Archives de la Comédie française
ses armes », et il sollicita auprès du vainqueur d'Austerlitz la faveur de lui faire entendre la lecture de la Mort (.VHcnri IV. L'audience fut accordée. Legouvés'y rendit avec Talma, qui devait lire la pièce. Les seuls auditeurs étaienl l'Empereur et Flmpératrice. Napoléon suivit la lecture avec la plus scrupuleuse attention ; mais quand Talma eut prononcé le vers où le Béarnais pressent sa mort prochaine (acte V, scène m) :
« Je tremble, je ne sais quel noir pressentiment... », l'Empereur l'interrompit et dit à Legouvé : « J'espère, Monsieur, que vous changerez cette expression. Un roi peut trembler ; c'est un homme comme un autre, mais il ne doit jamais le dire. » L'auteur y substitua immédiatement le changement suivant :
« Je frémis, je ne sais quel noir pressentiment... » Plût à Dieu que les censeurs eussent fait souvent de pareilles observations aux auteurs, et la Censure eût bientôt perdu son caractère odieux ou ridicule !... *. Le lendemain, ordre était donné au Théâtre-Français de jouer la tragédie de Legouvé, qui obtint un franc succès. « C'est une pièce remarquable, écrit M"' de Rémusat, et tellement bien entendue que les moyens de rapprochement sont tous sentis sans être indiqués et qu'il sei^ait impossible en ce moment, en applaudissant Henri IV, de ne pas penser tout de suite à l'Empereur. »
Il est curieux de constater que le théâtre préoccupait Napoléon presque autant que la politique. Quels sujets, d'ailleurs, n'embrassait pas cet esprit universel et h quels moindres détails ne s'arrêtait-il pas, détails qui feraient
1. Il convient toutefois de rappeler que l'Empereur interdit la repré sentation du Tibère de Chénier, à cause de ces vers : « Je ne commande point; j'obéis à la loi, £t je suis à l'Etat, l'Etat n'est point à moi. » n est vrai que Ghénier expiait ainsi la Promenade çt VEpitre à Voltaire.
peut-être sourire aujourd'hui nos hommes d'État ? Ainsi, par une lettre de Potsdam, en date du 25 octobre 1806, il approuve le relevé de la dépense du ballet te JRetour d'Ulysse; il prescrit à Fouché de se faire rendre un compte minutieux de ce divertissement, et d'assister à la première représentation pour s'assurer qu'il ne s'y trouve rien de mauvais : « Vous comprenez, écrit-il, dans quel sens; ce sujet me paraît, d'ailleurs, beau. C'est moi qui l'ai donné à Gardel *. » L'Empereur aimait à être loué, mais discrètement. Un impromptu joué à l'Opéra au mois de novembre de cette même année lui déplut par ses basses flatteries: « J'ai lu, manda-t-il de Berlin à M. de Champagny, de bien mauvais vers chantés à l'Opéra. Prend-on à tâche, en France, de dégrader les lettres, et depuis quand fait-on à l'Opéra ce qu'on fait au Vaudeville, c'est-à-dire des impromptus? Témoignez mon mécontentement à M. de Luçay et défendez qu'il soit rien chanté à l'Opéra qui ne soit digne de ce grand spectacle. En vérité, ce qui a été chanté à l'Opéra est par trop déshonorant *. » L'Empereur faisait allusion, en parlant du Vaudeville, à la dernière pièce de Barré, Radet et Desfontaines, le Rêve ou la Colonne de Rosbach^ où l'on chantait des couplets contre les Prussiens et les Anglais, en des vers qui n'avaient rien de commun avec la poésie. Etait-ce pour des compositions aussi vulgaires que les trois vaudevillistes obtinrent chacun, en 1810, une pension de 4.000 francs sur les fonds disponibles des journaux?
Napoléon tenait beaucoup aux grandes œuvres, à la condition qu'on s'inspirât de ses idées. Dans une lettre à Fouché, datée du 31 décembre 1806, il indiquait clairement comment il entendait la conception d'une tragédie. Il