‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 94 sur 220 · Archives nationales, AF · texte numérisé non relu

Archives nationales, AF

2. D'après une note de la police, datée du 25 septembre, cet ouvrage en trois volumes était Uré à 5.000 exemplaires. On allait tirer le troisième volume. — De son côté, M»« de Staél indique un chiffre de 10.000 exemplaires.

men. Votre Excellence a eu sans doute des motifs particuliers pour abandonner la marche tracée par le décret de Sa Majesté et il ne m'appartient pas de chercher à les pénétrer.. *. » Le comte Portaiis, dans cette lettre aigre-douce, ajoutait que M. Mame désirait que le ministre consentît à faire mettre sous scellés chez liii et sous sa responsabilité personnelle les feuilles ou exemplaires déjà imprimés de VÀllemagne. On le voit : le conflit s'engageait entre le ministère de la police et la direction générale de l'imprimerie et de la librairie. C'était comme une lutte entre deux pirates qui se disputent la même proie..; mais, en dépit du décret du 5 février, la direction générale devait avoir le dessous. Le ministre, froissé, répondit au comte Portails, le 26 septembre: « Des circonstances particulières, ainsi que vous l'avez présumé, m'ont mis dans le cas d'ordonner cette mesure. » Il déclarait qu'il avait permis à l'imprimeur de garder chez lui les feuilles mises sous scellés et il se défendait de vouloir affaiblir l'action de l'autorité confiée au directeur général, ayant la plus forte conflance dans sa vigilance et dans ses lumières *. Les circonstances particulières invoquées par Savary étaient, outre la suspicion légitime qu'inspirait VAllemagne^ les visites des étrangers à M"' de Staël, ainsi que celles de plusieurs royalistes et fonctionnaires du département de Loir-et-Cher. L'Empereur redoutait que la fille de Necker a avec l'exaltation de sa tète fit des prosélytes », et ce qu'il Voulait avant tout, c'était de la subordination. Il fallait que tout le monde, suivant un de ses mots favoris, « se tînt droit en politique ».

M"' de Staël était cependant fort réservée dans son langage, si Ton s'en rapporte à cette lettre du préfet de Loiret-Cher, adressée le 27 septembre au préfet de police : « Toutes les fois que je me suis trouvé avec M** de Staël,

'^ Archives nationales, ibid.

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j'ai remarqué que la conversation était constamment dirigée vers des discussions littéraires qui naissaient de Touvrage qu'elle publiait, ou des opinions de quelques personnes de sa société qui n'adoptaient point les principes reçus dans la littérature française. J'ignore si ma présence changeait la direction de la conversation, je ne le crois pourtant pas; car les opinions que l'on soutenait semblaient bien faire le sujet ordinaire des entretiens, et, en outre, les maires, les curés et les autres habitants de mon département qui se trouvaient accidentellement dans cette société et qui m'en parlaient confidemment, ne m'ont jamais rien rapporté de défavorable à cet égard '. » Quelques jours après, le comte Corbigny, pour avoir redit loyalement ce qu'il avait entendu et n'avoir pas épousé les rancunes de la police en chargeant injustement M"' de Staël, devait subir, comme son collègue le baron de Barante, une disgrâce ofDcielle.

Pendant que le duc de Rovigo faisait mettre sous scellés les exemplaires imprimés de VAllemagney les censeurs continuaient gravement l'examen dés épreuves. C'est dans un des registres des bulletins hebdomadaires de la direction générale de la librairie que nous avons lu leur rapport, daté du 29 septembre 1810 et portant le numéro I *. Les censeurs de l'il/Zemagne étaient Pellenc et Delasalle, le premier, diplomate et ancien secrétaire de Mirabeau, le second, un inconnu. Pellenc faisait observer que l'auteur avait souvent médit de la France dans les pays étrangers, se signalant en toute occasion par son esprit frondeur et écrivant sous l'inspiration de M. Sciilegel, le détracteur de la littérature française. Il résultait du rapprochement des phrases répréhensibles de son ouvrage que M"» de Staël

