‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 124 sur 220 · Correspondance de Napoléon, t. XX · texte numérisé non relu

Correspondance de Napoléon, t. XX

'2. Lettres de J/»» de RéHiusat, l. II.

pareilles allusions : ils avaient au contraire rivalisé de zèle pour célébrer la nouvelle union contractée par TErapereur. Leurs pièces provoquèrent un rapport de Savary, qui écrivit à Napoléon :

« On doit reconnaître, malgré le reproche de décadence et de corruption adressé chaque jour aux lettres par des censeurs plus sévères que délicats ', qu'aucune époque semblable n'a fait éclore parmi nous autant do pièces distinguées. De toutes celles qui furent composées pour le mariage de Louis XIV, il n'est resté qu'une ode de Racine qui paraît aujourd'hui peu digne de la réputation du grand poète. On peut prédire une destinée plus heureuse à plusieurs pièces que je rassemble ici sous les yeux de Votre Majesté. C'est avec un véritable plaisir que j'appelle ses regards sur ces monuments de la reconnaissance et de la félicité publiques *. » Or, qui se souvient aujourd'hui des œuvres de Dupaty, de Barré, de Radet, de Desfontaines, de Gentil, de Riboutté, de Morin, de Rougemont, et autres poètes médiocres ? Qu'est devenue la prédiction du duc de Rovigo?...

La Censure réservait ses rigueurs pour les pièces sérieuses. Raynouard, qui jadis avait remporté un triomphe avec les Templiers^ fut censuré et refusé à son tour. La tragédie des Etais de Blois fut présentée à la Comédie française et les archives de ce thé&tre en renferment le manuscrit qui porte sur la couverture la mention suivante :

« Vu au Ministère de la police générale de l'Empire, conformément aux dispositions du décret impérial du 8 juin 1806 et à la décision de Son Excellence le sénateur ministre en date de ce jour.

« Paris,le I9mars 1810.— Le secrétaire général, Saulnibr.»

t. On pense bien qu'il ne s'agit pas ici des censeurs officiels, inca^ pables, pour la plupart, de jugements littéraires. 2. Archives nationales, F^ 3301.

Le manuscrit est pai*aphé h toutes les pages par ce môme agent, ce qui semblerait indiquer que la Censure, qui n'y a fait aucune suppression, avait été un moment favorable à la représentation. L'Empereur, ayantapprisqueLafond avait lu la tragédie de Raynouard dans plusieurs salons, voulut en avoir une lecture officielle à Saint-Cloud. Elle eut lieu le 28 juin 1810. Napoléon Técouta d'abord avec une certaine impassibilité; mais, arrivé à la tirade où Grillon répond à Catherine de Médicis :

« Confiez à Grillon une noble vengeance ; « C'est en guerrier français que je venge mon roi, « Si ma vie est à lui, mon honneur est à moi », il ne put retenir un mouvement d'impatience. Des vers de ce genre l'irritèrent visiblement :

« Que font ces députés? Tous trahissent la France, « Ceux-ci par leurs discours, ceux-là par leur silence; tf Et moins dignes de haine encor que de mépris « Us proscrivent souvent de peur d'être proscrits. « Tel parle liberté, nous insulte et nous brave « Qui n'est dans son parti que le premier esclave. « Souvent par un terrible et rapide retour, « Le héros de la veille est le tyran du jour. » 11 cessa dès lors de faire attention à la pièce et le lendemain en interdit la représentation ^ Dans ses Lettres sur le Théâtre^ Etienne dit au sujet de ces interdictions: « L'Empire parut avec toute sa gloire et toutes ses magnificences. Un pouvoir naissant est toujours ombrageux et la scène fut de nouveau chargée d'entraves. Cependant Corneille sembla rajeunir et le poète-homme d'État était l'auteur de

1. Ajoutons que le personnage du duc de Guise lui déplaisait, parce que « le duc de Guise est, disait-il, un parent de l'Impératrice, un prince de la maison d'Autriche, avec qui nous sommes en amitié... » — Cette œuvre, impatiemment attendue, ne fut jouée que le 30 mai tf U, sous la RestauraUon. Le succès n'en fut pas considérable, car elle n'eut que huit représentations.

é44 LA CENSURE SOUS LE PREMIER EMPIRE

prédilection du vainqueur des rois. La muse tragique put même espérer de nouveaux triomphes : mais il aurait voulu en inspirer les accents ; il lui eût fallu des poètes selon ses idées et dont il eût dicté les plans comme il dic^ tait des volontés aux monarques de la terre. Hector * seul lui convint et mérita ses éloges et ses faveurs. Les héros de VIliade étaient les siens. » Etienne n'a sans doute pas connu la lettre suivante, adressée par le secrétaire général de la police aux semainiers du Théâtre-Français :

€ Paris, le !•' février 1809.

« Messieurs, Son Excellence le sénateur ministre m'a expressément chargé de vous inviter à faire retrancher de la scène d'Hector les deux vers suivants:

a Déposez un moment ce fer toujours vainqueur, « Cher Hector, et craignez de lasser le bonheur !

« (Acte I, scène i.) « J'ai l'honneur, etc. Saulnier -. »

De son côté. Etienne ne s'attendait pas aux mésaventures qu'allait soulever — la police aidant — sa comédie des Deux Gendres. La Censure l'avait du reste ménagée: ainsi elle y avait simplement remplacé les mots: « le chambellan Saint-Phar » par a le comte de Saint-Phar » et ceux de « gens très élevéà » par « gens très importants », pour éviter une allusion désagréable aux hauts fonctionnaires de la cour impériale ^ . Le 11 août 1810, eut lieu la première représentation : le succès fut immense. La pièce

1. Tragédie de Luce de Lancival, qui valut à Tauteur 6.000 francs de pension et la croix de la Légion d'honneur.

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