‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 95 sur 220 · XI. — « France, terre de gloire et d'amour, si l'enlhou · texte numérisé non relu

XI. — « France, terre de gloire et d'amour, si l'enlhou

1. Sous le prétexte, dit M*« de Staél, qu*U y avait tant de bonheur à Paris maintenant, qu'on n'avait pas besoin de s'en passer. »

ISi LA CENSURE SOUS LE PREMIER EMPIRE

siasme un jour s'éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout et que le raisonnement seul inspirât môme le mépris des périls, à quoi vous serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants, votre nature si féconde ? Une intelligence active, une impétuosité savante vous rendraient les maîtres du monde; mais vous n'y laisseriez que la trace des torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le désert * !... » (Chap. xir, IV' partie.) — A modifier.

En somme, dlxpassagesàsupprimer, un à modifier, voilà tout ce que les censeurs les plus rigides avaient trouvé à relever dans Y Allemagne, quand Tordre de saisie, provenant du ministre de la police générale, les surprit dans leur examen. ^« Le directeur général de la librairie, dit leur rapport {in fine), ayant appris que Son Excellence le ministre de la police générale avait fait saisir les feuilles imprimées deTouvrage, a suspendu sa décision. L'examen de l'ouvrage n'était pas terminé, quand la saisie a eu lieu *. »

La Censure, qui se piquait souvent d'apprécier les ouvrages à leur juste valeur, n'avait même pas accordé à M"' de Staël cet éloge, devenu banal, d'avoir fait connaître à la France l'Allemagne alors si peu connue, et dissipé son indifférence pour tout ce qui était étranger à la langue et à la littérature françaises. Le seul reproche qu'on aurait peutêtre pu faire à l'auteur, c'était d'avoir composé avec trop d'enthousiasme le tableau de l'Allemagne. Ainsi il y avait

1. Cette dernière phrase, d'après M"»« de Staôl, est celle qui a excité le plus d'indignation à la police contre son livre. ' 2. Au moment où l'autorisation de publier V Allemagne fut accordée par la Censure, M™» de Statd écrivit une longue lettre à l'Empereur pour obtenir la permission de vivre dans une campagno j)rès de Paris. Elle lui dépeignait éloquemment les souffrances de huit années d'exil. La réponse fut la saisie du livre et l'ordre d'expulsion immédiate de l'auteur. (Voy. M»« de Staël et la grande- duchesse Louise^ p. 165 à 169.)

quelque exagération dans les éloges sur « la poésie de Vâme qui caractérise les Allemands y la modestie allemande y la iwlitesse allemande plus cordiale que la politesse française, les émes douces et les vertus allemandes ». Nous autres Alsaciens, nous en savons quelque chose... Mais ces quelques critiques étaient-elles suffisantes pour permettre à la police d'étendre sa main brutale sur ce livre, fruit de savantes méditations, produit ingénieux de longs et pénibles voyages qu'on avait forcé M"" de Staël d'entreprendre à l'étranger? Quelle étrange situation faite désormais à la littérature ! Ni liberté, ni réflexion, ni examen. Il était interdit, de par le général Savary, duc de Rovigo, de s'occuper de métaphysique, d'histoire, de morale, de critique, souspeine d'être traité de factieux. Ecrire sans penser, telle était la formule obligatoire.

L'auteur de V Allemagne avait donc consenti à* laisser reviser, corriger, amender ^n ouvrage par Pellenc, Delasalle et autres scribes. Le 28 septembre, elle venait de revoir la dernière épreuve. Après six années de travail, elle mettait avec joie le mot Fin à ses trois volumes. Le libraire lui avait écrit que la Censure autorisait la publication, lorsque sonfils^lui apprit une pénible nouvelle: des difficultés s'élevaient tout à coup au sujet de V Allemagne. Il était question de supprimer l'jouvrage ; heureusement on avait mis en lieu sur le manuscrit original. Le 29 septembre, le préfet de Loir-et-Cher réclama ce manuscrit. M"* de Staël, pour le faire patienter, lui remit des épreuves et le comte Corbigny écrivit le jour même au ministre de la police:

« Madame de Staël vient de me remettre les épreuves de son ouvrage sur l'Allemagne ; elle m'a déclaré que ce sont toutes celles qui sont en sa possession. Elle m'a dit que le manuscrit de cet ouvrage est à Paris et qu'il ne lui a pas été renvoyé par la personne à qui l'imprimeur l'a remis. Elle m'a donné sa parole de me le livrer et elle a ordonné

devant moi h son secrétaire d'écrire en conséquence pour qu'il lui fût transmis sur-le-champ *. » Le préfet déclara qu'il lui avait renouvelé l'ordre de départ et se défendit d'avoir manqué de zèle dans ses fonctions, comme on semblait l'en accuser.

M*"* de Staël était si loin de s'attendre à la saisie de son livre, qu'elle avait prié l'un des rédacteurs du Journal de VEmpire d'en rendre compte *. Aussitôt qu'elle connut la décision de la police, elle en chercha les raisons, crut les trouver dans le silence qu'elle avait gardé sur l'Empereur et adressa le professeur Schlegel au comte Corbigny pour lui transmettre ses explications à ce sujet :

« La personne que Madame de Staël m'a envoyée aujourd'hui, rapporte le préfet au ministre, à la date du !•' octobre, m'a dit qu'on lui a écrit qu'une des causes de la suppression de son ouvrage est le silence qu'elle a gardé sur l'Empereur, et une espèce de péroraison qui se trouve à la fin du troisième volume et où l'auteur est censé supposer que l'esprit de calcul et d'intérêt succède en France à l'esprit d'enthousiasme qui peut seul produire degrandes choses. . . M. Schlegel m'a dit qu'elle n'avait pas osé se permettre de parler de l'Empereur dans son ouvrage à cause des circonstances dans lesquelles elle se trouve ; que sollicitant son rappel à Paris et le remboursement par le Trésor public d'une portion considérable de la fortune de son père, elle aurait paru attacher l'espoir de l'obtention de ces grâces à des louanges intéressées et par conséquent indignes de Sa Majesté. » M"* de Staël, ajoutait M. Schlegel, aurait été disposée à sacrifier la péroraison, si la Censure le lui eût demandé '.

Page 1