Correspondance de Napoléon, t. XII
secrétaires de Tlnstitut, en les priant de faire connaître à ce corps illustre qu'il eût à mander M. de Lalande, et à lui enjoindre au nom du corps de ne pas obscurcir dans ses vieux jours ce qu'il avait fait dans ses jours do force pour obtenir l'estime des savants*. Mais l'astronome ne voulut point céder, comme semblerait le constater une observation de l'Empereur au Conseil d'État, dans la séance du 21 mai 1806 :
« Je me suis opposé à la publication des derniers
. écrits de M. de Lalande. Je ne m'en serais pas mêlé, s'il
• nWait fait que prêcher l'athéisme sans compromettre personne; au reste, il n'a tenu compte de la défense et il imprime toujours. (On rit.) » Pourquoi riait-on? Parce que si Lalande imprimait toujours, on interdisait toujours aussi la mise en vente de ses ouvrages. En somme, force restait à la Censure.
Les censeurs Lemontey, Esménard, Brousse-Desfaucherets et Lacretelle jeune * proposaient à tout moment des mesures rigoureuses contre les diverses publications. Sui-
; vaut eux, la liberté de la presse était encore trop étendue. « Il était du devoir d'une bonne police, disaient-ils, de la surveiller et de remédier promptement aux excès que la tolérance de la loi rend faciles. » Il importait que toutes les productions de la librairie fussent connues par le ministre au moment de leur mise en vente. C'était « une idée simple, juste et nécessaire qui ne touche pas plus à la li-
. berté de la presse que le recensement des citoyens à la liberté individuelle. » Le bureau dont ces censeurs faisaient partie, proposait donc au ministre, le 26 juin 1806, de
. charger le préfet de police d'enjoindre aux imprimeurs et libraires d'apporter au secrétariat général un exemplaire
1. Institut national. — Procès-verbal de la séance extraordinaire du 5 frimaire an xiv.
2* Voy. le chap. II : les Censeurs.
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de tous les ou\Tages nouveaux *. Cette mesure était d'autant plus utile « qu'il y avait absence de lois sur la liberté de la presse 2!...i>.
S'il est regrettable de constater que des écrivains tels que Lemontey, Esménard et Lacretelle aient cru devoir employer les moyens d'action de la police pour surveiller et tyranniser les lettres, il parait extraordinaire de songer que ces hommes aient trouvé chose naturelle de se mettre aux ordres du ministre de la police générale. L'honneur, des gens de lettres était-il donc à cette époque considéré comme si peu de chose, que des écrivains de mérite eussent accepté aussi facilement un tel rôle! Ces littérateurs, censeurs de leurs confrères, obéissaient en courtisans au ministre et à l'Empereur, qui ne peimettaient le moindre écart ni aux journalistes, ni aux auteurs, ni même aux académiciens. Ainsi un jour l'Académie s'avisa de s'occu» per de Mirabeau, au point de vue politique. « Quand donc serons-nous sages? écrivit Napoléon à Fouché, le 20 mai 1807. Quand serons-nous animés de la véritable charité chrétienne? Et quand surtout chacun aura-t-il le bon sens de se restreindre dans ses fonctions? Qu'a de commun l'Académie française avec la politique? Pas plus que les règles de la grammaire n'en ont avec l'art de la guerre '. » Devant des injonctions formulées de la sorte, répétées avec exagération par Fouché, les censeurs ne comprenaient qu'une chose : mettre un bâillon à tout ce qui pouvait amener une réaction dans l'opinion publique, réveiller dés faits dont il importait de chasser à jamais le souvenir et inspirer aux Français l'amour d'anciennes libertés.
La Censure existait donc en fait : il ne s'agissait plus,
1. Rapport au ministre 4e la police. (Archives nationales, F^ 580".)
2. Remarquons en passant que le mot presse ne signifiait pas, comme à notre époque, « l'ensemble des journaux ». La presse s'en* tendait alors aussi bien des livres que des journaux.