‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 66 sur 220 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

I. Domination de la police sur la librairie. — Le Parallèle. — Le Grand crime de Pépin le Bref. — Pamphlet de Lasalle. — Saisie d'ouvrages royalistes. — Considérai ons sur la France, de J. de Maistre. — Le marquis de Sade. — Une brochure de Camille Jordan. — Le Génie du Christianisme. — L'abbé Delille et le poème de la Pitié. — Fauche-Borel, Peltier, Charles Nodier. — Essais historiques de Fonvielle. — Libelles contre l'Empereur. — Les prisons d'État. — M. J. Chéuier : Cyrus, la Promenade, VÉpiire à Voltaire. —Lettres de M. J. Chénier à l'Empereur et au duc de Rovigo. — Souvenirs de voyage de Kotzebue. — L'homme à projets de Pigault-Lebrun. — Le Dictionnaire de Boiste. — Geoffroy et Racine. — Ghappe etLakanal. — Azaîs. — Les Martyrs. — Création et installation de la direction générale de la librairie. — Conflits entre cette direction et la police. —IL Persécutions de M»« de Staël de 17% à 1810. — Documents nouveaux sur la saisie et la destruction de l'Allemagne. — IIL Derniers exploits de la Censure de la librairie de 1810 à 1814.

« Pourquoi la police se méle-t-elle de diriger les consciences? disait Napoléon au Conseil d'État, dans la séance du 13 décembre 1811. Cet amour extrême pour le bon ordre devient une tyrannie.» Cette réflexion, un peu tardive, lui échappait au moment où le comte Regnaud constatait que la police avait pris l'habitude de supprimer tel ou tel ouvrage, sans autre motif que son bon plaisir. Or,

pendant toute la durée du Consulat et de l'Empire, les agents de Fouché, de Régnier et de Savary eurent la haute main sur la librairie comme sur la presse. Quelque temps après rétablissement du Consulat, un arrêté officiel avait obligé les libraires à présenter leurs ouvrages à une commission de revision, avant de les rendre publics ^ On alla plus loin. Grâce à une tolérance tacite du gouvernement, la police prit le droit d'exiger la communication des épreuves, ainsi que celui de délivrer des permis d'impression et de circulation. Lors de la création de la direction générale, les libraires furent astreints à se procurer le brevet, à prêter le serment, puis à justifier de leurs bonnes vie et mœurs, et de leur attachement h la patrie et à l'Empereur. Le serment consistait à jurer de ne vendre, d'éditer et distribuer— sous menace de peines sévères— aucun ouvrage contraire aux devoirs envers le Souverain et à l'intérêt de l'État. Ce règlement dura jusqu'aux Cent Jours, date de l'abolition de la direction générale et de laCensure*. Mais ce qu'il faut surtout remarquer, c'est qu'avant comme après la direction générale, la police agit à l'égard de la librairie avec le plus souverain arbitraire. Pendant quatorze ans, elle supprima souvent, par une simple décision, les ouvrages déjà imprimés, ruina impitoyablement les libraires, et exerça sur eux comme sur les auteurs une audacieuse et insupportable tyrannie. On va se convaincre de ses rigueurs et de ses injustices en parcourant ce chapitre *. Dès l'année 1800, la police souleva une grave affaire avec

1. M»* de Staél dit que le gouvernement consulaire n exerçait pas encore de censure sur les livres au printemps de l'année 1800. Ce printemps dura peu.

2. M. Despois, dans sa fine étude sur Napoléon : les Lettres et la Liberté, dit qu*il n'y a pas eu, pendant les quinze années de l'Empire, un seul écrivain de renom mis en prison pour ses écrits. € La raison en est simple, afflrme-t-il. C'est que la police et la Censure prévenant le délit, c'est-à-dire l'impression, on n'avait pas à le punir. » Tout en comparant certains exils aux plus sévères empri-

la brochure intitulée ; Parallèle entre César ^ Cromwe/f, Monch et Bonaparte^ brochure qui avait été envoyée clandestinement aux préfets de tous les départements. On y préconisait la cause de la monarchie et Ton y demandait en ces termes le pouvoir suprême pour le général Bonaparte :

