‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 110 sur 220 · LE COLONEL · texte numérisé non relu

LE COLONEL

« Au succès des armes de Georges sur terre et sur mer et h la mort de tous les partisans des Stuarts !

LES THEATRES 2i9

a EDOUARD, emporté par la colère, jette son gobelet. « Je ne bois à la mort de personne ! »

La Censure, effrayée par les applaudissements des royalistes, fit supprimer la réponse d'Edouard ; mais Alexandre Duval remplaça les paroles par un simple geste de Tactour qui, dans un mouvement plus acclamé encore, brisait son verre. Le Premier Consul voulut juger par lui-même de l'importance du drame. Il se rendit au Théâtre-Français et parut prendre plaisir à la représention, quand des applaudissements bruyants partis de la loge du duc de Ghoiseul attirèrent son attention. Dès le jour suivant, il interdit la pièce et, s'emportant contre la tolérance de la Censure : «I C'est trop fort ! dit-il h Bourrienne, je ne veux plus qu'on joue cette pièce. Que cettn Censure est sotte d'avoir approuvé une pareille pièce ! Pourquoi laisser représenter des pièces politiques sans me consulter ? On n'a jamais vu pareille chose. Je n'ai pas voulu qu'on jouât la Partie de chasse de Henri IV et vous avouerez, mon cher, qu'il y aune grande différence. » Suivant Thibaudeau, il répéta le même langage dans ses salons : « Henri IV a sauvé son pays de la domination de l'Espagne, qui était alors puissance prépondérante, et sans le secours des étrangers... Mais tout cela est sans but. C'est même tendre un piège aux royalistes. Car à la lin, s'ils se montraient trop à découvert, il faudrait bien frapper dessus. » Alexandre Duval, craignant d'être compromis, s'enfuit en Russie. 11 revint en 1803, et le Premier Consul lui fit dire qu'il n'avait plus de sujet de mécontentement contre lui.

Le manuscrit d'Edouard en Ecosse, que nous avons pu consulter avec d'autres, grâce à l'extrême obligeance de M. Georges Monval, archiviste de la Comédie française, porte à la première page la curieuse note suivante, écrite en 1813 de la main de l'auteur lui-même :

« Edouard en Ecosse^ drame en trois actes, fut joué deux fois, il y a onze ans, sur le Théâtre-Français.

« Témoin des crimes causés par les dénonciations et les proscriptions, Fauteur ne craignit pas de mettre sur la scène l'exemple d'une courageuse générosité ; mais comme on y voyait d'illustres proscrits, la pièce fut défendue. Ce n'était plus qu'à la cour d'Alexandre que l'on pouvait exposer le tableau touchant de la magnanimité. L'auteur l'y porta et trouva dans l'auguste bienveillance de Sa Majesté un dédommagement honorable qui pouvait balancer la persécution que lui avait fait éprouver cet ouvrage *. A son retour de Saint-Pétersbourg, l'auteur permit à M. de Kotzebue de le traduire. Ce drame a été joué successivement sur les théâtres d'Italie et même d'Angleterre. Enfin on le trouve partout, excepté en France. N'est-ce donc qu'en ce pays qu'il n'est pas permis d'appeler l'intérêt et le respect sur le malheur 2? »

Dupaty fut plus maltraité qu'Alexandre Duval. Le 27 février 1802, il faisait représenter à l'Opéra-Comique une petite pièce en un acte : V Antichambre ou les valets entre eux (musique de Dalayrac), où Lucien Bonaparte et les courtisans du Premier Consul virent des railleries dirigées contre leurs personnes. On avait cru reconnaître dans le costume des trois valets le costume même des trois Consuls. Chose aggravante : un militaire, interrogé par un de ces valets sur sa profession, répondait : « Je suis au service. — Et moi aussi, répliquait insolemment le valet. Nous sommes collègues. » Enfin, on assurait que l'acteur Chénard avait

1. « Afin d'éviter le sort qui m'était préparé, et sur l'avis précis d»i ministre de l'intérieur, je passai promptement à l'étranger où une année d'exil me punit beaucoup trop du tort d'avoir fait un ouvrage moral, intéressant et qui, selon toutes les probabilités, en faisant la fortune du théâtre, devait augmenter la mienne. » (Lettre d'Alex. Duval à Victor Hugo. — Dufey et Vézard, Paris, 1833.)

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