accompagnés de certains gestes, prennent une importance imprévue el font naître souvent le scandale. Ecoutons l’acteur Bocage : « Arrête-t-elle au moins les détails dangereux et de la suppression desquels le public ne s'inquiète pas? Elle est complètement impuissante pour saisir les détails ; elle arrête un détail innocent à côté d’un autre véritablement dangereux qu’elle laisse. Les détails qui doivent produire le plus d'effet, elle ne peut les voir, ils appartiennent plus à la représentation qu'au manuscrit. »

Mais il y a plus, telle pièce aulorisée aujourd’hui, et représentée sans inconvénient, peut être demain, parce

que lescirconstances aurontchangé,une cause de trouble, et cela est plus particulièrement vrai dans nos relations avec les puissances étrangères. Il peut bientôt survenir un événement qui fera que telle phrase, telle situation parfaitement inoffensive jusque là d’une pièce de théâtre, deviendra une allusion sanglante à l'égard d’une puissance ou d'un souverain étranger. Et personne ne songe à soutenir que la censure peut prévenir toute allusion de nature à blesser à un moment donné, dans l’avenir, une nation voisine.

L'existence de la censure offre encore, de ce côté, un réel inconvénient que M. Valabrègue, le célèbre auteur dramatique, a bien mis en lumière : « En ce qui concerne nos relations extérieures, loin d'être une sauvegarde, la censure est un péril. Supprimez-la et vous n’êtes pas plus responsable des pièces de théâtre que vous n’êles responsable des livres et des écrits périodiques. Par contre, que demain la Commission d'examen laisse passer par inadvertance une œuvre dramatique, que dis-je ? une scène, une phrase, une allusion de nature à provoquer un incident diplomatique, et voilà la responsabilité du Gouvernement engagée ! » (1)

Mais M. Valabrègue ne signale pas seulement les dangers que l'existence de la censure crée au Gouvernement, il va plus loin, il proclame l’institution injuste et arbitraire : « Il y a deux censures préventives que j’appelle-

(1) Enquête de 1891.

Lo ree

rai, si vous me le permettez, la petite et la grande :

« La petite, exercée par des fonctionnaires honorables, a pour mission de nous demander quelques modifications de détails, le sacrifice d’un mot risqué ou d’une phrase équivoque ; elle le fait avec la plus grande courtoisie.

« Passons à sa grande sœur, celle dont nous nous plaignons le plus, à la censure de M. le Ministre des Beaux- Arts qui interdit purement et simplement une œuvre entière sans phrase et sans appel. Je dis que cette censure est forcément injuste parce qu’elle variera suivant les opinions des ministres chargés de l'appliquer ; elle sera tour à tour tolérante et oppressive, suivant que le ministre sera ou ne sera pas partisan de la liberté théâtrale ! Je dis encore que cette censure est forcément injuste parce qu'on ne peut ni juger la portée, ni prévoir l'effet d'une œuvre dramatique en la lisant; cette œuvre est faite non pas pour être lue, mais pour être représentée devant une salle pleine, composée de spectateurs qui ont payé leurs places. » |

Ces reproches, si vifs qu’ils soient, n’enlevaient pourtant pas à la censure tous les avantages que ses défenseurs lui reconnaissaient, entr'autres celui d'assurer la sécurité des directeurs de théâtre, une fois l’autorisation de jouer accordée. Mais M. de Vacquerie va détruire encore cet argument si tentant : « On a dit (1) que la cen-

(1) Enquête de 1891.

