‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 24 sur 220 · Le Constitutionnel · texte numérisé non relu

Le Constitutionnel

t. Cette censure assujettissait au droit de S centimes par feuille tout ouvrage reproduit en totalité ou en partie des ouvrages tombés dans le domaine public.

ardent, ayant la mission d'interdire les ouvrages écrits contre les libertés de l'Église gallicane; le jouraaliste Saignes, le bibliothécaire Demanne, le jurisconsulte Degraverend, le philologue Vanderburg, éditeur des poésies attribuées à Clotilde de Surville; le diplomate Pellenc et Sauvo, directeur du Moniteur universel *.

11 nous reste enfin, pour compléter le tableau de l'administration de la censure, à parler des directeurs généraux de la librairie. Portails et Pommereul, et du ministre de la police, Savary, duc de Rovigo.

Joseph-Marie Portails, après avoir débuté dans la carrière diplomatique, fut nonamé, en 1805, secrétaire général du ministère des cultes, que dirigeait l'illustre Etienne Portalis, son père ; puis, en 1808, conseiller d'État. Ce fut dans les délibérations du Conseil d'État qu'il attira l'attention de l'Empereur. La préparation du décret du 5 février 1810 — nous l'avons prouvé dans le chapitre précédent — avait été l'un des plus importants sujets soumis à ce conseil de 1808 à 1810, Dans la séance du 11 avril 1809, Portalis eut l'occasion de montrer quelle était son opinion au sujet de la Censure. On ne savait encore si l'on préférerait la Censure absolue à la Censure facultative, c'est-à-dire si l'on imposerait à tout écrivain l'obligation de soumettre ses ouvrages à la Censure, ou si on le laisserait libre d'y recourir ou non. Portails, qui était au nombre des autoritaires, déclara que les partisans de la Censure facultative voulaient ménager des idées^qui avaient eu trop de vogue, idées qu'ils n'osaiçnt encore abjurer tout à fait. « Mais en se dépouillant de ces préjugés, disait-il, en ne s'altachant qu'à ce que la vérité avoue, on est forcé de convenir que quiconque imprime se propose d'agir sur le public et qu'il prend sur lui d'ensei* gner. Or, dans un pays où l'enseignement est organisé et

1. A cette liste ajoutons encore Beaulieu, Delasalle, Dumont, Janson, Riccius et Schiafflno, dont on ne connaît que les noms.

surveillé de manière à ce qu'il ne puisse répandre qu'une doctrine saine et non des principes dangereux, doit-il donc être permis de prendre ainsi mission de soi-même? Doit-il exister une seule manière d'enseigner qui échappe à l'autorité publique? Non, sans doute; le droit d'enseigner ne saurait être mis au rang des droits sociaux ordinaires. Dès lors, on ne peut refuser au collège de Censure un point direct sur tous ceux qui publient leurs pensées : ce qui conduit à la Censure absolue. » Il ajoutait que Topinion publique serait toujours d'accord avec l'opinion des censeurs. En vain lui faisait-on observer que les censeurs pourraient quelquefois prohiber les meilleurs écrits. N'avaient41s pas, en Espagne, mis à l'index le célèbre rapport du comte Portails sur les cultes? Il répondait que ces erreurs étaient dans la nature des choses. « Souvent des hommes de génie, disait-il, se trouvent sous l'administration de magistrats qui sont loin de les égaler par leurs lumières. D'ailleurs, les censeurs n'ont pas à se prononcer sur le mérite littéraire de l'ouvrage : leur ministère se borne à examiner s'il ne contient rien de dangereux; or, pour porter ce jugement, il ne fluit qu'un sens droit et des intentions pures. » C'était s^vancer beaucoup que de prêter à l'avance de telles qualités au collège de Censure, dont le projet demandait la création ; mais ces déclarations catégoriques parurent plaire au Souverain qui, une fois le décret du 5 février 1810 publié au Moniteur^ donna, le 12 du même mois, la place de directeur général de l'imprimerie et de la librairie au comte Portalis. Celui-ci s'occupa activement de ses nouvelles fonctions et mit en mouvement le mécanisme que l'on venait de créer. Les auteurs et les imprimeurs qui parlaient de leurs droits, s'aperçurent qu'ils avaient affaire à un homme qui conformait ses actes à cette opinion naguère émise par lui au Conseil d'État: « On a souvent répété que

