‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 120 sur 220 · JOAD · texte numérisé non relu

JOAD

« Eh bien, que feriez-vous?

a ABNER.

« jour heureux pour moi î « De quelle ardeur j'irois reconnaître mon roi! » A la scène troisième, le censeur supprime les huit vers qui commencent par :

<c filles de Lévi, troupe jeune et fidèle... » Pouvait-on y tolérer des exclamations de ce genre : « Mais, hélas ! en ces temps d'opprobre et de douleurs, « Quelle offrande sied mieux que celle de nos pleurs ? » Au second acte, dans la fameuse scène de l'interrogatoire de Joas, Josabeth dit à Athalie, qui se vante de ses crimes :

a Tout vous a réussi. Que Dieu voie et nous juge î » et Athalie lui répond :

« Ce Dieu, depuis longtemps votre unique refuge, « Que deviendra l'effet de ses prédictions?

« Qu'il vous donne ce roi promis au,\ nations, « Cet enfant de David, votre espoir, votre attente... » Le censeur biffe ces quatre vers dans la crainte d'une

allusion au prétendant ; puis, pour relier ce passage avec ce qui suit, il supprime Thémistiche : « Que Dieu voie et nous juge !» et le remplace par cet hémistiche de sa composition : « Je connais votre attente » ; de telle sorte qu'Athalie peut s'écrier au vers suivant :

a Mais nous nous reverrons. Adieu ! Je sors contente. » Au troisième acte, dans la scène quatrième, le prêtre Mathan dit à Josabeth, la femme du grand prêtre, en venant réclamer Joas de la part d'Athalie :

« Quel est cet autre enfant si cher h votre amour?

« Ce grand attachement me surprend à mon tour.

X Est-ce un trésor pour vous si précieux, si rare?

« Est-ce un libérateur que le Ciel vous prépare ? » Ces quatre vers effrayent le censeur, agité des mêmes inquiétudes. Aussi les supprime-t-il. A la scène septième du même acte, les vers qui commencent ainsi :

« Dans le temple de Dieu sommes-nous étrangères? » jusqu'à :

« Par nos larmes du moins il peut être invoqué », disparaissent, parce que dans la tirade il est question de percer la tète impie des ennemis de Dieu. Au quatrième acte, on retranche le passage où Joas refuse d'essayer le diadème. Il parait au censeur que ces vers :

« Ah ! princesse, gardez d'en profaner la gloire !

« Du roi qui Fa porté respectez la mémoire », forment une allusion dangereuse au couronnement impérial. A la scène troisième du même acte, toute la tirade de Joas, qui invite les Juifs à sortir d'esclavage, à venger leurs princes morts et à reconnaître le vrai roi, est impitoyablement retranchée. Vingt-cinq vers tombent sous les ciseaux du censeur. Mais comme il n'y a plus de rime pour marcher avec ce vers :

« Prêtres saints, c'est à vous de prévenir sa rage », le censeur invente ce vers qui suivra le précédent :

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« De proclamer Jo8lb pour signal du carnage ! » Enfin le serment d'Azarias de rétablir Joas sur le trône de ses pères et de le venger de ses ennemis, l'ordre donné par Joad aux lévites d'emmener Athalie et de la frapper hors du temple, sont aussi supprimés. Là s'arrêtent les mutilations de la Censure *. Malgré les lettres de politesse adressées par les censeurs aux comédiens français pour les remercier de billets de faveur et les assurer qu'ils « donneront toujours des soins particuliers à tout ce qui répondra aux vues d'un théâtre qui contribue si bien à la gloire nationale » ^ il était bon de montrer comment ils avaient profané le modèle le plus achevé de la tragédie, afin de dissiper les inquiétudes du pouvoir. Mais pour peu qu'on y réfléchisse, cette façon de mutiler les chefs» d'œuvre de l'esprit humain était plutôt une offense qu'une flatterie pour l'Empereur.

Napoléon était, certes, meilleur juge que ses censeurs ou ses courtisans, et Ton peut s'en convaincre par le récit de son entrevue avec Legouvé, au sujet de. la tragédie : /a Mort d'Henri IV. Legouvé avait fait accepter sa pièce par la Comédie française, mais on ne lui avait pas caché qu'il lui serait difficile d'avoir l'approbation de la Censure. Le poète pensa, dit Bouilly, son biographe, « que la mémoire d'un grand roi qui avait conquis son royaume à la pointe de l'épée ne pouvait être indifférente au grand guerrier qui venait de soumettre l'Europe au pouvoir de

1. Archives de la Comédie française. — Athalie ne fut autorisée à Bordeaux, le 29 avril 1811, qu'à la condition, pour le directeur du théâtre, de se conformer aux modifications exigées par la Censure : « Je vous invite, écrivait le duc de Rovigo au commissaire de police de Bordeaux, à laisser représenter cet ouvrage avec les corrections faites sur l'exemplaire déposé au Théâtre-Français et dont le directeur devra préalablement vous soumettre une* copie exacte. » (Archives nationales, F? 3301.) C'est cet exemplaire qui nous a servi à constater les corrections de la Censure.

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