‹ La censure sous le premier empire; avec documents inéditsChapitre 99 sur 220 · Archives nationales, AF · texte numérisé non relu

Archives nationales, AF

mine : « On a commencé aujourd'hui à mettre au pilon le 145V ballot de feuilles imprimées de l'ouvrage de !!■• de Staël. Les planches et formes en ont été rompues le 11 chez rimprimeur, en présence de l'inspecteur général et d'un commissaire de police qui sont préposés à l'opération du pilonage. Les mesures sont prises pour qu'il rVen reste pas une seule feuille K »

Lorsque nous avons découvert ce bulletin de police, nous ne saurions dire quel dégoût nous souleva le cœur. Aujourd'hui, en rapportant ces détails, il nous semble assister à cette scène ignoble. Noua voyons des valets foulant et broyant avec rage ces pages toutes empreintes de raison, d'esprit et de sentiment, tandis que les agents de la police*surveillent attentivement « l'opération du pilonage » et écrivent à leur maître qu'il n'en restera pas une seule feuille. C'est comme l'écrasement de la pensée par la matière brutale... Mais laissons passer quelques années : le droit primera la force et le livre sortira glorieux de ses débris *.

A l'occasion d'un de ses voyages à Coppet, Napoléon fit dire à M"' Récamier par le ministre de la police qu'elle était libre d'aller en Suisse, chez M"' de Staël, mais qu'elle s'exposait à ne pas revenir à Paris : « Ah ! Monseigneur, répondit M"' Récamier, on peut pardonner à un grand homme la faiblesse d'aimer les femmes, mais non celle de les craindre... »

1. Archives nationales, AF" 1510. — On sait que le carton obtenu par la mise au pilon des dix mille exemplaires de V Allemagne fut estimé à vingt louis. — Un bulletin de la direction de l'imprimerie affirme que les frais de V Allemagne n'ont pas coûté au libraire Nicole plus de 30.000 francs. Toujours est-il que ce libraire fut, dans cette môme année*, forcé de suspendre ses payements et d'annoncer un déficit de 900.000 francs à 1 million. — Archives nationales. (Bul* letin n<» 268.)

2. L'Allemagne se réimprima à Londres en 1813. (3 vol. in-8«.)

LBS LIVRES 191

Il nous reste à parler maintenant des derniers exploits de la police et de la censure de la librairie pendant la période qui s'étend de 1810 à 1814.

La rivalité de la direction générale et de la police était plus ardente que jamais depuis la saisie de VAllemagne. Un bulletin de cette époque, adressé à l'Empereur et rédigé par Sav^, nous mettra au courant delà situation des deux partis :

« On ne peut s'empêcher de placer ici, dit le bulletin, une observation qui prouve combien la surveillance des. journaux et de l'imprimerie importe au gouvernement : il est aisé de reconnaître que les malveillants de rintérieur et du dehors s'étaient flattés que l'établissement de l'administration de la librairie arrêterait dorénavant l'action de la police, et que les formes légales et lentes de cette administration laisseraient beaucoup plus de ressources aux spéculations de l'étranger sur l'opinion publique. Sans cela, comment expliquer l'audace du sieur Page qui, presque sous les yeux du Gouvernement, réimprimait le Testament de Louis XVI pour le répandre dans les départements, quand on est venu briser ses presses? Conunent expliquer l'impression d'un livre entier du même genre qu'on allait publier à Lille, sous le titre de Ludoviciana? Comment expliquer une foule de pamphlets, de livres, d'almanachs, d'estampes, de caricatures, toutes dans un sens plus ou moins dangereux, plus ou moins ouvertement ennemi, qu'on découvre et qu'on saisit presque tous les jours? Assurément, le directeur général de la librairie y met beaucoup de zèle et d'activité; mais il est évident qu'on ne s'y était pas attendu et qu'on avait beaucoup compté sur les obstacles qu'oppose à l'action de la police, dans ce genre

(l'aflFaires , rétablissement d'une administration séparée *. »

Cette note perfide s'ébruite, et la direction générale, avertie et redoutant les envahissements de la police, redouble d'activité aux dépens des aiiteurs *. Les registres qui contiennent les bulletins hebdomadaires des censeurs de 1810 à 1812, et que nous avons étudiés aux Archives nationales, vont nous en fournir plusieurs preuves. Celui qui, en octobre 1810, ouvre le premier la marche est le citoyen Palloy, vainqueur de la Bastille, fournisseur breveté de pierres de l'ancienne forteresse pour les diverses communes de France. « C'est un bon vivant, dit le bulletin, qui a jugé à propos d'écrire en très mauvais style Thistoire fort sale de ses amours avec une fille du Palais-Royal. Il a consenti gaiement à la saisie, moyennant quelques exemplaires qu'on lui a laissés de sa joyeuse œuvre. » L'ancien lieutenant-colonel Liger avait rédigé une histoire de la guerre des coalitions contre la France, et son ouvrage, dépourvu de talent, avait trouvé grâce devant la Censure. Mais elle en profita pour s'écrier : « Combien il serait désirable qu'on put distinguer de tant de productions indigestes qui paraissent sur l'histoire de notre temps deux cents pages éloquentes, riches de faits, qui retraçassent la gloire de la patrie et de son auguste chef sous des couleurs vives et nobles, et qui pussent familiariser les élèves des lycées avec les hauts faits du fondateur de l'Empire, comme ils le sont avec ceux des héros de l'antiquité !... » Les historiens qui faisaient partie du collège des censeurs ne demandaient qu'un mot, qu'un signe, et « leurs plumes exercées allaient

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