CHAPITRE III
Les origines de la censure.
Pour trouver les origines de la censure, point n’est besoin de remonter jusqu’à l'antiquité. Ni la Grèce, ni Rome n’ont connu ce qu’on a appelé depuis, le régime préventif de la censure. Il va sans dire qu’il ne peut en être question pour la presse qui n'existait pas ; mais ce qui faisait fonction de la presse, les pièces comiques et la tribune à Athènes, la iribune politique à Rome ne connurent en aucune façon ce régime.
À Athènes, la comédie, comme œuvre d'art, échappait à tout contrôle administratif. C’est qu'en effet, le sentiment personnel qu’eurent les Athéniens de la liberté et de la beauté à la fois, fut cause qu'ils laissèrent à Part une autonomie dont nul autre peuple ne devait jouir au même degré. Le seul contrôle était celui auquel faisait allusion Bonald : le dur contrôle d’une opinion et d’un public éclairés. On recourait alors à des concours publics
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pour la représentation des drames et des comédies faits pour le compte de l'Etat; et les spectateurs seuls se trouvaient compétents pour porter un jugement. Aussi, tandis qu’à d’autres époques les pouvoirs publics ont voulu avoir presque toujours la haute main sur les lettres et les arts, le drame à Athènes, considéré soit comme œuvre d’art, soit comme exposition de doctrines politiques, fut toujours en dehors de la censure et de l'examen des pouvoirs publics, et eut en partage la plus complète indépendance. Cela ne veut pas dire que les éléments essentiels de l’Etat pussent y être soumis à la discussion, tant au point de vue religieux qu’au point de vue constitutionnel ; maisilest certain que les hommes politiques y furent longtemps criliqués et tournés en ridicule, sans qu'aucune autorité administrative — telle que les temps modernes en connurent — songeàt à intervenir. Il suffit de rappeler avec quelle virulence Aristophane attaqua certains personnages politiques pour se faire une idée de l'absence de censure en Grèce.
La démocratie athénienne, toutefois, usa d’une extrême sévérité en condamnant à mort Socrate accusé de douter de l’existence des dieux; à la rigueur on pouvait voir dans ce jugement un acte cruel de censure répressive, mais 1] paraît plus juste de n’y voir qu'un crime politique, commebeaucoup de gouvernements en ont commis.
Cette liberté extrême de la pensée ne devait d’ailleurs pas éternellement durer à Athènes. Deux décrets mirent
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fin à ces excès : l'un pour défendre d'attaquer un citoyen par son nom, l’autre pour supprimer la parabase, ou monologue du cœur, qui constituait en quelque sorte la tribune politique du poète comique.
Platon, trouvant insuffisantes ces mesures, proclamait dans sa République la nécessité d’une loi qui astreindrait l'auteur dramatique à ne point s’écarter de ce que l'Etat tient pour légitime, juste, beau et honnête, et demandait qu'aucune pièce ne pût être représentée avant d'avoir été examinée par des censeurs. Cette liberté, qu'il eritiquait tant dans la « théatrocralie athénienne », ne tarda pas alors à succomber en même temps que la démocratie.
Les Romains, sans cependant avoir été soumis à la censure, ne connurent jamais la liberté d'opinion des Athéniens. Sous le régime de la République, sans doute une sorte d'examen était obligatoire pour la mise à l’étude et la représentation des pièces de théâtre, mais cet examen n'avait rien de commun avec la censure telle que nous l’avons vu fonctionner en France. La publication des livres était libre comme la tribune.
Avec le despotisme de l'Empire, il était naturel que la pensée perdit sa liberté ! Auguste fit brûler les ouvrages satiriques de Labienus sous le principat de Tibère, le Sénat fit brûler un écrit représentant Cassius comme le dernier des Romains. L'empereur Dioclétien condamna
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pareillement aux flammes les ouvrages sacrés des chrétiens, et Constantin fit subir le même sort aux écrits d’Arius.
