‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 73 sur 220 · Archives nationales · texte numérisé non relu

Archives nationales

« Je n'ai point caressé sa brillante infamie ; « Ma voix des oppresseurs fut toujours ennemie. « Et tandis qu'il voyait des flots d'adorateurs « Lui vendre avec l'État leurs vers adulateurs, « Le tyran, dans sa cour, remarqua mon absence : « Car je chante la gloire et non pas la puissance. » Le tyran l'avait cependant fait inspecteur de l'Université et lui avait commandé une tragédie pour son couronnement. Éternels oublis des poètes !...

Ghénier alla plus loin en publiant, l'année suivante, VEpître à Voltaire, qui amena sa destitution et le fit accabler pendant quinze jours d'invectives par les feuilles officieuses. Les éclats de la colère impériale donnèrent à ce poème, fort bien écrit d'ailleurs, un succès particulier. Le poète esquissait avec feu le tableau des gloires littéraires de la France aux derniers siècles, et les jours où tout un peuple acclamait le nom de Voltaire. Emporté par la haine du despotisme, il osait s'écrier :

« Ces temps-là ne sont plus, les nôtres sont moins beaux ; « Les Français sont tombés sous des Welches nouveaux* « Malheur aux partisans d'un âge téméraire, « Trop longtemps égaré sur les pas de Voltaire ! « Nous conservons le droit de parler en secret, « Mais la sottise prêche et la raison se tait!... x» Puis constatant l'impuissance pour le pouvoir absolu d'anéantir les écrits nés d*uh souffle divin, Chénier disait en de beaux vers :

« Survivant au pouvoir ,rimmortelle pensée, « Reine de tous les lieux et de tous les instans, « Traverse l'avenir sur les ailes du tems.

« Brisant des potentats la couronne éphémère, « Trois mille ans ont passé sur la cendre d'Homère, « Et depuis trois mille ans Homère respecté « Est jeune encor de gloire et d'immortalité.

« Nos Verres que du peuple enrichit l'indigence « Entendent Gicéron provoquer leur sentence; a Tacite en traits de flamme accuse nos Séjans <c Et son nom prononcé fait pâlir les tyrans!... » Tacite!... Ce nom avait, en effet, ledon d'irriter l'Empereur. La désapprobation donnée publiquement par lui à la traduction de Bureau de Lamalle, l'interdiction de la tragédie de Tibère, indiquaient assez l'antipathie de Napoléon pour l'historien romain. On juge de son courroux. « A quoi vous occupez-vous donc, dit-il à Fouché au sujet de VÉpître à Voltaire^ et à quoi employez-vous vos gens de police ? — Sire, je veille à déjouer les projets de l'Angleterre sur votre personne. Je m'occupe un peu moins de ces fous de poètes et, comme vous n'êtes pas un Tibère, je no vois pas pourquoi je prendrais la défense des Séjans. — Et qui vous a dit que je ne le suis pas aux yeux de cet insolent? Qu'un cachot soit ma réponse! — Tout Paris va travailler à le faire sortir. On ne l'aime pas, mais on le plaindra quand on le verra en prison. Sire, ne rendons pas nos ennemis intéressants. » Fouché obtint alors que la seule punition de Chénier serait la suppression de sa place d'inspecteur. La Censure, de son côté, avait fait le rapport suivant sur l'Épître à Voltaire :

« Cette brochure en est à sa troisième édition. Toutes les coteries croient y trouver quelque aliment à leurs passions. Son auteur inspire peu d'estime, depuis qu'on sait qu'il était chargé de l'inspection de l'instruction publique. Le ministre, étant averti que les colporteurs continuent à crier son Épître^ a enjoint au préfet de police de faire cesser ce scandale. Cette misérable production a été lue dans diverses sociétés, avant d'être livrée à l'impression. On ne conçoit rien aux éloges qu'on faisait de cette épître avant sa publication. Aucun des hommes de lettres qui en ont entendu la lecture, n'ont représenté à M. Chénier l'indé-

cence d'un pareil écrit, parce que les gens de lettres ont en général peu de discernement dans leur jugement sur les affaires politiques *. » Voilà comme, en quelques lignes, la Censure traitait alors les littérateurs!...

La privation soudaine de son emploi réduisit peu à peu Chénier à la gêne, puis presque à la détresse. Ce fut alors que Palissot, son ami, qui touchait 3.000 francs de pension sur la cassette impériale, le décida à écrire, le 22 mars 1806, à l'Empereur une lettre suppliante :