2. Archives nationales, F^ 148. — Voir à l'Appendice. — Il a paru autrefois dans la Revue critique, par les soins de M. Charles Thurot

s'efforçait de représenter la France comme gémissant sous un régime qui tendait à dérober à la nation la connaissance de Tesprit du siècle, et qu'elle voulait accorder aux Allemands la supériorité de l'instruction et de la pensée, en passant sous silence tout ce que l'Empereur avait fait pour l'encouragement des lettres et des arts. Quant à Delasalle, qui avait étudié la seconde partie, il exposait que l'analyse des œuvres de Schiller, Lessing, Goethe et autres écrivains allemands était faite avec un enthousiasme qui indiquait plus d'imagination que de goût et de jugement. D'après ce singulier critique, l'ouvrage n'avait ni force, ni profondeur, ni clarté, ni méthode, ni logique * !.. Toutefois l'avis de Pellenc et de Delasalle était que la publication de l'ouvrage pourrait être permise, si l'auteur se soumettait à changer ou à retrancher plusieurs passages. Les voici:-

I. — « Nous n'en sommes pas, j'imagine, à vouloir éle- ( ver autour de la France littéraire la grande muraille de lu

"< 1 Chine, pour empêcher les idées du dehors d'y pénétrer. y> ^ {Observations générales,) — A supprimer.

II. — a Les Allemands abandonnent assez volontiers aux puissants de la terre tout le réel de la vie. Ce réel, dédaigné par eux, trouve pourtant des acquéreurs qui portent

N. \ ensuite le trouble et la gêne dans l'empire même de l'imagination. » (l" partie, chap. il) — A supprimer.

1. « Les censeurs, si dangereux eu politique, deviennent des critiques en littérature : ils ont leurs coteries, leurs haines, leurs amours; ils coupent et tranchent à leur gré, permettent ou refusent dlannoncer les nouveaux ou anciens écrits, effacent certains noms, biffent les éloges de certains ouvrages ; ils interdiraient le feu et l'eau à Racine et accorderaient le droit de cité à Cotin. Peut-on espérer autre chose, lorsqu'on donne à la médiocrité tout pouvoir sur le génie, à l'obscurité toute autorité sur la gloire ? Si vous introduisiez TEnvie et la Sottise dans le temple de la Renommée, n'en briseraient-elles pas les statues ? » (Ghatbaubrund, Marche et effets de la Censure,) . ,

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III. — « Les bases de l'édiflce social (en Autriche) sont bonnes et respectables, mais il y manque un faite et des colonnes, pour que la gloire et le génie puissent y avoir un temple. » (Chap. vu.) — A supprimer.

IV. — « L'archiduc Ferdinand et sa noble épouse se sont vus tous les deux privés de leurs États par les vicissitudes de la guerre, et la jeune impératrice, élevée dans ces temps cruels, réunissait sur sa tête le double intérêt de la grandeur et de rinfortune. » (Chap. vu.) — A supprimer. .

V. — L'ascendant des Français a préparé peut-être les étrangers à les croire invincibles. Il n'y a qu'un moyen de résister à cet ascendant : ce sont des habitudes et des mœurs nationales très décidées. » (Chap. ix.) — A ^up^ 1 primer. ^

VI. — « Une femme d'esprit a dit que Paris était le lieu du monde où l'on pouvait le mieux se passer de bonheur. » X (Chap. XI.) — A supprimer *.

VII. — « Un homme peut faire marcher ensemble des \ ^v éléments opposés; mais à sa mort, ils se séparent. » (Chap. XVI.) — A supprimer.

Vin. — « La Pologne fut une conquête machiavélique et l'on ne pouvait jamais espérer que des sujets ainsi dérobés fussent fidèles à l'escamoteur qui se disait leur Sou* verain. » (Chap. xvi.) —A supprimer.

IX. — « L'ardent héroïsme du prince Louis (de Prusse) doit jeter encore quelque gloire sur ses compagnons d'armes. » (Chap. XVII.) — A supprimer.

X. — « Dès qu'on se met à négocier avec les circonstances, tout est perdu, car il n'est personne qui n'ait des circonstances... etc. » (Chap. xui, III* partie.)-^ A sup^ primer.

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