‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 125 sur 220 · Archives de la Comédie française · texte numérisé non relu

Archives de la Comédie française

3. La police ne s'occupait pas seulement des pièces et des auteurs. Elle veillait même sur les acteurs, ainsi que le prouve ce piquant bulletin du 23 juin 1810, mis sous lés yeux de l'Empereur : « Hier, vendredi, W^ Ghevigny ne s'est pas rendue è l'Opéra où elle devait cependant jouer un rôle important dans le ballet é^Andr^maque. On s'est assuré (Jtie M"« Ghevigny était à sa campugne de Vindeones avec un jeune homme de vingt-quatre ans, personnage peu connu. »

obtint l'honneur d'être jouée à Saint-Cloud cinq jours après et, au bout de quelques mois, son auteur entra à l'Aca* demie française. Mais surgit alors l'affaire de Cortaxa, dont nous ne dirons qu'un mot. On accusa tout à coup Etienne, en plein triomphe des Deux Gendres, d'avoir pris sa pièce dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale intitulé : Conaxa ou les Geyidres dupés, pièce attribuée, suivant les uns au Père Ducerceau, suivant les autres au Père Larue, et représentée dans le collège de la Compagnie de Jésus à Rennes, le 22 août 1710 *. Depuis cette époque elle avait passé en manuscrit dans la bibliothèque de La Vallière, et de là dans la bibliothèque du Roi, où elle serait restée oubliée sans la perspicacité des envieux d'Etienne. Il est certain que l'auteur des Deujc Gendres avait eu connaissance de Conaxa, mais d'un sujet banal il avait fait une œuvre originale et vivante. Hoffmann et Geoffroy le défendirent énergiquement contre Lebrun-Tossa et autres, accusateurs. Nous avons déjà donné trop de preuves de l'esprit inventif de Lemontey et de ses collègues pour ne pas affirmer, en connaissance de cause, que cette affaire qui passionna tout Paris fut suscitée par la police, comme diversion aux préparatifs d'une prochaine guerre. L'écrivain Lebrun-Tossa, le plus acharné de tous à accuser et à poursuivre Etienne, était fonctionnaire du gouvernement et n'aurait pas engagé une lutte contre un auteur de cette importance, s'il n'eût été secrètement appuyé «, Pour nous,, l'affaire de Conaxa a été un piège dans lequel Etienne,

1. Cette pièce a été jouée, le 2 janvier 1812, au théâtre de l'Impératrice, et imprimée chez Barba et chez Michaud (1812). — Le mot suivant courait tout Paris : « M. Etienne a tué le jésuite et, par ce meurtre, est devenu son héritier légitime. »

2. Un sieur de Laubeyrie écrit, naïvement, le 3 février 1812, au ministre de la police : « Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que la littérature n'est ici qu'un mot d'ordre. La querelle dure trop longtemps et elle devient trop passionnée, trop furieuse pour n'ètra qu'une querelle littéraire. » (Archives nationales, F** 580*.)

Geoffroy, Hoffmann, les critiques et le public se sont laissé attirer. Ce ne fut qu'après quatorze mois de suspension que les Deux Gendres purent reparaître au Tliéâtre-Français et retrouver la faveur des spectateurs.

La police et la Censure veillaient aussi bien sur les théâtres des départements que sur ceux de Paris. Le 21 novembre 1810, une note adressée au commissaire général de police de Bordeaux l'informait qu'en réponse à la demande faite par les comédiens de cette ville de jouer Pinto ou la Journée d'une Conspiration, drame en cinq actes, composé en l'an viii par Népomucène Lemercier, la Censure avait fait des changements à celte pièce qui n'avaient pas encore été approuvés par le ministre. La représentation de Pinio sur le Théâtre-Français pouvait seule servir de garantie. En conséquence, on invitait le commissaire de police à ne pas permettre de jouer cet ouvrage à Bordeaux jusqu'à nouvel ordre *. L'interdit était jeté sur les œuvres théâtrales de Lemercier, trop peu courtisan. « Un jour de iréception aux Tuileries où l'Institut avait été mandé, l'Empereur aperçut dans un angle du palais Lemercier confondu dans la foule de ses confrères. Il écarte tout le inonde d'un geste, xa droit au poète et lui dit: « Hé bien, Lemercier, quand nous ferez-vous une belle tragédie... ? — J'attends, sire, lui répond le poète ^. »

Les marionnettes elles-mêmes devinrent suspectes, comme au temps de la Révolution. « On me rend compte, écrivait le ministre de la police au préfet, le 8 décembre 1810, qu'une troupe de marionnettes qui s'établit au théâtre du Palais-Royal (salle Montansier) prend le titre de Nouveaux Beaujolais. Cette dénomination que prenaient autre-

1. Archives nationales, F^ 3301. — Pinto fut défendu sous le Directoire, l'Empire et la Restauration.

2. Voir l'étude intéressante de M. Ernest Legouvé sur Népomucène Lemercier, dans le Temps des 26 et 27 octobre 1881.

fois les comédiens de M. le comte de Beaujolais, troisième fils du dernier duc d^Orléans, rappellerait une famille dont l'existence politique n'est plus connue en France et des souvenirs qu'il convient d'effacer *. » En conséquence, le préfet de police reçut l'ordre de faire supprimer cette dénomination sur les affiches du nouveau spectacle, sous peine d'interdiction des marionnettes.

Les cafés dramatiques (établissements qui rappelaient nos cafés-concerts) étaient aussi surveillés. Un industriel voulut ouvrir, en janvier 1811, sur le boulevard du Temple, un établissement sous le titre de « Café d'Apollon » avec l'intention d'y faire jouer quelques petites pièces. Esménard s'opposa à cette création, parce que le nombre des théâtres était fixé par un décret de Sa Majesté. C'était éluder le vœu de la loi que de faire d'un café un théâtre. « D'ailleurs les pièces qu'on y joue, écrivait-il au duc de Rovigo, sont des espèces de canevas qui échappent à la Censure, On peut facilement abuser d'une liberté pareille et, dans des circonstances orageuses, on l'a fait plusieurs fois. » Sur sa proposition, il fut défendu au propriétaire du « Café d'Apollon » de jouer aucune pièce ou proverbe dramatique *.

Etienne de Jouy, l'auteur du livret de la Vestale, avait pris pour sujet de tragédie l'Indien Tippo-Saëb qui combattit énergiquement les Anglais. Cette pièce subit de nombreuses infortunes, avant d'être représentée en 1813 au Théâtre-Français. L'auteur la présenta en 1811 au comte de Rémusat, qui la recommanda au ministre de la police. Le duc de Rovigo lui répondit à ce propos le 15 janvier 1811 :

« J'ai reçu, monsieur le comte, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire concernant la tragédie de Tippo- Saëb, que je vous avais renvoyée avec l'expression de mes

t. Archives nationales, F? 3301.

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