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meurs accusés de conspirer contre la République. Bientôt après, il décréta la déportation de quarante-cinq entrepreneurs, directeurs et rédacteurs de journaux, parce que leur existence « accusait la Nature et compromettait l'espèce humaine. Votre position et la nature des choses, disait. aux Cinq Cents Bailleul, rapporteur du décret de proscription et plus tard Tun des fondateurs du ConstU tutionnely vous imposent le devoir de purger avec la rapidité de réclair le sol de la Liberté des ennemis déclarés qui Tinfestent. » Quarante-deux journaux furent supprimés, et cependant la Censure avait été officiel lement abolie par les Conseils; mais, en revanche — éternelle comédie du despotisme! — la Pq|ice avait gardé le droit absolu de faire main basse sur toutes les productions de la pensée. Le 17 fructidor an vu, le Directoire, achevant son œuvre de colère et de faiblesse, brisait les presses de onze journaux hostiles à Siéyès et arrêtait les imprimeurs et les rédacteurs... Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis cette exécution que le Directoire disparaissait pour faire place au général Bonaparte. La presse, la librairie, Timprimerie, les écrivains allaient avoir pendant quatorze années un maître implacable, et la Censure était destinée à devenir l'un des rouages nécessaires du nouveau régime.
U fout constater d'ailleurs que le terrain de l'arbitraire avait été admirablement préparé par la folie des uns et par l'impéritie des autres. D'une part, la presse et la littérature étaient arrivées, en général, à de singuliers excès : ni forme, ni retenue, ni pudeur. D'autre part, les pouvoirs qui avaient précédé celui de Brumaire s'étaient servis, pour gouverner la France, ceux-ci de la hache, de la déportation, de la confiscation ; ceux-là de la dénonciation, de la corruption, de la lâcheté : ni sécurité, ni honneur, ni liberté. La Constitution de Tan ni avait subi les trois
assauts du 18 fructidor, du 22 floréal et du 30 prairial : un Directeur négociait dans Fombre avec le chef des Bourbons; un autre, avec les généraux. Quant à l'opinion publique, elle paraissait — suivant le témoignage des contemporains — provoquer le vainqueur de Tltalie à un coup d'État. Une politique d'expédients, de dissentiments et de violences lâchait la bride à une police sans crédit, qui, tête baissée, se jetait sur les journaux, saisissait les presses, incarcérait les rédacteurs, poursuivait les livres et menaçait les auteurs, sans qu'il fût possible à personne de protester avec succès contre la violation quotidienne de tous les droits et de toutes les garanties. Enfin, dans la nation un profond énervement, une immense lassitude avaient succédé aux bouillonnements et aux ardeurs d'autrefois.
Le Premier Consul, qui avait saisi la situation avec son merveilleux instinct de gouvernement, fit bientôt comprendre à ses collègues quel était leur devoir immédiat. Il invoqua l'inévitable safiwpopuK : les principes des diverses libertés devaient être arrêtés momentanément dans leur application, parce que les intérêts de tous réclamaient des réformes plus importantes, telles que la réorganisation de l'administration, de la magistrature et des finances. Le pays, qui désormais y voyait clair et savait de quel côté se trouvaient ses vrais défenseurs, demandait lui-même d'être préservé, contre les utopies, pleines de périls, des idéologues et des enùbmis de la République'. On parlait de liberté de la presse; mais ignorait-on que la presse commettait — entre autres fautes — de graves indiscré-
1. « Tous les amis de la patrie, les bons Français, par leur adhésion au code constitutionnel, ont enfin déposé sur Tautel de la Liberté tous les souvenirs amers et pénibles, tous les regrets insensés, toutes les foUes espérances, toutes les auimosités funestes, enfants iUégitimes et cruels d'une Révolution qui ne leur eût pas donné naissance, si le meilleur peuple de la terre n'eût pas été poussé quel-
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tions au sujet des opérations militaires, et qu'elle attaquait à Pétourdie les nations et les gouvernements étrangers? N'était-ce pas contraire à une sage politique qui voulait réconcilier la République avec l'Europe?... Ces raisons, données avec autorité, firent impression sur les Consuls et, le 27 nivôse an viii (17 janvier 1800), parut le fameux arrêté ( / sur les journaux. C'était un terrible coup porté à la presse et l'inauguration d'une Censure impitoyable.
