Archives nationales, F
. « 2 et 3 septembre 1810.
« Le directeur général de rimprimerle et de la librairie a fait saisir une ode sur le mariage de Sa Majesté, parce que Tauteur s'est, dit-on, permis, après l'impression, d'ajouter de sa main sur les exemplaires quelques vers sur les devoirs des souverains envers leurs sujets, qu'il en avait élagués comme inconvenants. On rapporte à ce sujet que le directeur, ayant été informé de cette infraction, en a fait un rapport à Sa Majesté qui, après avoir pris lecture des vers supprimés, a dit : « 11 y a bien désobéissance, mais je ne « vois pas grand mal dans ces vers. » Cette anecdote a circulé et a fait traiter de génie inutile et de minutie la censure qu'exerce la direction de la librairie *. »
Ce n'était pas dans un sentiment de tolérance pour les écrits et les écrivains que la police attaquait la Censure officielle ; elle témoignait seulement son dépit et sa jalousie de voir partagée, entre elle et la direction générale, la dictature sur l'imprimerie et la librairie. Elle allait disputer à cette direction l'odieux des mesures arbitraires et même dépasser ses rigueurs au sujet d'une œuvre fameuse, en frappant à la fois le livre, l'auteur et l'éditeur : nous voulons parler de V Allemagne de M"* de Staël. Nous devons à cette afîaire, en raison de son importance, une place toute spéciale.
Anne-Louise-Germaine Necker, fllle du célèbre financier, épouse du baron Eric Magnus de Staël-Holstein, ambassadeur de Suéde en France, fut, dès l'année 1796, désignée par ses ouvrages, qui soutenaient la cause d'une République libre et modérée, à l'attention de la police et placée sur la
1. Archives nationales, AF>^ 1510. — Cette note parut dans les journaux officieux.
feuille des signalements du département de TAin, en date de prairial an iv, parmi des voleurs, des déserteurs et des laux monnoyeurs avec cette mention :
« La nommée Staël. Sa qualité est femme de l'ambassadeur de Suède ; ne pouvant faire croire qu'elle voyage sous un autre nom, il sera très facile de la reconnaître *. » Ce bizarre signalement provenait d'une circulaire confidentielle envoyée par le ministre de la police générale, le 28 avril 1796, aux commissaires du pouvoir exécutif près les départements de l'Ain, du Doubs, du Haut-Rhin, du Mont-Terrible et du Jura, circulaire où le ministre désignait M"* de Staël comme une des personnes « dont il fallait déjouer les trames contre-révolutionnaires ^ ». Le commissaire Morand, interrogé pour savoir comment on avait osé faire figurer le nom de M"* de Staël parmi ceux de malfaiteurs, répondit que la faute devait en retomber sur un scribe ignorant, chargé de rédiger les listes. Ajoutons, d'après une lettre de l'agent Rousselet, que M"' de Staël eut connaissance de cette feuille de signalement, et qu'elle ne parut « plus disposée à se faire arrêter ». Singulière et triste destinée que celle de cette femme illustre d'occuper la police pour ses opinions et ses ouvrages de 1796 à 1812 !... Avant de commencer le récit des persécutions dont fut accablée, en 1810, l'œuvre de YAllemagne, nous devons rapporter fidèlement, et sur des documents nouveaux, les diverses épreuves par lesquelles, soit pour le livre de son père ', soit pour ses opinions à elle et ses autres
!. Archives nationales, F' 6331.
2. Le Directoire s'était offensé de son ouvrage intitulé : Réflexions sur la paix adressées à A/. Pitt et aux Français. » Hœderer, alors indépendant, écrit à ce sujet : « Nous déclarons que quelque idée qu*on puisse prendre des intentions et des moyens de M™» de Staél, le danger de sa présence nous parait une insulte à la majesté de la Nation. » (Journal de Paris, 17, 18, 19 prairial.)