LA DAME AUX CAMELIAS
Drame on cinq actes et ?i.\ tableaux i
PREMIER RAPPORT
28 août 18ul.
Cette pièce est la mise en scène de la vie fiévreuse, sans retenue et sans pudeur, de ces femmes galantes, sacrifiant tout, même leur santé, aux enivrements du plaisir, du luxe et de la vanité, et finissant parfois, dans leur
1 Jamais peut-être œuvre dramatique ne courut des fortunes aussi diverses (jue la Dame aux Camélias. Cotte cométlie fut tout d'abord écrite sous forme de vaudeville, donlle|)rincipalrole
LA CENSUHE
satiété, par trouver un cœur dont elles suivent les entraînements jusqu'aux plus extrêmes excès du dévouement et de Tabnégation de soimême.
Telle est Marguerite, surnommée laDameaux Camélias parce qu'elle n'aime et ne porte que cette fleur sans parfum. De simple ouvrière en lingerie, elle est parvenue à avoir pour galant protecteur un vieux duc, et pour amant en titre un riche comte dont les libéralités s'élèvent ensemble, par année, sans compter les cadeauoG étrangers, à cinquante mille francs, qu'elle dépense d'autant plus follement, que, croyant sa
élail dcolim'^ ;'i Jiéjazel. Mais celle-c irecula dcvanl ce réalisme et n'osa revùtir la robe de soie de Marie Dui)lessis. On en fit une comùdic. Dans ii Dame aux Camriias, M'"" Dochc devait rencontrer un des plus grand succès. Dumas Ois lui disait aux répétitions: « Jouez cela comme si vous étiez chez vous. »
La Dame aux Camélias devait être représentée en septembre 1851. M. Léon Faucher maintint, après réilexion, l'interdiction prononcée tout d'abord contre la pièce, |iourtant remaniée depuis et corrigée. Il fallut l'avènemenl de M. de Mornypour en permettre la représentation. Aussi M. Dumas dédia-t-il sa pièce au futur auteur de M. Choufleury.
On trouvera dans ces rapports de la censure le texte itrimitif et <iuelques-unes des crudités premières de la pièce.
sous NAPdLKdN III.
vie atteinte mortellement par un mal inconnu, elle lavent courte et honne.
Au milieu d'une soirée, où elle réunit dans son boudoir ses familiers les plus intimes, un nouvel adorateur lui est présenté; c'est Armand Duval, fils d'un receveur général, qui s'est épris pour elle d'une ardente et profonde passion ; sa réserve, sa rougeur, sa décence excitent d'abord les railleries de la maîtresse du lieu et de son joyeux entourage ; maisbientôt, dès les premiers pas d'une scottisch, Marguerite s'arrête, saisie par un étouffement subit : une gorgée de sang a rougi son mouchoir; ce n'est rien, elle y est habituée, et, sur son invitation de la laisser seule, ses amis passent indifféremment au salon allumer leur cigarette; mais Armand, effrayé et pâle lui-même d'émotion et de crainte, reste auprès d'elle, et avec le plus tendre intérêt, il lui fait envisager les dangers de la vie dévorante qu'elle mène, la conjure d'y renoncer et de se I soigner, s'offrant à la servir comme un frère et
LA CENSL'KE
promettant de la guérir. Marguerite, élonuée, ne répond d'abord à son dévouement et à l'aveu de son brûlant amour qu'en l'engageant à prendre la porte et à se sauver cVelle; il est trop jeune et trop sensible pour vivre dans un monde comme le sien ; avec son bon cœur il a besoin d'être aimé, et elle, grâce à Dleic, na jamais aimé personne. Ce mot exalte encore plus Armand, et Marguerite; par une sorte de pitié, finit par lui dire de venir la voir et de ne pas trop désespérer. Ce n'est point assez pour lui. — Qu il demande alors ce qiCil veut et qu'il fasse lui-même sa carte. — Ce qu'il veut, c'est quelle congédie tout le monde et quil reste seul avec elle. — Ce soir, non, impossible, mais elle lui donne une tleur de son bouquet, il la lui rapportera quand elle sera fanée ^ dans vingtquatre heures, et il est minuit, mais il sera discret, obéissant. Armand promet tout et se retire, ivre d'espoir et de bonheur. Marguerite songe alors à rejoindre sa société, mais en
sors NAPOLEON III.
ouvrant la porte du salon, elle trouve sur le seuil un papier où elle lit: Bonne nuit. Ils ont tout entendu^ tout deviné et ils sont partis. — Eh hicii! il ne sera pas dit qitils se seront trompés, et elle ordonne à sa femme de chambre de rappeler M. Duval.
