‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 19 sur 220 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Fouché et son entourage. — Félix Nogaret, Brousse-Desfaucherets, Esménard, Lacretelle jeune, Lemontey. — Correspondants de l'Empereur ou censeurs particuliers : Madame de Genlis, Lemaire, de Montlosier, de Montchanin, Barère. — Etienne, d*Avrigny, de Dampmartin, Desrenaudes, Johanneau, Tabaraud, Salgues, Demanne,Degraverend, Vanderburg, Pellenc, Sauvo. — Les directeurs de la librairie Portalis et Pommereul. — Le duc de Rovigo et son aréopage littéraire.

Nous venons d'étudier le mécanisme et le fonctionnement de la Censure de 1800 à 1815 : il convient maintenant de considérera quels hommes avait été confié cet instrument de gouvernement.

La police sous le Consulat et TEmpire tint, presque à elle seule, la férule de la Censure. La direction générale de la librairie put à peine contrebalancer son influence puissante, et, malgré le désir de Napoléon qui, par crainte des envahissements de Fouché, avait voulu, avec cette direction, diminuer l'autorité de la police sur les diverses publications, ni Portalis ni Pommereul n'osèrent attaquer de front Fouché et Savary. A peine fut-il nommé ministre de la police générale par le Directoire que Fouché inaugura énergiquemeat la Censure. En un seul jour, il supprima onze feuilles jacobines et royalistes, en fit saisir les

presses et arrêter les auteurs. Ce coup de force attira sur lui TatteatioD du général Bonaparte qui, après le 18 brumaire, lui continua ses fonctions malgré Fopposition de Siéyès, qui l'accusait d'être un homme peu sûr et une créature de Barras. Fouché parut se montrer digne de la confiance du Premier Consul en exerçant une surveillance active sur les journaux, les livres et les écrivains. Il ne se contenta pas de faire opérer des perquisitions, des saisies et des arrestations; il voulut améliorer l'esprit public en réfutant à sa façon les ouvrages dangereux qui pouvaient échapper aux investigations de ses agents. Des écrivains, sous son inspiration, mirent au jour des antidotes — ce sont ses expressions — capables de corriger la mauvaise impression produite par ces ouvrages.

Le ministre de la police appelait souvent dans son cabinet les auteurs dont les écrits étaient incriminés par la Censure, et il leur adressait lui-même des semonces. Il n'admettait — au moins en apparence — aucune excuse. Un écrivain alléguait un jour devant lui, pour sa défense, le texte même de la Constitution.

«Moucher monsieur, répliqua Fouché, la Constitution est une belle femme sur laquelle il est bien permis de je ter en passant un coup d'œil d'admiration, mais qui n'appartient pas au public.

— Il faut donc renoncer à écrire ?

— Non pas. Vous avez, au contraire, la plus grande latitude. Seulement, rappelez- vous le monologue de Figaro. »

Fouché avait pris, pour Taider dans son examen des journaux, des livres et des pièces de théâtre, quelques hommes de lettres, dont nous allons tracer une courte biographie ; c'étaient Félix Nogaret, Brousse-Desfaucherets, Esménard, Lacretelle jeune et Lemontey. Ces écrivains avaient accepté, sans la moindre hésitation, le rôle de

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censeurs de leurs confrères, ou, pour être plus précis, d' « examinateurs officiels ».

Félix Nogaret, surnommé VAristénète français y avait soixante ans lorsqu'il fut nommé censeur dramatique. Il avait mérité cette place par des épltres et des contes en vers, des romans et des poèmes lyriques, des essais critiques et des apologues peu connus aujourd'hui. Qui se souvient d'avoir lu ArcésilaSj jeune Grec^ ci-devant Epagneuly roman qui fit couler bien des larmes sous l'Empire? Nogaret, qui s'était montré assez bienveillant pour les auteurs dramatiques, perdit sa place en 1807, sous le prétexte qu'il était trop âgé pour continuer ses travaux critiques, et il fut forcé de se retirer près de Grosbois, avec une petite pension de douze cents francs. Cette pension ne fut pas régulièrement payée au pauvre Nogaret, puisque nous avons retrouvé une demande adressée par lui en 1810 au ministre de la police, où il le supplie de lui continuer son traitement mensuel de cent francs, « pour qu'il puisse vivre et payer ses dettes, étant âgé de soixante-dix ans, ayant femme, enfant et trente-six ans de services M... »

Le goût de Brousse-Desfaucherets le porta de bonne heure vers la carrière dramatique, où il se signala, entre autres succès, par le Mariage secret, représenté au Théâtre Français en 1786. Après les orages de la Révolution, il accepta le poste d'administrateur des hospices civils, puis celui de censeur. Il mourut en 1808, laisant le renom d'un spirituel amateur de lettres. On doit reconnaîlre que ni lui ni Nogaret ne firent grand bruit dans l'administration de la Censure; mais on ne peut en dire autant de leur collègue Esménard.

Ce Provençal célèbre — le Midi se levait déjà alors ! — collaborait depuis 1790 à des journaux modérés de Paris.

t. Archives nationales, F* 3079.

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Cette collaboration le fit proscrire comme écrivain royaliste, à la suite du 10 août. Dès lors commença pour lui une série d'aventures : courses en Angleterre, en Hollande, en Italie, en Allemagne, en Turquie, en Grèce, retour en France, nouvel exil au 18 fructidor, voyages à Saint- Domingue et à la Martinique. Ces diverses pérégrinations lui donnèrent Tidée de composer le poème sur la Naviga^ tiorij qui obtint un sérieux succès dans le monde littéraire, malgré les critiques de quelques écrivains de l'époque *. Vers 1805, Esménard avait repris sa place de chef de bureau des théâtres qu'il avait occupée pour la première fois en 1800, et entre temps écrivait dans quelques journaux. Une lettre de Napoléon à Fouché, datée du 17 avril de cette même année, s'exprime en ces termes sur lui : « Le Bulletin de V Europe est animé d'un mauvais esprit. Je suis étonné cependant de voir là Esménard. Faites-leur dire, pour leur bien, que les temps de la Quotidienne sont passés. . . J'entends que les journaux servent le gouvernement et non contre. Esménard est homme de mérite, maisMichaud est toujours un mauvais Sujet. » L'Empereur revient encore sur cette question, le 24 avril : « Dites à Esménard que je vois avec peine qu'il fasse un journal. Je suppose que c'est le poète. S'il est dans le besoin, je préfère que vous lui donniez de quoi faire le voyage et qu'il vienne me retrouver à Milan *. » C'était en effet le besoin qui faisait d'Esménard un journaliste. Du moment qu'on lui offrait mieux, que lui importait le Bulletin dû l'Europe? Il le quitta pour accepter la direction officielle de la Gazette de France^ puis la place de censeur des théâtres. Une fois là, il eut l'idée d'écrire, lui aussi, pour la scène, et son opéra, le Triomphe de Trajan », eut

1. Fontanes, entre autres, appelait Esménard a un ébéniste en vers »* Il est vrai qu'Ësménard qualifiait le grand maître de l'Universitô de monsieur Faciunt asinos.

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