Correspondance de Napoléon, t. XIII
î. Correspondance de Napoléon, ibid.
reconnaissait que l'auteur des Templiers était capable de faire de bonnes choses, s'il se pénétrait bien du véritable esprit de la tragédie chez les anciens. « La fatalité, écrivait-il, poursuivait les héros des Atrides, et les héros étaient coupables sans être criminels; ils partageaient les crimes des dieux. Dans l'histoire moderne ce moyen ne peut être employé; celui qu'il faut employer, c'est la nature des choses, c'est la politique qui conduit à des catastrophes sans des crimes réels. M. Raynouard a manqué cela dans les Templiers. S'il eût suivi ce principe, Philippe le Bel aurait joué un boau rôle; on l'eût plaint et on eût compris qu'il ne pouvait faire autrement *. » Cette curieuse tirade était inspirée par une lecture intime des États de BloiSj tragé'lie sur laquelle nous reviendrons *. L'Empereur faisait évidemment allusion ici à la scène du cinquième acte où Grillon, refusant d'assassiner le duc de Guise, n'admet pas qu'un crime puisse se justifier par la raison d'État, a Rien ne montre davantage, disait-il, le peu de connaissance que beaucoup d'auteurs font voir des ressorts et des moyens de la tragédie que les procès criminels qu'ils établissent sur la scène. Il faudrait du temps pour développer cette idée et vous sentez que j'ai autre chose à penser, » Le grand capitaine écrivait en effet de Pultusk, en Pologne, et il venait de battre l'armée russe sur les bords du Bug et de la Narew. En résumé, ce qu'il désirait trouver dans les tragédies ou dans les opéras, c'étaient des mouvements héroïques ou généreux, capables d'exciter l'enthousiasme chez les Français. « La meilleure manière de me louer, afflrmait-il fièrement, est de faire des choses qui
1. Correspondance de Napoléon, t. XIV. — Voir une longue appréciation de cette pièce par l'Empereur dans les Mémoires de Bausset {t.I«).
•2. Voir sur cette lecture, faite le 27 décembre chez M"« Pastoret, une lettre dj M»^« de Rémusat, en date du 28 décembre 1806. {Lettres de J»f »• de Rémusaty t. II.)
t»S LA CENSURE SOUS LK PREMIER EMPIRE
inspirent des sentiments héroïques à la nation, à la jeunesse et à Tarmée. » Il avait donné Pordre, pour maintenir Tenlhousiasme produit par ses admirables faits d'armes, de lire dans les théâtres les bulletins victorieux de la Grande Armée. C'est ce qui nous explique pourquoi le directeur du théâtre de Marseille lisait, le 12 mai 1807, entre deux pièces, le soixante-douzième bulletin «. Ces lectures produisaient un grand effet; mais elles amenaient parfois aussi de tristes scènes, si l'on en juge par celle que raconte M"' do Rémusat. L'acteur Chénard lisait un soir un de ces bulletins à Feydeau, lorsqu'ayant commencé la liste des morts au champ d'honneur, une femme, parente ou amie de l'un d'eux, jeta un grand cri et s'évanouit au milieu de la consternation de toute la salle.
La police ne se contentait pas de censurer, elle indiquait des sujets aux auteurs dramatiques. Le 23 octobre 1807, eut lieu à l'Opéra la représentation du Triomphe de Trajan, opéra d'Esménard, Lesueur et Pertuis, dont l'idée avait été inspirée parFouché à Esménard. Cette pièce était pendant trois actes l'éloge de la clémence impériale vis-à-vis le prince de Hatzfeld. Trajan (Napoléon) pardonnait à Décébale (le prince de Hatzfeld) en brûlant sur le feu d'un autel une lettre qui eut suffi à faire punir de mort le traître Décébale. La louange trop directe déplut au Souverain. « Il eut, rapporte Savary, plusieurs fois l'occasion d'entendre dire qu'on lui imputait d'avoir donné l'ordre de faire cet opéra. C'était assez l'habitude de se retrancher derrière son autorité, quand on ne se sentait pas la force de braver la critique *. » Et cependant, le théâtre ne contient plus que des louanges et des apothéoses en l'honneur « du dieu de la guerre ». C'est l'époque où les poètes font le plus