CHAPITRE TROISIÈME
Journaux épargnés par l'arrêté du 27 nivôse an vin. — Suppression des communications aux journalistes. » Mesures prises à l'égard du Républicain d'Auch, de V Antidote, des Débats, de la GareWe de France, des Affiches d Eure- et- Loir, ûu Courrier du Havre, de la Vedette de Rouen, etc., etc. — Note de Fouché sur le Citoyen français, les Débals et le Mercure, — Lettres et décisions de TËmpereur au sujet de la direction et de la réforme des journaux. — Saisie du revenu des journaux. — Lutte de Fouché et de Fiévée. — Le Journal des Curés. — Articles de M. de Bonald et de Chateaubriand dans le Mercure. — Censeurs imposés aux journaux. — Sur- Teillance des feuilles de province. — Elles sont frappées des mêmes impôts que celles de Paris. — Presse étrangère. — - Menaces adres- 8ées au Mercurel au Publiciste , au Journal de l'Empire et à la Gazette de France, — Nouvelles mesures prises vis-à-vis de la presse départementale. — Réduction du nombre des journaux. — Confiscation de leur propriété. — - Suppression du compte rendu libre des procès civils ou criminels. — Propositions des censeurs pour donner de rintérèt aux feuilles officieuses. — Situation de la presse en 1813 et en 1814. — La seconde Restauration. — Les Cent Jours.
Au lendemain du 18 brumaire, la presse apprit à quel maître elle aurait affaire désormais. Sur soixante-treize journau.x, treize seulement subsistèrent en vertu de l'arrêté consulaire du 27. nivôse an viii. Les soixante autres, qualifiés d'instruments dans les mains des ennemis de la République, furent biffés d'un trait de plume. On invita le ministre de la police à faire incessamment un rap-
port sur la presse départementale et à veiller à ce qu'il ne s'imprimât aucun journal nouveau. Les propriétaires* et rédacteurs des feuilles maintenues furent astreints à justifier de leur qualité de citoyens français, à indiquer leur domicile et à promettre fidélité à la Constitution. Enfin on menaça de suppression immédiate les journaux qui inséreraient des articles contraires au pacte social, à la souveraineté du peuple et à la gloire des armées, ou des invectives contre les alliés de la République. Bourrienne fait spirituellement observer que, sur la question de l'ofiense à la souveraineté du peuple, on fut très indulgent, même après le couronnement.
Une des paroles favorites du Premier Consul était : « Si je lâche la bride à la presse, je ne resterai pas trois mois au pouvoir. » Or, l'arrêté qu'il venait de faire ratifier par ses collègues indiquait bien qu'il avait été décidé sous l'empire de cette préoccupation, habilement encouragée par son entourage. Qu'on examine de près les motifs allégués pour la suppression de soixante journaux. Ils sont des plus vaf^ues; mais derrière les lignes obscures de l'arrêté du 27 nivôse, on entrevoit clairement l'affirmation d'une politique pcîrsonnelle, et la nécessite déplier un pays, coutumier de révoltes, à une autorité absolue. Si l'on veut encore remarquer que lesConsuls ne déterminaientpas le tribunal devant lequel le prévenu serait traduit, on reconnaîtra que le gouvernement nouveau se réservait ce droit à lui seul, et que dès lors la liberté de la presse n'était plus qu'un mot. Les journaux qui avaient échappé aux rigueurs de l'arrêté du 27 nivôse étaient : Je Moniteur, qui datait du 24 novembre 1789; le Journal des Débats^ du 27 août 1789; le Journal do Paris, du 1" janvier 1777; le Bien informé, de l'an v; le Publiciste, de l'an i; V Ami des tois, de l'an m; la Clef du cabinet des souverains^ de l'an v; le Citoyen français, de l'an viii; le Républicain ou le Jour-
nal des hommes libres^ de Tan i; le Journal du soir des frères Chaignieau, de 1791 ; le Journal des défenseurs de la patrie^ de Tan vm, et la Décade philosophique^ de Tan n. Quant à la Gazette de France, maintenue aussi, elle était la doyenne des feuilles politiques, puisque son origine remontait à l'année 1631.
Fouché était Tinspirateur de Tarrôté. Dès le !•' frimaire an VIII, c'est-à-dire douze jours après le 18 brumaire, le ministre de la police avait montré déjà de quelle bienveillance il comptait user vis-à-vis de la presse. Il édictaitqu'à l'avenir il ne serait plus communiqué aux journalistes ni bulletins ni notes provenant des bureaux de la police. C'était vouloir tuer l'article « Nouvelles ou Faits divers », qui jouait alors un rôle si considérable dans les feuilles quotidiennes. Ajoutons qu'on réservait en secret aux écrivains favoris du ministère ce qu'on refusait officiellement aux neutres ou aux adversaires.
L'ordre était donné de sévir. Le moindre écart fut sévèrement puni. En voici quelques exemples. Un journal de province, le Républicain démocrate d'Auchj eut l'imprudence de parler du renchérissement des grains. Le préfet du Gers en avisa Lucien Bonaparte, alors ministre de l'intérieur, qui lui répondit le 18 avril 1800 : « Il importe de rompre sans délai un instrument aussi dangereux dans les mains des agitateurs. En conséquence, je vous ordonne de supprimer le journal dont il s'agit, sans avoir égard aux réclamations qui pourront être faites par le rédacteur ou les intéressés, et de traduire devant les tribunaux quiconque excitera à la révolte au sujet des subsistances, afin de faire peser sur lui toute la rigueur des lois *. Le 28 mai, un arrêté consulaire supprime l'Ami des lois pour avoir osé tourner en ridicule l'Institut, « cette réunion d'hom-