Archives nationales, F
Le ministre de l'intérieur approuva la circulaire du directeur général, mais il en biffa les trois dernières lignes. C'étaient des éloges^trop emphatiques, et le brave général qui tenait à honneur de régir et de discipliner les lettres, avait ici dépassé quelque peu la mesure. L'Empereur aimait à être loué plus discrètement.
Ce qui ressort de cette circulaire, c'est que les censeurs avaient commis souvent des aberrations dans la manière d'éîdrcer la censure. Ils avaient frappé les ouvrages mal écrits comme les ouvrages séditieux-, les sensés comme les déraisonnables, sans faire la moindre distinction entre eux, et l'on était contraint de les prier de réserver leur sévérité pour les écrits obscènes ou factieux. Il y avait, à ce mo" ment, une certaine détente dans la répression; elle ne dura guèj*e. Les conseils du général de Pommereul arrivaient un peu tard.
Les premiers désastres succédant aux admirables victoires qui avaient porté si haut le renom de l'Empereur et de la nation française, prédisposèrent tout à coup Napoléon à une sévérité plus grande contre les moindres écarts des livres et des journaux. La conspiration Malet redoubla cette sévérité. On entendit le Souverain répondre à l'adresse du Conseil d'État :
« C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique, qui, en recherchant avec subtilité les causes premières, veut, sur ces bases, fonder la législation des peuples, au lieu d'approprier les lois à la connaissance du cœur humain et aux leçons de l'histoire, qu'il faut attribuer tous les malheurs qu'a éprouvés notre belle France. Ces erreurs devaient et ont amené effectivement le régime des hommes de sang. En effet, qui a proclamé le principe d'insurrection comme un devoir? Qui a adulé le peuple en le proclamant à une souveraineté qu'il était impossible d'exercer? Qui a détruit la sainteté et le respect des lois, en les faisant
dépendre, non des principes sacrés de la justice, de la nature des choses et de la justice civile, mais seulement de la volonté d'une assemblée composée d'hommes étrangers à la connaissance des lois civiles, criminelles, administratives, politiques et militaires? Lorsqu'on est appelé à régénérer un État, ce sont des principes constamment opposés qu'il faut suivre. » La police et la direction générale reçurent l'ordre d'empêcher désormais la moindre allusion à la conspiration Malet et aux derniers év^^-ments. En vain, les conseillers et les courtisans de l'Empereur Tengagèrent-ils à donner une certaine détente à l'opinion. Ce qui arriva au comte Beugnot, après Lutzen et Bautzen (mai 1813), prouve à quel point Napoléon était irrité contre la presse et disposé à redoubler de rigueur contre elle. L'Empereur venait de -parler au comte Beugnot des intrigues qu'on allait ourdir sur les derrières de son armée et de la nécessité d'y mettre ordre. Celui-ci fit timidement observer qu'il y avait des moments où l'esprit public avait besoin d'être ménagé.
« Je vous comprends, reprit l'Empereur en lui jetant un regard animé, vous me conseillez des concessions, des ménagements et surtout un grand respect pour l'esprit public : voilà les grands mots de l'école dont vous êtes !
— Sire, je ne suis d'autre école que celle de l'Empereur.
— Ce que vous dites là est un mot et rien de plus. Vous êtes de l'école des idéologues avec Regnault, avec Rœderor, avec Louis, avec Fontanes; Fontanes,*non, je me trompe, il est d'une autre bande d'imbéciles. Croyez-vous que je ne saisisse pas le fond de votre pensée à travers les voiles dont vous l'enveloppez? Vous êtes de ceux qui soupirent au fond de l'âme pour la liberté de la presse, la liberté de la tribune, qui croient à la toute-puissance de l'esprit public. Eh bien! vous allez savoir mon dernier mot. » Puis, portant la main droite à la garde de son épée, il ajouta : « Tant que
celle-là pendra à mon côté, et puisse-t-elle y pendre encore longtemps, vous n'aurez aucune des libertés après lesquelles vous soupirez, pas même, monsieur Beugnot, celle de faire à la tribune quelque beau discours à votre manière '. >» Sous cette impulsion nouvelle, la direction générale consacra une surveillance plus active que jamais aux diverses publications. Dans son zèle, elle alla un jour jusqu'à défendre l'impression de mémoires dans un procès, ce qui souleva des plaintes nombreuses. L'Empereur en eut connaissance et écrivit, le 23 août 1813, au ministre de l'intérieur :
« La clameur publique paraît porter plainte de ce que le directeur de la librairie a défendu l'impression d'un mémoire signé par un avocat, où l'on assure qu'il n'y avait rien contre le gouvernement ni contre les mœurs ; d'ailleurs, dans l'un et l'autre cas, ce mémoire n'aurait pu être arrêté sans consulter le grand Juge, qui aurait fait poursuivre l'avocat, et sans m'en rendre compte 2. » Napoléon trouvait inouï de ne pas donner, dans une affaire contentieuse, la même publicité aux mémoires des deux parties, et il chargeait le ministre de lui rendre compte de l'issue de cette affaire dans le plus bref délai. Mais ce blâme officiel, adressé à la direction générale, ne produisit aucun effet utile et l'arbitraire continua. Les censeurs prenaient tellement à cœur leur métier d'inquisiteurs et de persécuteurs de la pensée, que Villem'ain est amené à s'écrier, en parlant de cette époque : « Il est d'une exactitude littérale de dire que toute émission de la pensée écrite, toute mention y{ historique, même la plus lointaine et la plus étrangère, devint une chose aventureuse et suspecte. Il n'y eut plus, dans l'ordre des idées, d'autre langage possible que le raisonnement prescrit par l'autorité. Il n'y eut plus, dans Tordre des faits, d'autre vérité soufferte que les innombra-