« Croit-on que le bâton de maréchal ou que Tépée de connétable suffit à l'homme devant qui l'univers s'est tu, au destructeur et au fondateur des empires? Ne sait-on pas qu'il est certaines destinées qui appellent la première place; que Bonaparte est trop grand pour un second rôle?... » L'auteur de la brochure, appelant Gromwell un scélérat, Monck un transfuge, se demandait à qui ressemblait Bonaparte : « Il faut franchir deux mille ans, disait-il, pour trouver un homme en quelque point semblable à lui. Cet homme, c'est César!... Heureuse République, s'il était immortel!... Français, que deviendriez-vous si, à l'instant, un cri funèbre vous annonçait que cet homme a vécu ? Retomberiez- vous sous le règne d'une Assemblée? Hélas! dix ans de troubles, d'erreurs et d'adversités vous ont appris ce que vous devez en attendre! Chaque jour, vous pouvez retomber sous la domination des Assemblées, sous le joug des S... ou sous celui des Bourbons. Vous dormez sur un abîme et votre sommeil est tranquille. Insensés!... »

On affirmait, dans la préface de la brochure, que ce travail était un fragment traduit de l'anglais. Avec une pareille phraséologie qui sentait son terroir, il n'était pas possible de dépister les curieux. Le Paraiîè/e fit naître une réelle émotion en France, et Fouché, qui s'en était procuré un exemplaire, vint demander froidement les ordres du Pre-

soanemeniSt nous remarquerons qu'il eût mieux valu pour les auteurs d*ètre exposés à être privés pour un temps de leur liberté, que de voir leurs ouvrages arrêtés et interdits au moment même de la publication.

mier Consul. Celui-ci, paraissant furieux devoir ses projets dévoilés prématurément et avec si peu de flnesse, tonna contre la négligence du ministre de la police qui, plus zélé, aurait dû étouffer récrit avant son apparition. Fouché laissa passer Forage; puis, quand il lui fut permis de prendre la parole, il répliqua que le Premier Consul devait interroger le ministre de Fintérieur, Lucien Bonaparte, auteur de la brochure. On juge de la scène qui eut lieu après cette déclaration. Parmi les contemporains, les uns disent que Fouché, ennemi de Lucien, lui avait perfidement conseillé do publier cette brochure, afin de le brouiller avec son frère et de se débarrasser d'un collègue gênant. Les autres prétendent que le Premier Consul était au courant de l'affaire et avait lui-même corrigé les épreuves de la fameuse brochure. Toujours est-il qu'en enlevant le ministère de rintérieur à Lucien et en l'envoyant comme ambassadeur à Madrid, le Premier Consul lui dit : « Fouché a été plus

fin que vous. Vous n'êtes qu'une f bête auprès de lui. »

Pour écarter les soupçons qui commençaient à donner au Parallèle l'attache du gouvernement, Fouché ordonna la saisie de la brochure et la qualifia, dans une circulaire rendue publique, « d'œuvre d'une méprisable et coupable intrigue ! » Il était temps d'agir, car le Parallèle produisait une agitation dangereuse, en froissant les sentiments des républicains, nombreux encore dans l'État et dans l'armée *. Ce fut la lecture du Parallèle qui poussa l'abbé Aimé Guillon de Montléon à écrire une autre brochure, intitulée ^Le grand crime de Pépin le Bref y où l'auteur révélait le

1. a Lors de l'arrivée du roi de Toscane à Paris en mai 1801, on donna aux Français la tragédie d'Œdipe. On applaudit avec transport le vers qui exprime cette idée :

J'ai fait des sourcnios et n'ai pas voola l'être.

Le Premier Consul, en sortant du spectacle, ne dissimula pas sa satisfaction. Il croyait voir dans ces applaudissements Toubli de soa pamphlet. » [Mémoires de Bourrienne, t. VI.)

projet du Premier Consul de se faire nommer Empereur. La police s'empara de la brochure à peine publiée, et l'abbé de Montléon fut mis hors d'état de rédiger un nouveau pamphlet.

