‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 111 sur 220 · Archives de la Comédie française · texte numérisé non relu

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tourné en ridicule les manières du général Bonaparte. Ghaptal fut appelé aux Tuileries. Il ne connaissait pas la pièce. Son chef de division, Arnault, n'en savait pas plus que lui sur V Antichambre; c'était un commis qui avait examiné l'ouvrage. Pouvait-on d'ailleurs imaginer que les aventures de Picard et de Lafleur, demandant l'un la fille, l'autre la nièce du bourgeois Bel val, devaient offrir des allusions politiques ?... « Voilà ce que c'est que de n'avoir pas de ministre, » s'écria le Premier Consul irrité. Il ajouta, suivant Thibaudeau, qu'il fallait vérifier les habits, que s'ils étaient semblables aux costumes consulaires, on en revêtirait les acteurs en place de Grève et qu'on les ferait déchirer sur eux par la main du bourreau. Quant à l'auteur, il ordonna de l'envoyer à Saint-Domingue comme réquisitionnaire à la disposition du général en chef, et de mettre à l'ordre du jour de l'armée la s'^ène : « Je suis au service. — Et moi aussi. Nous sommes collègues *. » La première colère passée, on reconnut que la pièce avait été composée avant le Consulat et que les costumes étaient de simples livrées. Mais Dupaty était déjà en route. « J'appris, dit Alexandre Duval dans sa lettre à Victor Hugo, que mon vieil ami, Emmanuel Dupaty, auteur d'un opéra comique qui était encore moins séditieux que mon drame, venait d'être conduit à Brest par lagendarmerie, renfermé surun vaisseau-ponton pour être de là déporté dans nos colonies. Mon pauvre ami est resté six mois sur ce ponton au milieu des exhalaisons de la rade de Brest!... » Grâce aux supplications de Joséphine qui s'intéressait aux infortunes .de l'auteur, Dupaty obtint de revenir à Paris avant l'expédition de Saint-Domingue,' et sa pièce V Antichambre fut reprise avec modi-

1. Le poète Gampenon, qui était alors attaché au bureau des théâtres, soupçonné d'indulgence pour les auteurs, fut destitué et même menacé 'de la déportation. Il ne dut son salut qu'à l'amitié de Maret.

flcations àrOpéra-Comique. La scène futplacée en Espagne, Belval s'appela don Guzman, et la pièce Picaros et Diego ou la folle soirée * .

La Censure, désormais plus attentive, recommença à faire parler d'elle. Un des employés de Félix Nogaret adressa au ministre de Tintérieur un long rapport où il proposait de retrancher du répertoire du Théâtre-Français Tancrède et Tartuffe. « La première de ces pièces, alléguait-il, doit être supprimée, parce que c'est un proscrit qui rentre dans sa patrie sans avoir préalablement obtenu Tautorisation du gouvernement ; la seconde, parce qu'elle peut déplaire au clergé et que le Concordat, qui vient de le rétablir en France, a pour but principal d'étouffer tous motifs de discorde qui pourraient naître dupouvoir spirituel en contact avec l'autorité civile *. » Chaptal communiqua ce rapport au Premier Consul. « Quel galimatias ! observa cette fois le général Bonaparte. Il faut que ce monsieur soit bien bête. Comment se nomme-t-il ? » C'était un de ces naufragés de lettres, pauvres diables faméliques, à qui l'on abandonnait la tâche délicate de juger en premier et dernier ressort les œuvres dramatiques et qui avaient l'habitude d'écrire leurs rapports sur le coin des tables des cafés borgnes. « Eh bien, s'écria le Premier Consul, c'est une .place d'inspecteur à la Halle qui convient à cet homme. Remplacez-le immédiatement. Encore une fois, il est trop béte ^. » L'infortuné censeur payait pour les autres, mais

1. Dupaty ne garda pas rancune à Napoléon de cette désagréable aventure. Il consacra plusieurs comédies à la gloire de l'Empereur et arrangea le ballet des Heures, qui fut exécuté aux Tuileries lors du mariage de Napoléon et de Marie-Louise.

2. C'est avec la même intelligence qu'un censeur du second Empire interdisait, dans un drame de Charles Edmond, les Mers polaires, cette exclamation : a Foule d'imbéciles ! » parce qu'étant alors sous le ministère Fould, il y aurait eu là un jeu de mots compromettant.

3. Voy. Mémoires'de Thibttudeaii et Napoléon au Conseil d'État, par Ë. M. de Saint-Hilaire.

la leçon fut perdue et les rapports de ce genre se succédèrent invariablement.

Après la suppression momentanée de V Antichambre, les censeurs et les flatteurs demandèrent l'interdiction de Afërope, de la Mort de César, à'Héraclius, dont on incriminait ces vers, qui servent d'ouverture à la tragédie :

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