Après quatre jours consécutifs où Armand est revenu chaque soir à minuit pour ne se 7^etirer qu'à l'heure ou partent le matin les gens qu'on aime et qu'on reçoit à minuit, Marguerite demande à son amant la liberté de la cinquième nuit; mais Armand, /o« d' amotcr, est déjà jalouœ comme un tigre ; il soupçonne qu'elle a quelqu'un à recevoir : non, mais elle est fatiguée et ce n'est 2^as tous les jours ou 2^ lut dt toutes les nuits fête. — Jure-moi donc que tu n'attends 2 ersonne. — Je te jure que je t'aime et que je n'aime que toi, cela tesuffU-il? Armand se retire à regret et le comte, qu'elle a cy^u aimer aussi, le remplace. Marguerite a rêvé d'aller passer deux ou trois mois à la campagne avec Armand, seul
à seul ; déjà elle a fait demander 6^000 francs au vieux duc qui les lui a envoyés, elle a besoin encore de 15,000 francs, et, comme le comte ne se trouve pas en fonds, elle lui demande de lui faire pour 18,000 francs de traites. En ce moment, on apporte une lettre, elle est d'Armand : en sortant, il a aperçu le comte entrer chez Marguerite et renvoyer sa voiture ; il lui demande pardon du seul tort qu il a de n'avoir pas cent mille francs de rente, et lui annonce qu il quitte Paris à l'instant. — Voilà une bonne nouvelle, 7non cher Julien, vous gagnez 18,000 francs à cette lettre, fêtais amoureuse, je voulais te les faire payer, mon pauvre comte, 2J0ur pouvoir vivre un peu plus tranquille. — Avec l'autre? — Oui; allons souper, j'ai hesoin de prendre ralr. Cependant Armand n'est pas parti ; dans son désespoir, il a couru chez une amie de Marguerite demeurant dans la même maison ; il veut revoir la perfide, mais cette amie, craignant qu'il ne se passe une aifaire avec
sors XAPOLF.ON UT,
le comte, fait prévenir Marguerite (encore à la porte, attendant dans sa voiture une pelisse pour se garantir du froid), qu'il faut qu elle lui parle à l'instant. Celle-ci remonte et, en apprenant qu'Armand est là, elle fait dire au comte qu'elle se trouve indisposée et le congédie. Armand parait et se précipite à ses pieds. Elle lui rappelle qtielle ne s appartient x>os, qu'elle n'a 2K(s un sou de fortune et dépense cent mille francs par an; il faut prendre les gens comme ils sont et co7nprendre leur position. « Je suis femme^ je suis jolie, Je suis bonne fille, vous êtes un garçon d'esprit, prenez de moi ce qu'il g a de bon, laissez ce qu'il g a de mauvais et 'ne vous occitpcz pas du reste. Savais rêvé de passer deuxmois à la campagne avec vous; mais, pour t accomplissement de ce rêve, j'avais hesoin de cet homme; ait bout de ce temps qui aurait su f/l à calmer et à étemdre même notre grande passion, car dans notre inonde, quand une passion a du,rê deux mois, elle a fait tout son temps,
nous serions retenus à Paris, nous nous serions donné une bonne poignée de mains, et nous nous serions fait une bonne amitié des restes de noire amour. Cela f humilie, ton cœur est un grand seigneur, n en parlons plus, tu m'aimes depuis quatre jours, envoie-moi un bijou et que tout soit fini. » Mais Armand n'écoute rien que sa passion, il prie, il conjure, il insiste, et Marguerite subjuguée, transformée, cède enfin en s'écriant : (( Ne réfléchissons plus, oie i^aisonnons plus., nous sommes jeunes, nous nous aimons, marchons en suivant notre amour. »
Les deux amants ont passé deux mois à Bougival dans un bonheur toujours croissant, mais le vieux duc et le comte ont à la fois cessé leurs libéralités, et Marguerite, qui ne veut pas recourir à la bourse d'Armand, n'a pu suffire à ses dépenses qu'en vendant successivement ses chevaux, sa voiture, ses cachemires et ses bijoux. De plus, ses créanciers, n'ayant plus le
duc et le comte pour répondants, ont exigé leur
payement, ils ont saisi les meubles de Paris et
s'apprêtent à les faire vendre.
