Archives nationales, P
qu'un seul journal autorisé à s'occuper de politique. Les journaux administratifs, judiciaires ou feuilles d'annonces pourraient circuler encore, mais à la condition de se conformer aux lois et règlements. Le ministre abandonnait aux préfets le choix du journal politique qui serait conservé, sauf à lui en rendre compte ; il les invitait à lui faire connaître sous peu les mesures prises en conséquence. Ainsi la presse de province fut d'abord contrainte à reproduire le Moniteur^ puis à verser deux* douzièmes sur ses bénéfices à la police, enfin à n'avoir plus qu'une feuille par département.
Cette dernière mesure devient officielle par le décret du 3 août 1810 *. C'est fini. Plus d'opposition, plus d'articles politiques, plus le moindre exposé de la situation de la France, aucune critique des hommes ni des choses. En revanche, on lit partout le récit des victoires de l'Empereur, récit glorieux s'il en fut et qui fait battre encore, à leur seul souvenir, le cœur de tout Français; mais rien que ce récit. La pensée est exilée de la presse politique, les hommes de quelque valeur l'ont abandonnée. Le semblant de liberté que gardait la critique littéraire va disparaître, lui aussi. Désormais plus d'indépendance et la plus petite peccadille deviendra cas pendable. Etienne a l'imprudence de laisser dire, le 23 novembre 1810, d'après les feuilles autrichiennes, que Napoléon faisait faire à Vienne la statue de l'Empereur d'Autriche, sans doute pour la mettre sur quelque place de Paris; il est tancé aussitôt d'une belle manière. On le menace de lui retirer la direction du Journal de VEmpire et on l'invite à ne plus laisser insérer de pareilles absurdités. Quelques jours après, la Gazette de
1. Ce décret, ainsi que celui du 5 féTrier 1810, fût appliqué dans le département de Tancienne Hollande, et dans ceux des Bouchesde-r£lbe, des Bouches-du-Weser et de TEms-Supérieur, par dÂ^ision du 9 avril 1811.
France reçoit, elle aussi, son avertissement. L'Empereur se plaint, le 28 novembre, que ce journal soit rempli de détails ridicules sur Tlmpératrice. « Tancez, écrit-il à Savary qui a remplacé Fouché à la police, lancez vivement l'auteur de cet article. Il parle d'un serio, d'un petit chien imaginés par la niganderie allemande, mais qui sont déplacés en France. Les rédacteurs de nos journaux sont bien bètes *! » Un autre article du Journal de V Empire^ écrit vers le môme temps contre l'aide de camp de l'empereur de Russie, Czernitcheff, qui jouait le rôle d'espion en France, attira encore la colère de l'Empereur sur Etienne, quoique l'article eût paisse à la censure diplomatique et qu'Etienne eût dit vrai.
Les journaux officieux établirent alors un tel système de mensonges que, suivant Fiévée, quiconque s'en écartait s'exposait à être regardé comme un bourru, qui prenait son humeur personnelle pour la véritable expression de l'esprit public. Et malgré tout, on ne put donner le change à l'opinion ; car « mentir pour arriver à un bul peut être un moyen politique, mais mentir quand il est facile de s'apercevoir qu'il n'y a plus de crédulité, c'est se tromper soi-môme et perdre la partie la plus essentielle de l'autorité. Doit-on s'en étonner, quand on est parvenu, à force de précautions, à faire des journaux que les dernières classes du peuple trouvent aussi par trop bêtes? Toutes les gazettes ont le môme ton, la même couleur, parce que la grande main de la police s'y fait également sentir et que la même frayeur frappe tous ceux qui y coopèrent *. » Ce tableau de la presse officieuse par Fiévée était de la plus scrupuleuse exactitude, et cependant le dernier mot n'était pas dit. On aurait pu croire qu^après les mesures que nous
U Correspondance de Napoléon, t. XXI.