Archives nationales, F
3. Voir la correspondance engagée à ce propos entre Chateaubriand
huit ans jtisqu'à trente, et qui, chose piquante, avait jeté Talarrae dans Bordeaux, où il avait été publié. Le rapport du commissaire général (13 janvier 1813) affirme en effet que « quelques personnes du sexe, beaucoup trop crédules, ont ajouté foi à cette détestable rapsodie et en ont témoigné des craintes ». Cependant des phrases de ce genre auraient dû montrer aux lecteurs et lectrices que ce n'était qu'une mauvaise plaisanterie : « Chaque fantassin et cavalière recevra par jour, en récompense de son service, plusieurs accolades par les frères Cupidon, qui se sont réservé les fonctions de tambour et de trompette... » Mais la direction générale y avait cru voir une parodie des dernières mesurés militaires et le ridicule jeté sur les enrôlements volontaires *.
Au mois de mai 1813, de nombreuses copies de la chanson du Roi d'Yvetot révélèrent aux amateurs le nom de Béranger. Cette chanson devint bientôt l'objet d*une attention particulière, parce que, suivant l'auteur même, elle était une critique modérée du gouvernement impérial. La strophe suivante excita surtout l'inquiétude des policiers :
« Il n'agrandit point ses États,
« Fut un voisin commode, « Et, modèle des potentats,
« Prit le plaisir pour Code.
« Ce n'est que lorsqu'il expira a Que le peuple, qui l'enterra, « Pleura.
et Pommereul. (Œuvres coînplèteSy t. !•'. — Paris, Ladvocat, 1826.) — « Après tout, dit Chateaubriand au sujet du refus de la Censure, le gouvernement impérial avait grandement raison : V Essai n'était ni sous le rapport des libertés publiques, ni sous celui de la monarchie légitime, un livre qu'on put publier sous le despotisme et Tusurpa* tion. » (Voir ci-contre, p. 205.) 1. Archives nationales, F** 580*.
« Oh ! oh ! oh ! oh! ah ! ah ! ah ! ah !
« Quel bon petit roi c'était là, a La, la ! »
On attribua cette chanson à des hommes du monde, ce qui décida les amis de Béranger, Arnault entre autres, à faire savoir le nom de Fauteur à ceux qui avaient mission de le découvrir. On aurait pu croire que cette mazarinade eût dû coûter cher au poète ; mais TEmpereur, qui avait ri de bon cœur en lisant le Roi d'Yvetot^ empêcha fort heureusement la police de poursuivre Béranger.
D'autres chansons avaient moins de faveur. Un sieur Demar présenta à la direction générale de la librairie, au mois de janvier 1814, des airs russes et des chansons cosaques. Le baron de Pommereul refusa le dépôt et le récépissé de cette musique, et il en donna ainsi gravement les raisons au ministre de la police :
« Paris, le 5 janvier 1814 « Monsieur le duc,
« Il m'a semblé fort étrange que le sieur Demar, auteur et marchand de musique, assisté d'une demoiselle Quenedey, choisisse le moment actuel pour nous présenter des airs russes et des chansons cosaques. Notre musique avec ces barbares doit n'être que celle des canons et des fusils. J'ai refusé le dépôt et le récépissé de cette musique russe.
« Je prie Votre Excellence d'agréer, etc. *.
« Baron de Pommereul. »
On sera peut-être curieux de savoir quel a été le dernier bulletin de la Censure. Le voici :
« Le vrai bonheur ou le Paradis perdu^ par Dramard.
Longue élégie en prose où l'auteur gémit de n'avoir pu obtenir la main d'une jeune personne, modèle de toutes les perfections. Il est à craindre que M. Dramard, qui est un
t. Archives nationales, F»» 580».
jeune fabricant de bas, n'éprouve le chagrin de n'avoir pu faire partager ses peines à personne K »
Ainsi cette Censure qui, depuis quatorze ans, avait interdit ou mutilé tant d'ouvrages de valeur, soulevé tant de colères ou de désespoirs parmi les écrivains, finissait par une petite plaisanterie sur un livre médiocre.