‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 23 sur 220 · Archives nationales, F · texte numérisé non relu

Archives nationales, F

honnête ont le droit de demander justice contre un concours d'intrigants qui voudraient obscurcir la vérité et semer partout Talarme K »

En 1811, à la mort d'Esménard et par l'intermédiaire tfArnault, membre de l'Institut, Savary parvint à faire accepter par Etienne la place de chef de la troisième division de la police, chargée do la surveillance de l'imprimerie, de la librairie, des théâtres et des journaux. Ce ne fut pas sans peine qu'on décida Etienne à prendre ce poste : il avait, au témoignage même de Savary, une répugnance insurmontable à entrer en contact avec le ministre de la police. Il eut tort de céder, car il perdit aussitôt le peu d'indépendance qui lui restait. Il s'exposa dès lors à subir des mercuriales de ce genre :

« Le ministre de la police générale à M. Etienne, rédacteur du Journal de l'Empire :

« Paris, 25 mars 1811.

« DilTérents journaux ont annoncé, monsieur, avec plus ou moins de détails, la parade qui a eu lieu hier sur la place du Carrousel et dans la cour du château des Tuileries. Us ont parlé avec raison des transports qui ont accueilli 8a Majesté la première fois qu'elle paraissait au milieu de ses brafves soldats depuis la naissance du Roi de Rome. Le Journal de l'Empire qui, dans ime pareille circonstance, devait l'exemple à tous les autres, est presque le seul qui n^ait pas dit un mot de cette magnifique revue et de ces acclamations des troupes mêlées aux cris de joie des habitants de Paris, qui lui donnaient un caractère particulier: et formaient une espèce de fête militaire et nationale... Il, m'est pénible, monsieur, d'avoir à vous reprocher des né*

. 1. Etienne avait eu, pour se consoler de ce déboire^ de brillants sticcès au théâtre. Les deux Gendres^ entre autres pièces, malgré la jalousie et Tenvie qui se déchaînèrent contre le poète, le couvrirent de gloire et le firent entrer à trente-trois ans à l'Académie française. (Voir le chap. V, les Théâtres.)

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gligences de ce genre et si je connaissais moins votre zèle, je ne saurais à quel motif attribuer un oubli pareil. Mais plus j'aime à rendre justice à vos sentimens et à vos inten^ tiens, plus je suis peiné de voir un défaut de vigilance qui donne lieu de les accuser Je vous invite donc à vous occuper de la partie politique de votre journal plus que de la partie littéraire, qui est bien moins importante dans les circonstances où nous nous trouvons. Il me semble que ces mêmes circonstances pourraient vous fournir la matière de quelques bons articles, qui auraient le double avantage de faire éclater votre dévouement et de donner une direction utile à l'esprit public.

« Recevez, » etc. *.

Mais si Etienne acceptait de pareilles réprimandes sans y opposer la moindre plainte, il n'était pas aussi patient pour les libelles dirigés contre les censeurs. Le 4 février 1812, il écrivait au ministre de la police : « Dans l'un des libelles imprimés chez Porthmann, on parle de cinq à six individus qui dirigent l'opinion des joiunaux; puis on ajoute sur-le* champ : mais chut!... » Cette expression et les points qui là suivaient n'avaient pas besoin, d'après Etienne, d'être interprétés; l'intention de l'auteur était de désigner l'autorité chargée de la surveillance des feuilles publiques. Un autre libelle, annoncé par la Gazette de France^ n'était qu'une longue diatribe contre le Journal de l'Empire. Etienne en citait cette phrase : « M. E est le digne successeur de M. ^ménard qui était un voleur... littéraire» s'entend. » Et il ajoutait : « Sans s'arrêter à l'infamie du li^ belliste qui insulte sans pudeur aux cendres des mortSy n'est-il pas permis de s'étonner que le directeur de la librairie ait souffert l'impression d'un tel passage *7 » Le

1; Archives nationales, F' 3301.

2; Ibid., ?<• 580» (Voir à TAppendice cette lettre et la réponse du directeur de la librairie.)

IZ Là CENSURE SOUS LE PREMIER EMPIRE

chef de la troisième division de la police, ému de ces attaques, priait le ministre de faire appeler et semoncer les imprimeurs à la préfecture, de défendre aux journaux d'annoncer les libelles de ce genre et d'exiger, à l'avenir, du directeur de la librairie communication du manuscrit des pamphlets qui auraient quelque rapport direct ou indirect avec la rédaction dés journaux. On voit par ce document combien Etienne avait eu à souffrir de l'accusation d'avoir pillé la pièce de Conaxa pour en faire sa comédie des Deux gendres. Lui qui jadis avait une telle répugnance de la police, faisait maintenant appel à toutes ses foudres pour terrasser ses adversaires et ses ennemis...

L'Empire tombé, Etienne lui demeura fidèle, à la différence de presque tous ses collègues. Au retour de l'île d'Elbe, l'ancien censeur dit à Napoléon, en le félicitant au nom de l'Académie : « Vous allez nous assurer. Sire, la liberté de penser et d'écrire. » C'était une conversion digne d'être remarquée par l'histoire. Etienne soupçonnait-il déjà qu'il deviendrait, quelques années après, le rédacteur en chef d'un journal libéral' ?

Après ces censeurs connus viennent quelques autres moins célèbres dont il faut cependant dire un mot : le poète d'Avrigny, auteur de la tragédie de Jeanne d'Arc ; Henri de Dampmartin, ancien maréchal de camp, auteur d'un Essai de littérature à l'usage des Dames, et député du Gard en 1814; l'abbé Martial Desrenaudes, ancien secrétaire de Talleyrand, un des rares censeurs aimés des gens de lettres; Ëloi Johanneau, antiquaire, grammairien et commentateur des Œuvres de Rabelais, spécialement chargé de la censure anti-plagiaire *; l'oratorien Tabaraud, janséniste

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