D'un autre côté, le père d'Armand a supprimé
sa pension; Marguerite se dispose à céder à vil
prix son riche mobilier et à se retirer avec son
amant dans le plus modeste logis, lorsqu'apparaît
M. Duval. Il tente d'abord l'eifetde son pouvoir
paternel sur son fils ; ne pouvant rien en obtenir,
il s'adresse à Marguerite et finit par arracher
à son amour et à son dévouement, non seulement
qu'elle quitte son amant, mais qu'elle le persuade
qu'elle ne l'aime plus. La malheureuse fille
consomme ce double sacrifice, et pour lui ôter
toute incertitude et tout espoir, elle accepte les
offres d'un de ses riches adorateurs, dont elle
devient la maîtresse. Mais un si grand efî'ort a
épuisé son courage et ses forces; le mal dont
elle est atteinte fait des progrès rapides, elle
est mourante; elle se meurt, et bientôt expire
dans les bras d'Armand, revenu près d'elle, plus
fou d'timour, et dont le pardon^ à cette heure suprême^ labsout et la console.
Cette analyse, quoique fort incomplète sous le double rapport des incidents et des détails scandaleux qui animent Faction, suffira néanmoins pour indiquer tout ce que cette pièce a de choquant au point de vue de la morale et de la pudeur publiques.
C'est un tableau dans lequel le choix des personnages et la crudité des couleurs dépassent les limites les plus avancées de la tolérance théâtrale. Ce qui ajoute encore à Tinconvenance du sujet et à sa mise en scène, c'est qu'ils ne font que reproduire la vie d'une femme galante, morte récemment, et qui a fourni à un romancier et à un spirituel critique, un livre et une biographie devenus populaires et qui expliquent tout ce que certaines situations et certains détails pourraient avoir d'indécis '.
' Le romancier (est-il besoin de le nommer?) c'est M. Dumas fils, le critique n'e?t autre que M.Jules Janin.
JOIS NAPOLÉON in. il
Par ces considérations, et d'un avisiinanime;, nous avons Thonneur de proposer à Monsieur le Ministre de ne point accorder l'autorisation de représenter cette pièce.
DEUXIÈME RAPPORT
i" seplenibre liSLil.
M. Bouffé, au nom du dii ecteur du Vaudeville, ayant fait une démarche auprès de nous, à Toccasion de la pièce en cinq actes et six ta- Itleaux , sans couplets, présentée pour ce théâtre sous le titre : /« Dame aux Camélias, nous a demandé de prendre connaissance d'un nouveau manuscrit de cet ouvrage, d'où l'auteur avait, disait-il, fait disparaître les passages qui avait le plus éveillé la susceptibilité.
Nous n'avons pas cru devoir nous refuser à ce nouvel examen ; une seconde lecture de la pièce nous a convaincus qu'elle restait la même, quand au fond et aux principaux développements; c'est toujours la même peinture des
12 LA CENSLKE
mœurs et de la vie intime des femmes entretenues. Marguerite continue à prendre des mains du vieux duc et de celles du comte, dans la pensée de liquider son passé et de vivre tranquillement à la campagne avecAy'mand, qu'elle aime pou7' lui-même, et lorsqu'elle a été amenée à renoncer à cet amant, elle accepte les offres de fortune de M. de Var ville, dont elle devient publiquement la maîtresse.
Dans cette situation des choses, nous persistons unanimement dans la considération et les conclusions de notre rapport du 28 août dernier.
TROISlÈMli RAlTOllT
1" octubi-e ISiJl.
Nous avons reconnu par une troisième et consciencieuse lecture de la Dame au.v Camélias que de nombreux retranchements ont été opérés sur le manuscrit que nous a envoyé Monsieur le Ministre. Mais nous nous sommes convaincus en même temps que cette suppres-
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sion de détails plus ou moins choquants laisse subsister les inconvénients que nous avions signalés, quant au fond de l'ouvrage, dans nos rapports des 58 août et l'^'" septembre derniers.
Deux tableaux, il est vrai, ont été fondus en un seul; mais ce travail, ainsi que les autres retranchements, n'ont rien changé à la partie générale de la pièce; elle a été raccourcie et non refaite. Le drame reste le même comme point de départ, incidents, mœurs et caractère des personnages.
En conséquence, et tout en regrettant le devoir qui nous est imposé, nous croyons devoir persister dans nos conclusions des rapports qui précèdent.
li LA CENSfHE
Théâtre Français
i.E chatp:au de la seiglièhe
(Joniédie en (juntre actes *
li seplcnibre ISLil.
