Archives nationales, AF
3. Archives nationales, F^6331. — M. Necker avait prêté 2 millions à l'État. Un des fidèles de l'Empire disait un jour à M*« de 8taêl qu'avec quelques lignes affectueuses elle se ferait ouvrir le Trésor
LES UYRES 185
Ces renseignements ne satisfaisaient pas le duc deRovigo. Il eût voulu que le préfet agit plus rigoureusement vis-à-vis de M"' de Staël, fit des perquisitions dans sa demeure, pénétrât ses secrets et Péloignâtsans délai de la France. Aussi, mécontent de sa courtoisie, adressa-t-il à TEmpereurun rapport sévère qui accusait le comte Corbîgny « de n'avoir pas rendu au ministre de la police les comptes qu'il devait, tant sur la dame de Staël que sur plusieurs ex-nobles », et il obtint de transmettre au préfet la phrase suivante : « Le ministre lui témoignera mon mécontentement et que j'avais droit à plus de zèle pour mon service. « Fontainebleau, le 2 octobre 1810. napoléon. »
Le préfet de Loir-et-Cher fut disgracié peu après •. M"' de Staël, qui avait reçu l'ordre de partir pour Coppet ou pour l'Amériquedans les vingt-quatre heures, demanda au ministre de la police huit jours de répit. Le duc de Rovigo lui répliqua par la lettre insolente que tout le monde connaît et qui se trouve dans la préface de V Allemagne. Il accordait le répit demandé; mais il ajoutait, en réponse aux déclarations de M. Schlegel, qu'il ne fallait point rechercher la cause de l'exil dans le silence que son ouvrage avait gardé sur l'Empereur. « Il ne pouvait pas y trouver de place qui fût digne de lui, écrivait-il. Il m'a paru que Tair de ce pays-ci ne vous convenait pas, et nous n'en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez. Votre dernier ouvrage n'est
impérial et restituer le dépôt confié par son père à TÉtat : t Je savais, répondit-elle, que pour toucher ses rentes il fallait un certificat de vie. J'ignorais qu'il fallut une déclaration d'amour. » — Louis XVIII fit restituer à M»« de Staël les 2 millions avancés par M. Necker.
1. Archives nationales, F» 6331.— o J'ai appris, écrit M"»« de Staôl, qu'il avait été très maltraité peu de mois après, pour le punir de m'avoir montré des égards, et le chagrin qu'il ressentit de la disgrâce de l'Empereur a, dit- on, été une des causes de la maladie qui l'a fait périr dans la force de l'âge. (Dix années d'exlL)
18é LA CENSURE SOUS LE PREMIER EMPIRE
point français; c'est moi qui en ai arrêté l'impression, etc. *.» Le ministre, dans un post-scriptum, lui indiquait comme lieu d'embarquement les ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort. Il déjouait ainsi le projet de M"' de Staël de prendre, dans un port de la Manche, un navire américain qui l'aurait débarquée en Angleterre.
L'auteur de V Allemagne écrivit aussitôt à M"*» Récamier: « Chère amie, je suis tombée dans un état de tristesse affreuse. Je comptais sur l'effet de mon livre pour me soutenir : voilà six ans de peines et d'études et de voyages à peu près perdus. » Elle ne pouvait comprendre l'étrangeté de cette afTaire. On saisissait les deux premiers volumes censurés et le directeur général ne savait pas un mot de cette aventure. On la renvoyait de France, parce qu'elle avait écrit un livre approuvé par la Censure même. Enfin, elle qui aurait pu imprimer son ouvrage en Allemagne, avait eu la simplicité de le présenter volontairement à l'examen. Pouvait-on punir un auteur d'être venu se soumettre à ses juges?... Mais la police avait-elle besoin de raisons pour justifier ses actes ? Se donnait-elle seulement la peine de les justifier? Elle allait plus loin que l'ordre d'expulsion, comme on va le voir dans la lettre suivante, adressée au directeur général des postes par le ministre lui-même :
« 3 octobre 1810.
« Monsieur le comte,
« M"* de Staël vient d'être l'objet d'une mesure de rigueur; mais les intentions de Sa Majesté ne seraient pas entièrement remplies, si je ne connaissais les personnes avec lesquelles elle était en correspondance. Je vous prie de vouloir bien donner les ordres convenables pour faire retenir et me communiquer toutes les lettres qui lui se-
1. Savary tient à constater orgueiUeusement ici que c'est lui seul qui a arrêté la publication de V Allemagne et, dans ses Mémoires, tome V, il observe que l'Empereur a attaché trop d'importance à cet ouvrage.
ront écrites. Elle demeurait à Fossé, ses lettres arrivant par la poste de Blois. Peut-être lui sont-elles adressées sous un autre nom. Mais dans ce cas le directeur de la poste de Blois connaîtra sans doute les adresses dont elle se servait. Je vous renverrai ces lettres aussitôt que j'en aurai pris connaissance *. » Voilà donc l'existence du Cabinet noir nettement affirmée. Ainsi, jusque dans sa correspondance particulière, M"' de Staël était l'objet des précau- ,tions de la police.'
Mais le manuscrit de V Allemagne, il le fallait atout prix, afin de détruire non seulement les dix mille exemplaires du livre, mais encore la possibilité de le réimprimer hors de France. Le 4 octobre, le préfet de Loir-et-Cher annonce au ministre que M"* de Staël lui a enfin remis le précieux manuscrit. 11 le lui transmet en ajoutant que l'auteur désire vivement le ravoir, quand il ne sera plus nécessaire à la police *. Il parait, d'après la lettre du préfet, qu'on avait dit à M"** de Staël que son livre était soumis à l'examen d'un nouveau censeur. « Elle espère encore et elle attend qu'on lui indique les changements qui seront jugés nécessaires pour s'y conformer. Elle voudrait n'être pas obligée de partir avant que ces changements fussent effectués et que vous l'autorisassiez à rester à quarante lieues de Paris, à Vendôme par exemple, jusqu'à cette époque seulement... Ce que M"' de Staël semble craindre par-dessus tout, c'est que son ouvrage paraisse sans que les changements qui pourraient être demandés soient faits par elle. Elle déclare que, dans ce cas, elle désavouerait l'ouvrage. » Le pauvre préfet, qui venait de recevoir avis de sa disgrâce, essaye de plaire au Ministre en décochant un petit trait à l'auteur jje