Archives nationales, AF" t491 et F
LES THEATRES 22t
poète avait un jour exprimé à Fouché son désir ardent de faire jouer aux Français son Œdipe ^ avec le concours des chœurs de TOpéra. Le ministre de la police lui répondit qu'il suffirait d'un pou de complaisance de sa part pour arriver à la réalisation de ce désir. Il s'agissait simplement — pour satisfaire au caprice de l'Empereur — de composer une pièce qui se terminât par un couronnement. A cette condition, le Théâtre-Français et le Sénat seraient ouverts à Chénier. L'auteur de Charles IX écrivit immédiatement Cyrus, tragédie dont la dernière scène était le couronnement demandé; mais il y mit, avec force éloges pour les rois, des conseils d'ancien républicain, comme les suivants : <c Favori des Destins, qu'il soit digne de l'être ; « Des Mèdes, des Persans, le père et non le maître, ^
tt Qu'en s'appuyant du peuple il lui serve d'appui : tt Qu'il règne par la loi, qu'elle règne sur lui ! » Napoléon, mécontent de ces conseils, donna en secret . Tordre aux courtisans de siffler les tirades républicaines, tandis que la jeunesse libérale, furieuse de voir Chénier abdiquer son indépendance, se prononça hautement contre les flatteries accordées au Souverain. Entre ces deux cabales, la pièce fut écrasée, et le nom de l'auteur ne fut même pas communiqué au public. Le Théâtre-Français et le Sénat demeurèrent fermés à M. J. Chénier, qui songea, dès lors, à se venger en écrivant Tibère *.
Là où il convient de rendre hommage à l'énergie de l'Empereur, c'est quand il écrit à Fouché, le 4 mai 1805 : « Faites connaître au préfet de Nîmes mon mécontentement de ce qu'il laisse mettre sur la scène les sœurs hospitalières. Ces bonnes filles nous sont trop utiles
1. Lemercier avait, lui, refusé la croix de chevalier et écrit à TEmpereur qu'il ne pouvait s'engager à rien de plus qu'à se soumettre aux lois du pays. Il consentit cependant, plus tard, à écrire une ode sur le mariage de l'Empereur.
pour les tourner en ridicule *. » Sur son ordre, la Censure /Vw défendit aux auteurs de mettre au théâtre le costume des ' sœurs, des prêtres, des magistrats, surtoul dans des pièces où ce costume pouvait être exposé aux risées du public Remarquons d'ailleurs que ce n'est même plus là de la censure : c'est le devoir absolu d'une sage police, chargée d'éviter les troubles et les scandales.
La tragédie de Raynouard les Templiers^ qui eut, le
16 mai 1805, un si grand succès au Théâtre-Français, avait
subi, elle aussi, les coups de ciseaux de la Censure. On y
supprima, entre autres, sur le manuscrit les vers suivants :
a Vous accusez. Il faut qu'un jugement auguste
« Prouve qu'en accusant le monarque fut juste. »
« Contre nos oppresseurs préparons la vengeance ; « Nos parents, nos amis soulèveront la France. »
« La calomnie en vain leur suppose des crimes, « IjO peuple voit en eux d'honorables victimes ; « il les avait connus glorieux et puissants, « Il les voit opprimés, il les croit innocents * ! » M"* de Rémusat, qui assistait aux répétitions des Te mpiiers, écrivait à son mari : « Je serais étonnée que cela n'eût pas un grand succès et c'est un ouvrage qui, de plus, doit plaire à l'Empereur. ï> Le 17 mai 1805, elle ajoutait : « Je pense que l'Empereur jouira de ce succès et qu'il donnera à Raynouard quelques témoignages de sa satisfaction. » Or, voici quelle impression produisit sur Napoléon la pièce de Raynouard: « Il me parait, écrivit-il de Milan à Fouché, le 1" juin, que le succès de la tragédie des Templiers dirige les esprits sur ce point de l'histoire française. Cela est bien, mais je ne crois pas qu'il faille laisser jouer des pièces dont les sujets se-