Le marquis de la Seiglière, revenu depuis deux ans de Témigration, vit grandement dans son château de la Seiglière, devenu pendant la Révolution la propriété de son fermier Stamply. Celui-ci, dont le fils, chef d'escadron dans un régiment de hussards, a péri dans la campagne de Russie, s'est empressé de remettre sans indemnité à son ancien seigneur les biens qui constituaient jadis son patrimoine.
Bon compagnon,d humeur joyeuse, aimant la chasse et la table, le marquis de la Seiglière joint, aux défautsquilui sontpropres, l'egoïsme
* Cette pièce a été repréî^entée yous le titre do Mademoiselle de la Seiglière. Auteurs : MM Jules Sandeau et Régnier. J. 'affiche ne [torta que le nom de M. Sandeau.
SOIS .\Al'nLÉii.\ ITT. io
et la faiblesse, les travers et les défauts qu'il est d'usage d'attribuer aux hommes de l'ancien régime. Revenu un des derniers de l'émigration, afin de ne pas rentrer en France avant les princes de la maison de Bourbon, il est demeuré étranger à tout ce qui s'est fait pendant vingtcinq ans dans son pays, et y apporte, au milieu des idées nouvelles, les idées et les prétentions d'un autre temps. Aussi sa réintégration dans la possession de ses biens lui semble-t-elle chose toute simple, et l'acte de donation en vertu duquel cette réintégration a été faite, une pure formalité. Dès lors la conduite de Stamply n'est à ses yeux qu'un acte de rigoureuse probité, dont il lui sait gré pourtant; car le vieux paysan est d'abord logé au château, fêté et choyé. Mais bientôt négligé, il ne tarde pas à quitter son logement pour la maison du garde, et la table du marquis pour celle de l'intendant. Hélène, la fille deM.de laSeiglière, née pendant l'émigration, se montre plus ferme dans sa reconnais-
sance et continue au vieillard jusqu'à son dernier jour les soins et les attentions d'un cœur tendre et dévoué. C'est par cette donnée que s'ouvre le premier acte.
Un étranger se présente au château de la Seiglière et demande à voir le marquis. Celuici n'est pas encore levé; son déjeuner l'attend, et après son déjeuner^ il doit se mettre en chasse. L'étranger est invité à aller faire une promenade dans le parc. Bientôt le marquis descendant avec sa fille Hélène, trouve la baronne de Vaubert, sa voisine et son amie, dont le fils, Raoul de Vaubert, doit épouser mademoiselle de la Seiglière.
Destournelles, avocat de Poitiers, épris delà baronne qui fut sa cliente, ne la trouvant pas au château de Vaubert, vient la chercher jusqu'à celui de la Seiglière. lieçu cavalièrement par le marquis qui se moque de lui, éconduit parla baronne, il jure de se venger, et l'occasion n3 s'en fait pas attendre. La voici qui vient
sous NAPOLEON III.
avec rétranger. Celui-ci n'estautreque Raymond Stamplj, laissé pour mort sur le champ de bataille de la Moscova; Destournelles souffle le feu de la colère dans Tâme du jeune officier en lui faisant un tableau envenimé de l'ingratitude dont son père a été l'objet ; il lui apprend que la donation est nulle du moment qu'il existe, le mort saisissant le vif, etTengage à en demander la nullité. Raymond, ainsi animé, n'hésite pas à donner ses pleins pouvoirs à Destournelles.
Au deuxième acte, Raymond se présente au château de la Seiglière, escorté de Destournelles. L'avocat entame la conversation, mais le bouillant jeune homme ne tarde pas à mettre de côté tout ménagement, en prenant lui-même la parole. Dès lors, une scène des plus vives s'engage; le droit de confiscation exercé à tort ou à raison par la Convention, est discuté, nié vivement par le marquis, maintenu avec violence par Raymond. L'arrivée d'une femme
IS l.A CENSIRE
jeune et belle, Hélène, met subitementun terme à cette scène. Raymond lui est présenté comme le fils de Stamply. La noble fille lui tend la main, Taccueille comme un frère et déclare qu'il habitera le cliâteau. La baronne de Vaubert, femme habile et clairvoyante, a reconnu la main de Destournelles dans Téclat qui vient d'avoir lieu, et trouve le moyen de rëloigner en l'envoyant à Paris, à la poursuite d'un siège de conseiller à la cour royale de Poitiers, qu'il postule.
