‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 102 sur 220 · Registres de la librairie, passim, F" 148, U · texte numérisé non relu

Registres de la librairie, passim, F" 148, U

sonne les auteurs. C'est une chasse au livre, c'est une chasse à Thomme '. La police a surtout l'œil ouvert sur Chateaubriand. Une petite note intitulée « Bulletin particulier pour Son Excellenr.e » montre avec quel soin on surveille le grand écrivain :

« M. de Chateaubriand, dit la note, vient de vendre une petite nouvelle de sa composition, moyennant quinze mille francs. Elle est maintenant sous presse. Le sujet est espagnol. Elle est intitulée : Le dernier des Abencerages et ne formera qu'un volume assez mince *. » Cette information pique la curiosité du ministre, qui écrit en marge de la note ces deux mots : « La voir. » Le 20 février 1811, la Censure interdit la publication d'un ouvrage où elle avait découvert un intérêt trop ardent pour la cause espagnole. Malgré sa disgrâce oflBcielle, Chateaubriand était élu à TAcadémie française en remplacement de M. J. Chénier 3. L'Empereur, informé du choix, y donna son approbation et dit finement à M. de Fontanes : « Vous avez pris l'homme au lieu du livre » , faisant ainsi allusion au refus des académiciens d'accorder un desprix décennaux au Génie du Christianisme. Napoléon saisit l'occasion pour essayer de ramener Chateaubriand et d'obtenir de lui un discours académique favorable au gouvernement, en lui faisant offrir une direction générale des bibliothèques de l'Empire, appointée comme une ambassade de première classe. On connaît cette curieuse histoire et l'on sait comment elle se dénoua : par le refus de l'Académie d'entendre

i. Parmi les volumes saisis, citors le Roman d'Irma, la Vie de Af»« de Lamballe, la Vie de Louis XVI, etc., etc.

2. Archives nationales, F" 580. — Le dernier Abencerage ne parut qu'en 1826 dans les Œuvres complètes : « Le portrait que j'ai tracé des Espagnols, écrit Chateaubriand dans V Avertissement, explique assez pourquoi cette nouvelle n'a pu être imprimée sous le gouvernement impérial. » (Voy. p. 195 à 198 du tome XVI des Œuvres complètes. Ladvocat, éditeur, 1826.)

3. Savary se targue dans ses Mémoires d'avoir fait entrer Chateaubriand à l'Académie (t. V).

le discours de Chateaubriand. On ne pouvait s'exposer à donner une aussi haute publicité k des tirades de ce genre : a La liberté est si naturellement l'amie des sciences et des lettres qu'elle se réfugie auprès d'elles, lorsqu'elle est ban- *^ nie du milieu des peuples. » Aussi, après les attaques violentes des journaux officieux. Chateaubriand fut-il exilé à Dieppe, où le préfet de police l'invita à se retirer. Pour les adversaires de Napoléon, il dévint désormais en France ce que M"" de Staël était à l'étranger *.

Les ouvrages contraires à la Déclaration de 1682 préoccupaient la police aussi vivement que les ouvrages royalistes.

Le comte de Bondy, préfet de Lyon, qui avait ordonné, le 17 janvier 1811, la saisie d'une brochure intitulée: L'Église gallicane convaincue d'erreur, demanda à cet égard l'avis du ministre. Savary lui répondit, le 24, en le félicitant de son zèle : « Vous ferez arrêter l'imprimeur et l'auteur, s'ils sont connus, et vous m'enverrez des exemplaires de ce pamphlet *. » Les arrestations, à propos d'ouvrages suspects, étaient devenues chose ordinaire, et les censeurs les proposaient souvent d'eux-mêmes au ministre, sans le moindre scrupule. Un écrivain avait publié, en Hollande, un libelle ayant pour titre : Secret physicochimique pour faire de la nécessité une vertu. Le censeur soumit, le 30 mars de cette année, au duc de Rovigo la lettre suivante, adressée au directeur général de la police en Hollande : « Je vous charge, Monsieur, de faire

1. On voit dans une note de police qu'on se préoccupait de ce discours jusqu'en 1813 : « M. de Chateaubriand, dit cette note, n'a point encore pris séance à l'Académie française depuis que son discours de réception a été refusé. Des personnes bien informées assurent qu'il désire assister aux séances, mais il voudrait qu'on le dispensât de faire un second discours. 11 se bornerait à remercier ses confrères dans une séance particulière, et à la première assemblée générale, il lirait un morceau de sa composition qu'il ferait précéder de remerciements publics adressés à l'Académie. » (Archives nationales.) •— Cette information était exacte.

^. Archives nationales, F^ddOi.

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arrêter l'auteur et l'imprimeur du pamphlet intitulé : Se^ cret physico-chimique, etc. Vous voudrez bien me rendre compte de cet ordre. » Le farouche ministre trouva ce jour-là la mesure extraordinaire, et il écrivit de sa main en marge de la lettre : « Pour arrêter, c'est un peu fort ; mais il faudrait le faire, s'il y a une mauvaise intention ; c'est ce que vous verrez vous-même *. »

Une des plus curieuses saisies fut celle de 192 estampes, prises le 13 septembre 1811 à Turin, et représentant le Pape Pie VII. On les brûla en présence du directeur général de la police des départements au delà des Alpes. Par ordre du directeur général de la librairie, on saisit également 330 tabatières de carton verni, dont le couvercle reproduisait cette estampe. Le baron de Pommereul écrivit au duc de Rovigo « qu'il n'avait pas voulu prescrire l'anéantissement desdites tabatières, parce qu'elles pouvaient être considérées comme des objets d'art!... » Il proposa de les faire restituer aux marchands, après avoir fait disparaître à leurs frais les images collées sur les couvercles. Elles paraissaient d'autant plus pernicieuses que l'inscription suivante les entourait : « pius vu. p. m. virtute indutus ex alto, je-

SUM CHRISTUM DOMINUM NOSTRUM PRO GREGE SIBI CREDITO CUM LACRYMIS ET CLAMORE VALIDO, CLAUSO SUPER SE OSTIO, CON- FIDENTER DEPRECATUR *. »

Pour prévenir plus efficacement que par le passé la publicité des ouvrages prohibés ou non permis, donner aux libraires le moyen de distinguer les livres défendus de ceux dont le débit était autorisé et empêcher qu'ils ne fussent inquiétés pour la vente de ces ouvrages, un décret du 14 octobre 1811 autorisa la direction générale de la librairie à publier un journal d'annonce de toutes les éditions d'ouvrages imprimés ou gravés, avec le nom des éditeurs et des

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