Ibid., I
Gazette de France^ il allait se trouver san» ressources, lorsque TEmpereur lui confia, avec la chaire de professeur d'histoire à la Faculté des lettres, la place de censeur dramatique. Son Histoire de France pendant le dix^huitième siècle lui valut à TAcadémie le siège qu'occupait Esménard. Comblé de faveurs par le Souverain, il prononça un discours où nous remarquons la phrase suivante : « Les gens de lettres reçoivent autant d'inspirations que de bienfaits sous le règne d'un monarque qui a créé plus de monuments qu'Auguste, dans le temps où il remportait plus de victoires que César ! » Le censeur, qui acceptait trois mille francs de gratilication pour avoir célébré en vers la naissance du Roi de Rome, allait, plus tard, recevoir de Louis XVIII une tabatière ornée de son portrait. Celui qui avait comparé l'Empereur à César et à Auguste, devait écrire que le ciel avait permis les trop longs succès de Bonaparte « pour en inspirer à jamais l'horreur! » Enfin le censeur impérial devint censeur royal. Ce n'est qu'aux écrivains qu'il ne prodigua ni son encens, ni ses flatteries, ni même sa simple bienveillance.
Pierre-Edouard Lemontey est aussi l'un des censeurs les plus connus *. Ancien député à la Législative, et forcé de s'expatrier à raison de sa résistance aux idées démagogiques, il se tourna presque exclusivement du côté des lettresj lors de son retour en France vers 1795. On remarque surtout, parmi ses productions, im volume agréable, Rai-
1. Dans sa Biographie, Béranger rapporte qu'il avait eu, vers 1807, rintention d'ofifrir à son protecteur, Lucien Bonaparte, alors en exil, un petit volume de poésies pastorales, décoré d'une épitre dédicatoire : « Avec la moindre Uberté de la presse, la dédicace seule m'eut procuré l'éditeur dont j'avais besoin, mais il fallait passer par la police littéraire. Je fus reconunandé par Arnault à Lemontey, académicien, qui avait la réputation d'être le plus accommodant des censeurs impériaux. A la première vue, il condamna la dédicace du livre et l'épilogue d'un poème pastoral que j'adressais à M. Lucien. » (P. 78, 79. — PerroUn, 1859.)
son-FoliSj qui lui valut d'honorables suffrages. En 1804, il obtint la position de chef du bureau de la police littéraire, après avoir occupé quelque temps la place de jurisconsulte dans l'administration des Droits réunis. Napoléon le chargea, en 1806, de continuer l'Histoire de France de l'abbé Millot, sur la proposition de Fouché. La Restauration conserva à Lemontey, qui jouissait de la réputation d'im sceptique aimable, et qui « entre quatre yeux n'en médisait pas moins des rois et des empereurs », sa situation de censeur dramatique. Il succéda, en 1819, à l'abbéacadémicien Morellet : car son Essai sur rétablissement monarchique de Louis XIV l'avait naturellement désigné au choix de l'Académie. N'oublions pas que Lemontey, quoique censeur, jouissait de l'estime de M"** de Staël qui lui trouvait un jugement littéraire très sûr. Plusieurs lettres à M"' Récamier témoignent qu'elle aurait voulu avoir l'opinion de Lemontey sur Y Allemagne.
L'Empereur, qui aimait à' être renseigné de toutes les manières sur l'esprit public, avait ses censeurs particuliers, qu'on nommait des correspondants officieux. Parmi ces correspondants, nous citerons M"*" de Genlis, Lemaire, de MontlosieretdeMontchanin, lequel signait ses notes lléléodore.
M"' de Genlis, l'un des adversaires les plus acharnés de M"* de Staël, faisait remettre à Napoléon des rapports périodiques sur la littérature. Elle avait obtenu de la munificence impériale une pension mensuelle de cinq cents francs et un logement à l'Arsenal. Pour reconnaître ces bienfaits, elle laissa généreusei^ient le portrait suivant de l'Empereur dans ses Mémoires : « Napoléon abusa de tout, de la renommée, de la victoire, de la puissance et de son génie actif et entreprenant. La Providence renversa tout à coup cette puissance formidable qui avait tant humilié M »
l. Mémoires de M»» de Genlis, t. VI.