Au troisième acte, le rideau se lève sur une scène d'intérieur: Hélène dessine près d'une fenêtre, Raymond, installé depuis trois semaines au château, est auprès d'elle et l'aide de ses conseils; le marquis, près de la cheminée, lit la Gazette et la Quotidienne. Le marquis a trouvé dans Raymond un compagnon selon ses goûts ; actif, infatigable, le jeune officier est de toutes les chasses. Il n'a plus été question, du reste, entre eux, de la propriété de la Seiglière.
■JOIS NAPOLEON TTT.
Four le moment le marquis lit son jouriuil ; une réflexion de lui amène une discussion; le marquis parle légèrement de l'Empereur et de ses compagnons d'armes. Raymond les défend avec vivacité ; la discussion s'échauffe. Hélène intervient ; Raymond cède, car Raymond ne sait pas résister à Hélène. Le fils de Stamplyaime éperdûment mademoiselle de la Seiglière ; mais l'ivresse où se noie son cœur ne tarde pas à être troublée. Destournelles revient de Paris plus furieux qu'avant, car il n'a rien obtenu. Il cherche à rallumer le feu de la discorde. Etonné de la résistance qu'il trouve chez Stamply, il devine aussitôt que l'amour est enjeu. Son esprit délié trouve dans ce qui devait déranger ses plans de vengeance, un nouveau moyen de les mettre à exécution. La solitude où vit Hélène a du rendre plus sensible pour elle les soins de Raymond. Nul doute qu'elle nel'aimeaussi. Destournelles fera le bonheur des jeunes gens ; il portera la lumière dans leurs cœurs, amènera leur ma-
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riage, détruira ainsi les espérances deM™®Vaubert, et humiliera l'orgueil du marquis par une mésalliance. Dans ce l)ut il ménage habilement une explication entre Hélène et Raymond, dans laquelle la jeune fille avoue qu'elle partage Tamour qu'elle a inspiré. Tranquille de ce côté, Destournelles part pour Poitiers, afin d'amener le dénouement qu'il espère. De son côté, Raymond, décidé à ne pas exproprier la femme qu'il aime, se rend chez un notaire pour confirmer la donation faite par son père. La baronne de Vaubert, qui a deviné l'amour de Raymond pour Hélène, s'en applaudit, certaine qu'il ne réclamera pas les biens qu'elle voit déjà la propriété de son fils ])ar son futur mariage avec Hélène.
Au quatrième acte, le marquis de la Seiglière vient de recevoir un papier timbré; il le touche avec dégoût, l'ouvre du bout du doigt et finit par en lire le contenu. C'est une citation à comparaître devant le président du tri-
bunîil jugeant en référé pour s'entendre dire que la donation à lui faite est nulle. Cette citation est faite par Destournelles^ en vertu des pleins pouvoirs à lui donnés au premier acte par Raymond. Le marquis, qui s'est contenu pendant toute la lecture de cette pièce, éclate enfin; il demande son épée, fépée de ses pères, pour la passer à travers le corps de Destournelles qui est présent. Celui-ci tient bon. Le premier feu passé, la colère du marquis tombe. Destournelles alors, par un long et habile détour, arrive à lui parler d'un moyen de terminer à la satisfaction des parties cette grosse affaire : c'est de marier Hélène avec llaymond. Le marquis bondit à ces mots; mais Destournelles avec son adresse habituelle, réussit par les raisonnements les plus spécieux à le convaincre de la nécessité d'une alliance avec les libéraux, en vue des révolutions à venir. Le marquis, qui n'a pas de principes bien enracinés, qui aime par-dessus tout ses
aises et qui ne voudrait pas recommencer la vie de privations quil a menée à Tétranger, finit par abonder dans son sens. Mais la difficulté est de rompre les engagements pris avec la baronne de Vaubert.
Destournelles engage le marquis à montrer à la baronne le papier timbré qu'il tient à la main, persuadé que cette vue la rendra facile et accommodante; mais la baronne, en femme d'intrigue, a deviné le piège et le déjoue habilement. Elle réussit même un moment à faire rompre tout projet d'union avec Raymond, en exaltant la noble et légitime susceptibilité de M"' de la Seiglière, qui apprenant qu'au dire de la loi elle n'est pas chez elle, prend le bras de Raoul de Vaubert, dont elle déclare qu'elle sera la femme, et s'apprête à quitter le château. Mais instruit de l'amour qu'Hélène et Raymond nourrissent l'un pour l'autre, Raoul de Vaubert renonce à toute prétention à la main d'Hélène, qui, touchée de la générosité et du désintéres-
sèment dont Raymond vient de faire preuve envers le marquis, en confirmant purement et simplement la donation faite par son père, n'oppose plus de résistance aux vœux du jeune officier. M'"'' de Vaubert, en femme de goût et d'esprit, se venge de Destournelles en lui remettant sa nomination de conseiller qu'elle avait en portefeuille.
