XL LETTRES
qu'une pièce soit refusée pur la censure pour quelques mots vifs ou quelques mots canailles? Non. Non, la pièce est refusée chez tous les officiels et les gouvernementaux par un antique chauvinisme de la tragédie, par une religion du personnage noble.
En effet l'intérêt du public est passé successivement des Agamemnon et des rois de l'antiquité aux marquis du xviP et du xviir siècle, puis des marquis aux bourgeois du xix* siècle, et ils entendent, les censeurs, qu'on s'arrête à ce « personnage noble » de l'heure présente.
Ils ne se doutent pas, ces messieurs, qu'il y a cent cinquante ans, au moment où Marivaux publiait le roman de Marianne, ils ne se doutent pas qu'on lui jetait à la tête que les aventures de la noblesse pouvaient seules intéresser le public, et Marivaux était obligé d'écrire une préface, où il proclamait l'intérêt qu'il trouvait dans ce que l'opinion publique dénommait l'ignoble des aventures bourgeoises, affirmant
DE il. EDMONn DE CONCOURT. XLI
que les gens qui étaient un peu philosophes, et non dupes des distinctions sociales, ne seraient pas fâchés d'apprendre ce qu'était la femme, chez une grosse marchande de toile.
Eh bien, à cent cinquante ans de là — ici je parle pour moi — il est peut-être permis à un esprit philosophe dans le genre de Marivaux, de descendre à une donne à tout faire, à une l)asse prostituée. Et je le dis, en dépit de Tinterdiction de la Fille Elisa * et du mauvais vouloir du gouvernement à Tégard de Germinîe Lacerteux, ces deux pièces seront jouées avant vingt ans, tout aussi bien que les pièces à empereurs, à marquis, à gros bourgeois.
Oui, n'est-ce pas, tout le monde a bien compris que la Fille Elisa n'a pas été interdite pour deux ou trois phrases du premier acte, dont la censure ne nous a jamais fait l'honneur de nous demander la suppression, que pour mon compte
1 En collaboration avec M. Jean Ajalbcrt,
XLII I.KITHKS
j'aurais consentie de suite, et ne doute pas un moment qu'Ajalbert eût fait comme moi. Non, comme je le disais dans ma lettre, elle a été interdite à cause du « personnage bas » qui est l'héroïne de la pièce, à cause de la question sociale soulevée par la plaidoirie du second acte, à cause peut-être du tableau épouvantant du silence dans le régime pénitentiaire, le régime actuel de la prison qui a hypocritement substitué à la torture physique une torture morale plus atroce.
Eh bien, la Fille Elisa vient d'être jouée à Bruxelles, sans récrimination aucune, et faisant le TYiaximuni — un mot qui rend les gens de théâtre respectueux. Il me revient qu'on est en train de la traduire en deux ou trois langues, et qu'elle sera jouée avant la fin de l'année, dans une partie de l'Europe. En France seulement, où un labeur acharné de quarante ans, un effort dans toutes les branche.^ de la littérature, une action incontestable sur le
DE M. ÇDMÔND de r.ONCOURt. XLIll
mouvement intellectuel de ces derniers temps, me méritaient, il me semble, de pouvoir n'cfre pas empêché d'arriver au grand public, en France seulement la pudeur de la censure de ma patrie me le uéiend.
Veuillez agréer, monsieur, Tassurance de mu haute considération.
Edmond de Goncourt.
LA CF^XSIRE
sors NAPOLÉON III
Théâtre du Vaudeville