Mais , malgré cette preuve de zèle et de surveillance, le Premier Consul ne pardonna pas de longtemps à Fouché, qu'il devait disgracier de 1802 à 1804, d'avoir découvert la trame du Parallèle^ et il saisit toutes les occasions pour se plaindre de sa négligence à poursuivre les écrits séditieux. Un sieur Lasalle avait fait paraître un libelle contre l'arrêté du 24 thermidor an ix relatif aux bois des émigrés *. — On laisse circuler ce mauvais livre, dit publiquement le général Bonaparte à Fouché. Je ne l'ai pas lu, mais j'en ai vu l'analyse dans la Gazette. On nomme les libraires chez lesquels cela se débite. J'avais cru d'abord que c'était ce Delille-Desalle, membre de l'Institut, qui nous avait proposé de consulter le peuple français pour savoir s'il voulait des Bourbons. C'est un fou *. Cet hommelà dit que ce sont les généraux qui m'environnent qui m'ont fait prendre cet arrêté. Il faut donc que toute l'Europe croie que j'ai un conseil de caporaux ? Il n'y a pas en France un homme plus civil que moi. C'est d'ailleurs faire injure aux généraux. Que cet homme eût discuté l'arrêté, à la bonne heure ; mais qu'il vienne calomnier, on ne peut pas souffrir cela. Si c'eût été un chouan, vous l'auriez déjà mis au Temple. Je vois bien le système où l'on veut me mener. Je trouve ces gens-là partout. Eh bien, je prendrai mon sabre et je couperai le nœud gordien. On me laisse faire un jour-

1. Cet arrêté obligeait Tadministration des forêts à drosser saus délai rétat des bois et forêts actuellement sous la main de la République, avec interdiction de faire aucune mainlevée de séquestre à partir du 24 thermidor.

2. Voir au sujet de De Lisle De Sales les lettres de Bonaparte à Cambacérès et à Régnier en date des 24 et 27 juin 1803, où il demande qu'on le chasse de l'Institut, à cause de sa brochure contre la Révolution.

nai par un Méhée *, un homme qui a fait le 2 septembre. J'ai le tout signé de sa main. Voilà les gens que Ton protège !

FoucHÉ. — La police veille.

Le Premier Consul. — Et moi aussi. Je fais ma police moi-même et je veille jusqu'à deux heures après minuit.

Cette scène, que Thibaudeau rapporte dans ses Mémoires, est significative. Elle montre que le Premier Consul désignait à la vigilance de Fouché aussi bien les écrits révolutionnaires que les écrits royalistes, sachant, d'ailleurs, que son ministre avait conservé un certain faible pour les Jacobins. Bonaparte les redoutait plus que ses autres ennemis et il disait un jour en son langage original : « La chouannerie et l'émigration sont des maladies de peau, et le terrorisme une maladie de l'intérieur. » Toutefois, malgré les avertissements du maître, la police continua à poursuivre avec plus de rigueur les ouvrages attribués aux royalistes ; ainsi, le 5 décembre 1801, elle arrêta une brochure intitulée VÉmigration qui, suivant elle, pouvait inquiéter les acquéreurs de domaines nationaux ; puis, le 13 décembre, le Cri de l'humanité pour les victimes égorgées sous Robespierrej par Dartaise-, sous prétexte qu'il ne fallait pas réveiller de mauvais souvenirs ; enfin, le 26 décembre, la Lettre d'un Français sur le rétablissement de la religion catholique en France, parce que Fouché ne partageait pas les nobles idées du Premier Consul sur la restauration du culte. Un autre livre rigoureusement proscrit par les agents du ministère de la police, et qui l'avait déjà été sous le Directoire, fut les Considérations sur la France du comte Joseph de Maistre. La censure ne pouvait tolérer une œuvre où se trouvaient à toute page les jugements les plus sévères contre les hommes de la Révolution et des appels aux Français

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