Certes, il n y a dans la donnée de cette comédie rien qui ne soit parfaitement moral, et nous n'aurions eu qu'à en proposer Tautorisation, si nous n'avions cru voir, dans la discussion sur les biens nationaux, une occasion possible d'irritation, et dans le marquis, personnification ridicule et odieusej usqu à un certain point de l'ancien régime, un motif suffisant pour certaines susceptibilités de se produire. Nous avons fait à ce sujet des observations aux auteurs, M. Jules Sandeau et M. Régnier, de la Comédie -Française, qui nous ont répondu :
« Qu'étrangers par leurs travaux aux luttes « politiques, ils n'avaient voulu faire qu'une « œuvre purement littéraire, et tracer des por- « traits qu'ils avaient cherché à rendre ressem- « blants; qu'auprès du marquis de la Seiglière, « dont le rôle nous effrayait, ils avaient placé, « dans les conditions les plus nobles et les plus c( sympathiques, deux personnifications de la « jeune aristocratie de ce temps-là, M"*' de « la Seiglière et Raoul de Vaubert; qu'ils ne « pouvaient modifier profondément le person- « nage du marquis sans décolorer leur œuvre; « qu'ils prenaient néanmoins nos observations « en sérieuse considération, et qu'ils étaient « disposés à supprimer dans leur comédie ce « qui serait de nature à blesser sérieusement « les susceptibilités dont nous les entrete- « nions. »
Ce travail a été fait. Bien qu'il ne soit pas aussi radical que nous l'aurions peut-être désiré, nous reconnaissons que les passages que
nous avions plus spécialement signalés aux auteurs ont été supprimés ou modifiés, et nous sommes portés à croire que la pièce pourrait être jouée sans soulever de réclamations sérieuses. Nous sommes donc d'avis que Fautorisation pourrait être donnée. Toutefois, en raison des questions délicates auxquelles touche la piècC; et dans Tignorance où nous sommes du degré de protection que Monsieur le Ministre entend accorder aux susceptibilités qui pourraient être froissées, nous croyons devoir appeler sur cet ouvrage son attention toute particulière et provoquer son appréciation personnelle.
20 LA CE.NSLHE
Théâtre de l'Odéon
ANDRK DEL 8ART0
Drame en deux actes '
PREMIER RAPPORT
13 octobre 18iil.
Au point du jour, un homme enveloppé d'un manteau et masqué descend furtivement par la fenêtre d'une chambre, en échangeant quelques mots avec une femme qu'on ne voit pas. Un vieux jardinier, Grémio, crie au voleur et reçoit un coup de stylet dans le bras. Cet homme masqué, c'est Cordiani, l'élève, l'ami le plus cher d'André del Sarto; cette femme, c'est Lucrèce, épouse infidèle du célèbre peintre florentin, qui n'a que deux affections au cœur, un amour indé/înissable pour sa femme, une
• Par Alfred de Musset.
«îOL? NAPOLÉON III. 27
amitié sainte pour son élève préféré, dans lequel il voit tout l'espoir de la peinture italienne. André s'aperçoit de la blessure de son vieux serviteur, il le presse de questions, et le vieux serviteur laisse échapper le fatal secret de la nuit. D'après l'ordre de son maître, il va se mettre en embuscade à la porte du jardin, par où doit venir Tamant ravisseur. Feu de temps après, Cordiani rentre dans le plus grand désordre. André le presse dans ses bras, lui demande la cause de son trouble extrême^ en lui prodiguant les témoignages de l'intérêt le plus vif. Bientôt on crie que Grémio vient d'être assassiné. Quel est le meurtrier? André n'a vu personne ; mais sa main est pleine de sang et il n'a touché que celles de Cordiani. Le sang de la victime lui a dénoncé le meurtrier. Mais ce secret n'est connu que de lui ; grâce au ciel, l'aventure de la nuit n'a pas eu d'éclat, il se borne donc à rappeler à Cordiani toutes les souffrances de son existence, il a marché de