<y8 LA GBNSURE SOUS LE PREMIER EMPIRE
Le professeur de poésie, latine Lemaire se fît remarquer, par la Cour en appliquant habilement, dans ses leçons, des vers de Virgile à la louange de Napoléon. 11 fut accepté comme correspondant sur la présentation de Corvisart, et il ne craignit pas de faire de ses notes une série de personnalités contre les gens de lettres.
M. de Montlosier, ancien député à l'Assemblée nationale, informait l'Empereur sur les idées politiques et religieuses prédominantes, et accompagnait ses rapports de doctrines personnelles *. Enfin M. de Montchanin, référendaire à la Cour des Comptes, adressait au Souverain des lettres qui ont été publiées sous le titre de Lettres d'Héléodore. Nous avons'eu le courage de lire ces tartines politiques : on ne saurait rien imaginer de plus prétentieux, de plus vide, de plus plat.
Pour arriver complètement « à la statistique ou à la géographie morale » qu'il désirait. Napoléon adjoignit aux censeurs de la police des écrivains choisis de sa main, comme Barère et Etienne. Pour Barère, nous n'avons pas l'intention d'en tracer un portrait, même en quelques lignes. On connaît assez ce sinistre personnage qui se plaisait, sous la Terreur, à envelopper ses arrêts de mort de phrases prétentieuses. C'était une cruauté de plus pour ses victimes. Le courtisan de Robespierre mit au service de Napoléon tout l'attirail de sa phraséologie, en rédigeant la partie politique des journaux ministériels, p\m en dirigeant le Mémorial anti-britannique. Il y ajouta des notes sur l'état de l'opinion publique etsur ses anciennes relations révolutionnaires; mais il en forma un tel ramassis de phrases adulatrices, de vulgaires délations et de niaiseries
1. M. de Montlosier fut lui-même victime de la censure. Il avait adressé à l'Empereur, à sa demande, trois volumes manuscrits sur la vieille Monarchie qu'une commission d'examen refusa de laisser imprimer, tout en félicitant l'auteur de son zèle et de son savoir. M. de Montlosier publia cet, ouvrage sous la première Restauration.
pompeuses que l'Empereur cessa bientôt de s'intéresser k un si méchant écrivain et à un si détestable informateur.
Quant à Charles-Guillaume Etienne, il était destiné à faire un tout autre bruit dans le monde des écrivains. Les premières pièces que cet auteur fit représenter ne lui fournissant pas assez de ressources pour soutenir sa famille, il accepta la place d'inspecteur des fourrages de l'armée. Des à-propos écrits et représentés au milieu des armées, comme Une Matinée au camp et Une journée au camp de Bruflfes, eurent la chance déplaire à l'Empereur, qui donna l'ordre à Maret d'attacher cet écrivain à son service. La première mission d'Etienne fut de surveiller l'esprit des journaux qui avaient pour but de diriger l'opinion en Pologne. La seconde fut de prendre la place de Fiévée à la tête des Débats devenus Journal de VEmpire^ c'est-à-dire la place de censeur du plus important des journaux, mission délicate s'il en fut. Les deux douzièmes prélevés sur les bénéfices du Jouimal de l'Empire et attribués précédemment à Fiévée furent versés à la caisse du ministère, et le traitement annuel d'Etienne déterminé par le ministre de la police générale *.
Un seul fait montrera, en passant, combien la surveillance et la direction du Journal de VEmpire étaient chose pénible pour le censeur officiel. Etienne avait un jour laissé, passé une nouvelle, prise dans la Gazette de Bat/reuth, concernant des préparatifs militaires dirigés par la France contre l'Autriche. L'Empereur en manifesta la plus vive irritation. Etienne dut alors faire insérer dans son propre journal une sorte de communiqué, relatif à la suppression de la Gazette de Bayreuth. En voici les dernières lignes . « Nous désirons que ce salutaire exemple puisse servir aux rédacteurs. Le commerçant, le citoyen, le spéculateur,