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le droit d'imprimer sa pensée est une faculté naturelle et que, dès lors, la loi ne doit pas la restreindre. C'est là une fausse idée : rimprimerie est une invention sociale, et, à oe titre, la faculté d'en user doit être réglée par Tautorité- Il faut que le gouvernement empêche d'en abuser contre la société. » C'était la doctrine même du maître; mais, malgré ce zèle et cette sévérité, la direction générale devait bientôt changer de chef. Le 15 janvier 1811, en plein Conseil d'État, Napoléon reprocha durement à Portails d'avoir divulgué une bulle secrète du Pape dirigée contre le cardinal Maury et lui annonça qu'il le dépouillait de toutes ses dignités. « Vous avez manqué, s'écria-t-il, à la reconnaissance et à votre devoir. Sortez!... » Il Texilaà quarante lieues de Paris et le remplaça à la direction par le général baron de Pommereul ^

François-René-Jean de Pommereul avait soixante-six ans, quand il accepta la mission délicate de surveiller l'imprimerie et la librairie, et de diriger l'opinion. Il n'avait d'autre titre à ces fonctions importantes que celui d'avoir été autrefois l'un des examinateurs du jeune Bonaparte, quand celui-ci se présenta pour entrer dans le corps de Partillerie. Nous ne comptons pas son passage dans les préfectures d'Indre-et-Loire et du Nord, ni sa déclaration d^âthéisme dans laquelle il se glorifiait d'être l'un des premiers inscrits sur les fameuses listes de Lalande, ni la belle plaisanterie qu'il crut faire en inscrivant d'office sur ces listes d'athées le cardinal de Boisgelin, archevêque de Tburs. Nous ne pouvons nous expliquer sa nomination à là direction générale et ses dignités de conseiller d'État et de baron de l'Empire, que par la soumission aveugle que TEmpereur espéra trouver et trouva en lui. Ce ne sont ni les Mémoires sur les funérailles^ ni les Recherches sur l'es^

1. En 1813, Portalis rentra en grâce et fut nommé premier président de la cour d*Agen.

clavage religieiÂX et politique du peuple en France^ qui ont' pu lui constituer des titres littéraires suffisants et attirer l'attention sur sa personne. La seule chose digne de remarque qui ait signalé sa direction de 1811 à 1814, c'est son ingéniosité à couvrir les frais de son administration. Ainsi, le baron de Pommereul, ne pouvant se contenter des 300.000 francs fixés pour ses dépenses, présenta, le 5 septembre 1811, au Conseil d'Etat un projet de décret tendant à imposer, à raison d'un centime par feuille, tous les journaux politiques et littéraires de Paris, des départements, de la Hollande et des pays réunis. Or, d'après une note d'Etienne qui combattait secrètement ce projet, le gouvernement prélevait déjà un tiers sur les bénéfices du Journal de VEmpire^ des Petites Affiches^ du Journal de Paris et de la Gazette de France, ce qui portait annuellement ces retenues à 246.000 francs. Le timbre sur les journaux rapportait 572.01 1 francs et les frais de poste 203.034 fr. Les journaux de Paris subissaient trois lourds impôts, et le directeurgénéral osait en proposer un quatrième qui devait surcharger encore ces sommes de 200.000 francs par an. Cette nouvelle charge allait réduire considérablement les actions que l'Empereur avait données à ses favoris sur les journaux, à titre de récompense, et diminuer par là même les pensions accordées aux gens de lettres *. Peu importait au baron de Pommereul. Il lui fallait un large revenu; il le voulait à tout prix. Mais lorsque, le 13 décembre 1811, il essaya d'obtenir le vote du Conseil d'Etat sur ce projet, l'Empereur s'emporta et menaça de supprimer la direction générale. Pommereul, effrayé, retira son décret. .

Malgré les tracasseries sans nombre dont ce haut fonctionnaire abusa vis-à-vis des auteurs et du public, allant

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