Treize journaux politiques sur soixante-treize furent seuls conservés avec les journaux de sciences, de littérature, de commerce et d'annonces, et toute création de feuille nouvelle fut interdite pour l'avenir *. Comme la Constitution de Tan viii n'avait fait mention d'aucune liberté civile ou politique, le Gouvernement alléguait son silence pour ' régler de cette façon l'existence provisoire de la presse. En d'autres temps, cette mesure eût soulevé des tempêtes, mais l'opinion publique était si lasse et si désintéressée de -^ tout qu'elle ne songea pas à s'insurger contre l'arrêté du 27 nivôse. Elle ne plaignit même point le sort des journalistes et des directeurs dépossédés. Au contraire, le général Lacùée, chargé d'une mission dans les départements, constatait que tous les amis de la paix avaient vu avec plaisir la suppression de ces écrits répréhensibles. Dès lors, la porte était large ouverte à l'arbitraire d'une Censure exercée par le chef du Gouvernement, de concert avec la police K
Le 5 avril 1800, le Premier Consul invitait Fouché à
quefois, par les factions diverses, hors de son caractère aimant et généreux. » (Rapport aux Consuls du 18 pluviôse an vui, par Lucien Bonaparte, ministre de Tintérieur, sur Tacceptation de la Constitution.)
1. Alex. Baudouin, auteur de la Notice sur la police de la presse et de la librairie^ affirme que c'est Fouché qui proposa aux Consuls la suppression des soixante journaux.
2. M. Eugène Despois, dans son ouvrage les Lettres et la Liberté, conteste l'indifTérence du public au sujet du décret du 17 janvier.
s'assurer que les rédacteurs des journaux étaient d'une moralité et d'un patriotisme à l'abri de toute corruption. Chaque numéro devait porter à l'avenir la signature du rédacteur avoué. Un bureau de la presse était installé au ministère de la police avec mission de surveiller les journaux et les livres. Un chef de division et des examinateurs officiels étaient chargés de cette importante besogne. De son côté, le préfet de police recevait l'ordre de ne rien laisser afficher sur les murs de Paris sans en avoir donné l'autorisation préalable. Défense était faite aux colporteurs de crier aucun titre de feuilles publiques ou pamphlets sans un permis spécial, et aux marchands d'estampes de rien exposer de contraire aux bonnes mœurs ainsi qu'aux principes du gouvernement. Enfin, l'annonce d'une pièce de théâtre au public ne pouvait être tolérée que si le directeur avait en main une permission du ministre de l'intérieur. Le ministre seul avait qualité d'autoriser les pièces qui devaient se jouer à Paris. Pour la proviùce, les préfets, après les avoir examinées, étaient obligés de les envoyer au ministre avec un rapport, si ces pièces étaient nouvelles. Quant aux anciennes, les directeurs étaient astreints à présenter aux préfets un répertoire approuvé par le ministre. Tels étaient les préliminaires de l'organisation de la Censure, au lendemain de la promulgation de la Constitution de l'an viii.
Le Premier Consul tint à être sans retard au courant de toutes les publications. Louis-Madeleine Ripault, son bibliothécaire particulier, fut chargé d'analyser avec le plus grand soin ce que les journaux pouvaient contenir d'important au sujet de la religion, de la philosophie et de la politique. Il dut faire le même travail sur les brochures.
Nos recherches nous permettent d*affirmer qu'on n'entendit alors aucune protestation, ni de la part du public, ni de celle des journa* listes.
