‹ La Censure sous Napoléon IIIChapitre 11 sur 77 · INTERVIEW · texte numérisé non relu

INTERVIEW

DE M. EDMOND DE CxONCOURT

Il nous a semblé intéressant de connaître, sur les pages qui suivent, Tavis du Maître des écrivains modernes, de celui qui, depuis plus de trente ans, a lutté sans relâche pour l'émancipation de TArt, de celui qui a substitué au roman de convention le roman documenté, de celui enfin qui a réclamé si souvent et avec tant d'éloquence la suppression de la Censure, d'Edmond de Goncourt.

Le Maître, auquel nous avions communiqué à l'avance les épreuves du livre, nous reçoit avec son habituelle bienveillance, dans ce même ffî^enier où se réunit tous les dimanche?, ou la

XX INTERVIKW

compagnie d'Alphonse Daudet, Télite des jeunes écrivains : Léon Hennique, Gustave Tondouze, les frères J. H. Rosny, Jean Lorrain, Paul Margueritte, Lucien Descaves, Henry Fèvre, Jean Ajalbert, G. Goifroj, Abel Hermant, Frantz Jourdain, François de Nion, Armand Charpentier, etc..

Au moment où nous entrons, par un hasard singulier, M. Edmond de Goncourt termine la lecture des dernières épreuves; aussi recueillons-nous avec empressement ses premières paroles.

— Cette Censure est vraiment délicieuse... tout à fait délicieuse... elle a une prose... une syntaxe... on comprend qu'elle fasse la bégueule... mais, dites-moi, pourquoi n'avez- vous pas fait paraître ce livre plus tôt... ou bien, il fallait le donneren entier dans ÏÉchode Paris... Je suis persuadé, qu'il y a six mois, avec ce livre et une campagne vigoureusement menée par la presse, c'en était fait de la Censure...

IIK M. EltMdNIl DE r.d.NCorRT. X.>

— Mais, cher Maître, il me semble que lu Commission doitseréunird'iciquelquessemaines?...

— Vouscroyezcela. . . détrompez-vous, allez. . . laffaire est encore bel et bien enterrée^, cette fois-ci... un renvoi à la Commission, on sait ce que ça signifie en style parlementaire... d ailleuis ils ont voté le traitement des Censeurs... ils l'ont voté...

— Croyez-vous néanmoins que ce livre puisse avoir son utilité, quant à présent?

— Certainement, parbleu... à la grande rigueur la question peut revenir à la Chambre... mais il faudrait pour cela qu'un député voulût... enfin, n'importe, ce livre sera d'un effet excellent... il y a dedans des rapports qui sont de purs chefs-d'œuvre... l'interdiction de Lorenzaccio dépasse tout ce qu'on peut rêver... interdire Lo7'enzaccio?...}Q vous demande un peu, un chef-d'œuvre de Musset... d'aileurs toutes les interdictions se valent... il suffit de lire ces pjige.s pour en voir rintclligence... lîi-de.<<iis

XXU t.\TEHVlK\V

mon opinion -est vieille... et elle n'a jamais changé... j'ai déjà dit ce que je pensais de la Censure à diverses reprises... notamment lors de Germinie Lacerteux... et plus tard dans une lettre à la Commission de la Chambre...

— M'autorisez-vous à reproduire ces deux lettres, en tête de ce livre'

— Je n'ai pas à vous en donner l'autorisation, ces lettres sont devenues publiques... n'importe qui peut les reproduire...

— Vous les avez là?

— Non, mais adressez-vous à Delzant '... il collectionne tout ce qui paraît sur moi et se fera un plaisir de vous les communiquer...

— Puisque vous parliez de Germinie Lacerteux, cher Maître, vous devez être satisfait aujourd'hui... car enfin, vous venez de remporter pendant quinze jours une troisième et définitive victoire... Le public ne vous a pas mar-

1 M. Alidor Delzant est l'auteur d'un très remarquable livre: Les De Gonconrt.

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chat.de ses applaudissements, cette fuis...

— Oui... Oui... je suis très content... d'autant plus content que la lutte a été dure... je me rappelle la première représentation, voilà trois ans... ah! ce n'était pas la même chose... unesalle nerveuse, houleuse, avec de la bataille dans l'air... et des sifflets... quand je pense quDn a empêché de prononcer mon nom à la fln... et le lendemain, il fallait voir la presse... un éreintement sur toute la ligne... sauf Bauer et deux ou trois jeunes...

— J'aime à croire que la presse est revenue de son erreur?...

— Quelquesjournaux, oui...

— Et Sarcey ?

— Ohl celui-là y a été de son éreintement.

— Je crois qu'il vous pardonnera difticilcraent l'esthétique de lampiste de théâtre que vous lui accordez dans votre journal... les normaliens ne veulent pas s'être trompés et ils ont la r.nicuiie dure...

XXIV INTKHVIKW DE M. EDMdND DE GONCOURT.

— Oui, ils ont la rancune dure... après tout^ on peut se passer de l'approbation de Sarcey...

Sur ce dernier mot nous quittons M. Edmond de Goncourt, en les yeux duquel se lisent le sentiment du triomphe, la certitude d'une grande œuvre accomplie, la paix d'une âme sereine, et surtout, peut-être, la conscience d'être une force victorieuse.

Nous donnons ci-dessous les deux lettres écrites par M. Edmond de Concourt à la Commission de la censure.

Pétition de M. Edmond dk Gongourt demandant a la Chambre des députés la suppression DE LA commission DE CKNSURE.

En dépit de l'insuccès de la pièce, et du s^W&lec'it donné par le public et la g?^ande majorité de la critique à la censure, je donne cette pétition écrite avant la représentation. Je ne me fais aucune illusion, elle nawa point aujourd'hui d'écho, signée de mon nom, ce nom, honni et conspué, quhier une salle de première ne voulait pas laisser entendre prononcer , comme un nom déshoaoraat la littérature française/. Mais qui sait, peut-être, un jour elle servira à ceux qili viendront après ?noi '.

1 Tous les passages en italique ont éfc marqués au crayon bleu par les censeurs.

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