« Vous m'aviez nommé inspecteur des études; vous m'avez destitué. Sire. Quelle est la cause de cette rigueur? Un, faible ouvrage où j'ai professé les principes des philosophes déistes du xviii' siècle : ceux de Voltaire, de Montesquieu, de J. J. Rousseau. En rejetant comme eux des superstitions que je crois dangereuses, comme eux j'ai proclamé les dogmes nécessaires de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Y a-t-il une faute grave en tout cela, et suis-je donc si loin des opinions de Votre Majesté ? En. admettant. Sire, que mon épître fût imprudente, elle était annoncée avant sa publication : il eût été tout aussi facile et plus généreux au ministre de la police d'empêcher l'ouvrage de paraître que d'en faire décrier personnellement l'auteur par de violents articles de journaux et par des réponses ridicules : vrais libelles diffamatoires qui ne

diffament que leurs auteurs Les chercheurs d'allusions

malignes cesseront-ils de faire leur mqtier? N'en ont-ils pas trouvé jusque dans Cyrus ? On sait pourtant et à quelle époque et dans quelles intentions cette pièce fut composée. N'importe : la mieux conçue peut-être, et certainement la mieux écrite de mes tragédies n'a été pour moi qu'une source de dégoûts et de vexations prolongées... Mais en me résignant désormais, Sire, à un silence absolu, je vous prie

!• Archives nationales, AF^ 1496.

instamment de vouloir bien considérer ma situation. » Chénier exposait alors où il en était réduit : des devoirs sacrés à remplir envers sa mère, des dettes à acquitter, une santé altérée, des travaux infructueux, un courage inutile, aucune ressource pour l'avenir, aucune pour le présent même. Le malheureux poète disait à la fin de cette lettre : « Puisque vous ne voulez plus, Sire, que je sois inspecteur des études, ne me croyez-vous pas du moins capable de remplir des emplois qui ne demandent qu' une Intel ligence ordinaire ? Vous aviez bien voulu me parler autrefois d'une place d'administrateur des postes; veuillez. Sire, me la confier aujourd'hui *. » Cette lettre toucha l'Empereur qui fit remettre à Chénier la somme nécessaire pour payer ses dettes, lui accorda une pension annuelle de 6.000 francs et le chargea de continuer VHistoire de France de Millot. Voilà comment se vengeait parfois « le Corse qui avait dévoré l'héritage des Français * ! »

Au sujet des travaux littéraires qui lui avaient été confiés, nous avons retrouvé une lettre de Marie-Joseph Chénier qu'il convient, vu son importance, de reproduire ici en entier. Elle était adressée au ministre de la police :

<c Paris, le 4 août 1810.

« Monseigneur,

« J'ai des réclamations à faire auprès de Votre Excellence, et comme collaborateur du Mercure et comme chargé d'un travail sur l'Histoire de France, travail pour lequel j'ai rassemblé de nombreux matériaux, et dont j'ai déjà disposé le plan. Il faut toutefois que j'achève le ta-

1. Voir cette lettre in extenso dans la préface d'Arnault. (Œuvres complètes de M. J. Chénier. — Paris, Guillaume, 1825.)

2. Nous ne comprenons pas le reproche de susceptibilité fait à l'Empereur par M. Eugène Despois dans son étude sur les protectorats littéraires, au sujet de VEpitre à Voltaire, Il oublie que le Souverain a montré, à l'égard de Chénier, une générosité que Louis XIV, dont il vante l'exemple, n'a guère témoignée aux poètes les plus hardis de sa cour.

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bleau général de la littérature depuis 1789 jusqu'en 1808, ouvrage demandé par Sa Majesté, et dont la classe de l'Institut, dont je suis membre, m'a fait l'honneur de me conlier la pénible rédaction. Seul, sans secours d'aucun genre, il m'a fallu lire plus de six cents volumes, tracer des analyses exactes et raisonnées, les écrire avec le soin, j'oserai dire la hauteur qu'exigeait cet important travail. U est presque terminé : ma santé en a beaucoup souffert. Depuis longtemps je suis sans fonction, sans aucune place et mon existence est difficile. Je ne crois pas, Monseigneur, qu'il puisse être dans l'intention de Sa Majesté, ni dans celle de Votre Excellence de la rendre impossible par la suppression d'un traitement qui n'est devenu nécessaire et que justifient des travaux dont le plus considérable, en exigeant beaucoup de frais de copie, n'a pourtant aucune rétribution. Je prie instamment Votre Excellence de vouloir bien me désigner le jour et l'heure où elle*pourra m'entendre. « J'ai rhonneur, etc., « M. J. de Chénier,

« de l'Institut de France et de la Légion d'Honneur, « Rue des Fossés-du-Temple, n** 77 *. »

Quel combat a dû se livrer dans l'esprit du poète, avant de s'abaisser à écrire une lettre aussi humble ! « Excellence, Monseigneur, Majesté!... » Nous voilà loin de celui qui s'écriait naguère :

« Lorsque la République est partout méconnue, « Dédaignant de flatter ses ennemis puissans, « A son autel désert j'apporte mon encens. »

Le ministre traça de sa main, en marge de la supplique, ces quelques mots : «M. Saulnier. Écrivez à M. Chénier pour qu'il prenne patience. Donnez-lui des encouragements et des consolations *. » Le 7 août, le duc de Rovigo répondit lui-même au poète:

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