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livres, pièces, affiches, placards, annonces, et le remettre chaque jour au Pi'emièr Consul *.
Ripault était le lecteur, Fiévée, le conseiller. L'ancien rédacteur de la Chronique de Paris, de la Gazette de France et du Mercure, auteur du mot célèbre : « La politique, même dans les gouvernements représentatifs, est ce qu'on ne dit pas », avait plu par sa finesse et sa verve au général Bonaparte, qui l'envoya pendant quelque temps étudier en Angleterre les mœurs et les dispositions de ce pays. Au retour de Fiévée en France, il lui offrit la direction du Bulletin de Paris, journal officieux. Ce fut l'occasion, pour le spirituel correspondant du Premier Consul, de lui dire ce qu'il pensait de ces journaux qui ne vivaient, que de la protection du Pouvoir. Suivant lui, ils n'avaient pas un mois d'existence que chacun savait déjà leur origine et leur nécessité *. On les lisait alors pour connaître la pensée du gouvernement, et dès qu'on voyait le gouvernement prétendre faire l'opinion au jour le jour, les esprits se cabraient et prenaient une opinion directement opposée. « Pourquoi s'obstiner, ajoutait-il, à continuer le Bulletin de Paris ? Qu'on le laissemourir! » C'est ce qui arriva '.
Une bonne censure ne pouvait se borner à supprimer^ des journaux ou à modifier leurs articles, elle devait donner aussi une direction habile à l'esprit public. Fiévée fut encore consulté à ce sujet. « Est-ce que le gouvernement, répondit-il, croit de bonne foi que les journaux ne sont pas tous à sa disposition et que les propriétaires lutte-
1. Il fut remplacé en 1804 par l'abbé Denina, ses idées libérales rayant compromis aux yeux du Pouvoir.
2. « Le ministérialisme est une fièvre jaune dont meurent tour à tour les gazettes qui en sont attaquées. » (Chateaubriand, Marche et effets de la Censure.)
3. Le Bulletin de Paris avait paru pour la première fois le 20 ventôse an X (11 mars 1802). Il cessa de paraître le 15 prairial an zi.
raient contre lui; qu'ils refuseraient des articles communiqués, si ces articles étaient bien faits, surtout s'ils étaient écrits dans le sens du journal auquel on les enverrait, conditions sans lesquelles tout article est sans influence * ? » Fiévée répondait du Mercure^ des Débats et de la Gazette de France qui ne refuseraient jamais un article de lui. Quant aux feuilles jacobines, il ne savait pas comment il fallait leur parler, mais le Premier Consul était assuré de trouver autour de lui des gens qui le savaient : allusion méchante de Fiévée à son ennemi Fouché, qui jadis Tavait fait mettre au Temple à cause de ses opinions réactionnaires. Et puisqu'il rencontrait le ministre sous sa plume, il se bâtait dç faire comprendre que la police était hors d'état de bien diriger la Censure. « Qui voudra, qui sauya, dit-il, censurer ? Il faudrait laisser la* répression à la police et mettre la direction de l'opinion publique hors de ses mains. Il faudrait placer soit dans le ministère de l'intérieur, soit dans le ministère de la justice, quelque chose qui rappellerait l'ancienne intendance de la librairie et qui serait tout entier de protection à l'égard des auteurs, tout entier d'instruction à l'égard du Premier Consul, afln qu'il connût bien les variations, les progrès de l'esprit public *. »
Retirer à la police la Censure et la direction de l'opinion, c'était ime mesure qui ne convenait pas encore à Bonaparte, et qu'il considéra sur le moment comme un rêve de l'esprit indépendant de Fiévée. Et pour le lui prouver, il s'empressa de déclarer au Conseil d'État,, quelque temps après cette consultation officieuse: « Il faut que les journaux soient soumis à une police sévère. »
Les livres jouissaient encore d'une certaine liberté ; cette distinction ne tarda pas à disparaître, car il tombait sous le sens que là où les journaux sont censurés et où les livres