Arctiives nationales, ibid
LES LIVRRS 167
VOUS, dit-elle, le mouvement qui vous porte à persécuter une femme et deux enfants; il est impossible qu'un héros ne soit pas le prolecteur de la faiblesse. Je vous en conjure encore une fois, faites-moi la grâce entière; laissez-moi vivre en paix dans la maison de monpèreàSaint-Ouen... » Elle ne peut croire à une expulsion aussi arbitraire : « Vous me donneriez ainsi une cruelle illustration. J'aurais une ligne dans votre histoire *. » Elle devait en avoir plusieurs. Oreste de l'exil, suivant sa propre expression, la fo» talilé la poursuivait. Le 19 octobre, elle recevait à Saint- Brice, à deux lieues de Paris, chez M"' Récamier, Tordre implacable des mains d'un officier de gendarmerie, le lieutenant Gaudriot, et elle commençait son premier voyage à rétmnger, s'acheminant sur Weimar,oîi elle devait réunir les premiers matériaux de son livre sur V Allemagne. Le 20 octobre, le général Moncey avisait le Grand Juge Régnier de son départ.
M"* defitaël fut rappelée, en 1804, àCoppetpar la mort subite de son père : elle essaya de distraire sa douleur en mettant en ordre les manuscrits qu'il avait laissés; mais sa santé, altérée î\ la suite de ce malheur, la força à entreprendre le voyage d'Italie *. Elle en revint dans l'été de 1805 avec les matériaux de Corinne^ ouvrage qu'elle commença à Coppet. Le préfet du Léman avait reçu à l'égard de l'exilée les ordres les plus rigoureux, qu'il appliqua tou-
1. M»* de Genlis avait contribué àTexii de M"* de Staéi par une basse jalousie, et en écrivant au Premier Consul que les chemins étaient couverts de gens qui allaient lui faire visite. — a Je puis certifier (^ue ce n'est qu'a force d'obsessions, de rapports factieux, qu'il l'arracha à ses goûts pour le monde et l'obligea a se retirer à la campagne. » (Savary, Mémoires, t. V.)
2. Lorsque M»« de Staèl voyageait en Italie, quelqu'un demanda ÙL Napoléon ce qu'il ferait si un prince de cette contrée faisait arrêter cette illustre proscrite, à cause des opinions libérales qui lui attiraient }la défaveur du gouvernement français : « Si on arrêtait M»« de Staël hors de France, répondit- il, j'enverrais 20.000 hommes pour la délivrer. » (B. Gokstant^ Mémoires sur les Cent Jours.)
tefois avec modération. Le 22 février 1804, il fut contraint de demander au ministre de la police si elle avait le droit de conserver un logement à Genève. Son Excellence décida — chose extraordinaire — que cette ville n'étant point comprise dans le décret d'expulsion, M"« de Staël y pouvait habiter comme par le passé. Le 31 août 1805, en réponse à une demande de retour en France, il ordonna au préfet du Léman de lui refuser tout passeport et de la faire arrêter, si elle contrevenait à cet ordre. Il fut même question cette fois d'interdire à M"*" de Staël l'entrée et le séjour à Genève, ainsi que la libre circulation de cette ville à Coppet, qui en est distant de quelques kilomètres. Enfin le 22 octobre, il consentit à lui accorder un passeport pour se rendre à Lyon et à Bordeaux, mais à la condition expresse de ne point passer par Paris, ni d'en approcher h plus de quarante lieues. L'Empereur ne dissimulait point sa colère contre cette femme qui, à elle seule, représentait alors l'indépendance de la pensée et servait de drapeau, disait-il, au faubourg Saint-Germain. Il lui en vo;ulait de n'avoir encore rien dit de lui dans ses écrits et de partager presque avec lui, par son génie littéraire, l'attention publique ; il lui en voulait de ses mots piquants et de l'indépendance qu'elle semblait afflcfier vis-à-vis de lui ; il lui en voulait de recevoir à Coppet Benjamin Constant, Schlegel, Sismondi, Mathieu de Montmorency et autres adversaires de son pouvoir *. N'écrivait-il pas, le 22 mai 1805, à Fouché au sujet de la princesse Dolgorouki : « Elle tient à passer pour une femme d'esprit, est liée avec la reine de Naples, et, ce qui est tout aussi choquant, avec M'^^ de Staël. »
L'exil devint bientôt insupportable pour une femme ha-
1. « Les hommages qui entouraient alors M»« Récamier et M"» de Staël Toffusquaient comme aurait pu le faire une opposition contre fion gouvernement. » (Pjslbt de la Lozârb.)
bituée à vivre de la. vie intellectuelle de Paris *. Elle essaya de s'en rapprocher le plus qu'elle put. « C'est alors, dit Sainte-Beuve dans l'admirable portrait qu'il a tracé de M""* de Staël, que se manifeste en elle cette inquiétude croissante, ce mal de la capitale qui trahit la sincérité passionnée de tous ses mouvements. Un ordre de police la rejetait à quarante lieues de Paris. Instinctivement, opiniâtrement, comme le noble coursier au piquet qui tend en tout sens son attache, comme la mouche abusée qui se brise sans cesse à tous les points de la vitre en bourdonnant, elle arrivait à cette fatale limite, à Auxerre, à Châlons, à Blois, à Saumur.... 2. d Le 20 avril 1806,. M. de Barante, préfet du Léman, informa le ministre de la police que M™' de Staël était partie, la veille, avec ses deux enfants et leur professeur Schlegel, se rendant à Auxerre. » Pendant une année presque entière qu'elle vient de passer à Genève ou dans les environs, sa conduite, aflirmait-il, m'a paru toujours très mesurée et très circx)nspecte. Au milieu des événements de la guerre et dans les circonstances qui l'ont précédée, elle n'a manifesté aucun sentiment, aucun vœu contraire à l'intérêt du pays et à la gloire de nos armes 3. » M. de Barante était déjà considéré par la police comme un trop galant homme, traitant avec plus de respect qu'il ne fallait celle qui avait eu le malheur de déplaire au Souverain. Sa disgrâce fut achevée par cette lettre, où perçait une réelle commisération pour tant d'infortunes *.
Le 28 avril, le préfet de l'Yonne apprit aux agents de Fouché l'arrivée de M"' de Staël à Auxerre. Elle avait, pa-
1. C'est ce que constatait Benjamin Constant : t Dieu veuille que le séjour de Goppet, qui Tentoure inévitablement d'images tristes, n'influe pas sur son âme d'une manière fâcheuse, comme il l'a fait plus d'une fois. » (Letlrea de B. Constant à 3f»« Récamier, — C. Lévy, 1882.)