En Te

sure est la sécurité des auteurs et des directeurs ; l’auteur peut dormir tranquille, le directeur peut commander les décors et les costumes. Une pièce estampillée par le Gouvernement est sûre que le Gouvernement ne lui cherchera pas chicane au nom des lois du droit commun, ni comme outrageant les mœurs, ni comme froissant l’opion politique d’une partie du public... Or, c'est après avoir été estampillée par le Gouvernement que Gaëtana a été interdite à l’'Odéon ; qu'Henriette Maréchal a été interdite au Théâtre Français ; que le Vautrin de Balzac avait été interdit à la Porte Saint-Martin... Sécurité des directeurs ! » À

L'auteur avait consciencieusement élaboré sa pièce, le directeur de théâtre l'avait montée à grands frais, et c'est après les premières représentations que l’interdiction vient les frapper dans leurs intérêts ! Forts de l’autorisation et du visa de la censure, n'étaient-ils pas légitimement en droit de recueillir le fruit de leurs peines ? Où donc alors est la garantie ?

M. Zola enfin, ayant profité largement de la liberté de la plume, devait exprimer le regret de voir le théâtre ainsi enchaîné : « Il y a au-dessus de tous ces arguments, disait l’auteur de Germinal, un principe supérieur : c’est la justice et la liberté de penser. La censure ne se comprend pas dans un grand pays comme la France où nous avons à peu près toutes les libertés, notamment la liberté du livre dont j'ai usé, et peut-être

NO

abusé. À cet égard, je n’ai que des remerciements à adresser à la République, elle ne m'a jamais tourmenté. Mon exemple a produit bien des imitations de la part de gens qui croient qu'on peut gagner de l'argent en disant des saletés ; toute cette effervescence se calmera sans que l'Etat s’en mêle. Nous avons la liberté de réunion, de la presse, de la rue aussi, je me demande pourquoi le théâtre reste à part! Pourquoi dans ce dernier cas le droit commun n’est-il pas applicable ?.. C’est une injustice flagrante que d’avoir laissé aux auteurs dramatiques

le bâillon dont vous avez délivré les autres écrivains... »

La véritable censure, a-t-on souvent entendu répéter, ne sera jamais celle de quelques censeurs, si éclairés, si compétents soient-ils. Elle ne relève et ne devrait relever que de l’opinion publique. Sur ce point, l'avis de M. de Bonald est aussi celui de MM. Zola et Coquelin cadet : « La morale, on mettra des ordures sur la scène, dit-on; on prononcera des gros mots, et il faut s’y opposer.

« Mais c'est une plaisanterie | Jamais le public ne laissera faire ces choses ! Il est beaucoup plus moral que la censure, et tout auteur qui oserait faire dire des gros mots sur la scène d'un théâtre serait hué. Quant à la question diplomatique, je trouve que le Gouvernement est bien imprudent en déclarant qu’il entend garder la

to 0—

haute main sur tout cela. Il estampille les pièces et il dit: «nous en répondons », el si une allusion, la moindre chose, lui échappe, il est responsable... Il y a des tribunaux, des ordonnances, pourquoi ne pas s’en contenter et ne pas y recourir? En conservant la censure, le Gouvernement assüume une rude tâche, s'engage à garder un troupeau indiscipliné, et répond de tout au regard de l'étranger. » (1)

« La vraie censure, dit M. Coquelin cadet, c’est le public. Pour moi, artiste, pour mon directeur, le public est seul le grand juge.

« Qu'est-ce de nos jours que la censure? Trois messieurs devant le veto desquels on est obligé de s'incliner sans appel, ce qui serait tout au plus admissible si ces censeurs représentaient une élite en matière artistique et littéraire. Rendons justice à leur modestie : c’est une prétention qu'ils n’ont pas.

« J'ai horreur de tout ce qui est grossier, de tout ce qui choque les convenances, et j'estime que l'artiste, le jour où un auteur introduirait dans son rôle des phrases ou des mots orduriers, a le droit de se refuser à les dire sur la scène. Il n'est aucun engagement entre directeur et pensionnaire qui puisse l'y forcer, et si quelques auteurs, profitant de la liberté, allaient jusqu’à la licence, sans respect pour les interprètes et le public, la vraie censure,

(1) Enquête de 1891.

Page 1