Tout au plus pouvait-on voir une première forme de la censure dans l'interdiction que les Conciles établirent pour les fidèles de lire certains livres considérés comme hérétiques. C'était bien une sorte de censure préventive, mais elle n'avait pas pour résultat l'interdiction de la
publication.
Ce n’est pas davantage au Moyen-Age qu'il faut faire remonter l'institution dé la censure s'appliquant au théâtre et à la littérature. Deux raisons s’y opposent: la première, c'est que l'Eglise catholique fut, à cette époque, la puissance dominante au point de vue spirituel ; la seconde, conséquence de la première, c'est que l’Eglise n’a rencontré en face d’elle aucune pensée, aucun pouvoir assez fort pour lui faire de l’opposition. Le théâtre était alors une forme de la foi et sous la domination ecclésiastique.
L'Eglise fit appel aux scènes dramatiques pour mulliplier les cérémonies figuratives, dans les temples, sur les scènes converties en théâtres ; et les acteurs ordinaires n'étaient autres que des chanoines, des desservants pour lesquels c'était un devoir, et aussi une fonction, de représenter aux fêtes de Noël, de l'Epiphanie, de Pâques ct de l’Ascension, de véritables drames. Lors de ces fêtes
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religieuses, le drame lui-même ne représentait que de vastes compositions tirées de l’Ecriture Sainte.
Plus tard encore, lorsque les éléments purement profanes vinrent se mêler aux œuvres dramatiques et au personnel qui les jouait, l'Eglise garda la haute main sur tout ce qui touchait aux spectacles.
Dans de telles pièces, on remarque une liberté à peu près absolue qui ne comportait aucune surveillance ni aucun contrôle d’un pouvoir administratif quelconque. La foi élait intacte.
Ea littérature, il en était de même. L'élément intellectuel du Moyen-Age était constitué uniquement par l'Eglise : ce sont les écoles ecclésiastiques d'où sortirent plus tard les Universités, ce sont les sciences ecclésiastiques qui constituent alors toute la science. La littérature profane était trop peu importante et considérée comme trop négligeable pour que le clergé pût en prendre ombrage.
Ces considérations pouvaient faire croire que l'Eglise, ne rencontrant devant elle aucun ennemi, ni aucune opposition, ne songea pas à instituer un moyen de contrôle de la pensée. Ce serait une erreur de le croire. Mais ce qne nous allons trouver ne peut être guère considéré que comme une surveillance d'ordre intérieur.
L'Eglise, alors, c'était l’Université, et tout ce qui était matière intellectuelle se rattachait à elle au temps de la féodalité. Il était naturel que les libraires dépendissent
de l’Université. Comme le dit l'avocat général Séguier en 1779: « A l'exemple des Romains, nous avons eu en France des hommes qui se sont dévoués à copier et à débiter les différentes productions des auteurs, soit de l'antiquité, soit du siècle dans lequel ils ont vécu; ils formaient dans les temps les plus reculés une communauté, un corps composé de gens dont les fonctions étaient différentes. Il réunissait les écrivains, les parcheminiers, les relieurs, les enlumineurs et les libraires. » Les libraires dépendaient donc de l'Université, et on les appelait les « libraires-jurés de l'Université », car ils devaient prêter serment entre les mains des recteurs. Dès 1275, l'Université avait donné un règlement les concernant et les mettant sous sa dépendance tant pour empêcher la propagation des « mauvais livres » que pour éviter la circulation des copies fautives des cahiers des matières enseignées dans les collèges.
Les libraires, à la suite des fraudes qui furent commises en 1323, furent soumis à une espèce de censure ecclésiastique: il leur fut défendu de vendre aucun exemplaire qui n’eût été corrigé par les soins des autorilés ecclésiastiques ; quiconque trouvait des exemplaires corrompus, devait les apporter au recteur pour les faire corriger ou détruire, et le libraire qui les avait fournis était puni. | |
L'Université défendit, en 1342, puis en 1405, aux «escrivains de livres » de vendre ou de louer un livre