G LA CENSURE
Cette péripétie essentielle à Faction est pour nous une cause des plus grands scrupules; et si nous sommes embarrassés pour proposer l'interdiction d'une pièce, il faut le dire, remplie de talent, et dont l'action se passe bien réellement à Rome, nous ne le sommes pas moins, pour laisser passer sans observations un ouvrage dont une situation capitale peut être, pour les mauvais esprits, la source d'allusions, forcées sans doute, mais faciles à pressentir.
Dans cet état de choses, nous avons l'honneur d'appeler sur cette question la haute attention de M. le Surintendant général.
M. le Su7nntendant général des théâtres pense quon ne doit pas prévoir des allusions qui ne sont pas dans les intentions de fauteur, et que le public ne verra prolmNement pas.
Il approuve du reste entièrement les observations de la commission d'eœamen.
Camille Doucet.
14 décembre.
sous NAPOLÉON III. 227
No/e confidentielle pour M. le Directeur (le l'adi))i)mh'alion (les théùlres.
lu janvier 1864.
Par deux rapports, en date du "27 novembre et 10 décembre dernier, nous avons eu l'honneur d'appeler l'attention de Son Excellence et de solliciter des instructions sur le drame intitulé Faustine, soumis à la censure par le directeur du théâtre de la Porte-Saint- Martin.
Par décision en date du 14 décembre, le drame a été admis en principe, à la condition de certains changements de détails.
L'autorité supérieure, en adoptant cette mesure, se fondait sur ce que les inconvénients que nous trouvons dans cette pièce, disparaissaient devant la tranquillité générale et le calme des esprits.
Aujourd'hui, la situation nous semble loin
d'être la même qu'il y a un mois, c'est pourquoi nous croyons remplir un devoir impérieux en signalant de nouveau à l'attention de M. le Directeur de l'administration des théâtres un ouvrage qui, en repassant, pour ainsi dire, à chaque instant sous nos yeux, réveille chez nous les craintes les plus vives.
Nous rappelleroms que dans le drame de Faiistine, nous nous préoccupions de divers épisodes, de différents moyens qu'emploie l'auteur, et dont un principalement tient une place considérable dans l'œuvre. Au premier acte, la conspiration des chefs des légions contre Marc-Aurèle ; dans le courant de la pièce, la question de la mort de l'empereur, discutée ; l'anxiété causée d'abord par cette préoccupation, et ensuite la stupeur répandue dans le Sénat, à la Cour, parmi le peuple, à cette nouvelle semée tout à coup, tels sont les dangers qui aujourd'hui nous paraissent encore aggravés par les circonstances.
sous XAI'OLKON III. 229
La pièce est en pleine répétition au théâtre ; son apparition coïncidera peut-être avec le procès des régicides italiens.
Dans de telles conjonctures, il est à craindre que cette pièce ne soit une source d'allusions et d'inquiétudes. Il n'est pas possible, à priori, de prévoir à la lecture, ni même aux répétitions, des imprressions dont la reproduction seule devant le public peut révéler la gravité, et il ne serait pas impossible que l'autorité fût amenée à suspendre, après les premières épreuves, le cours des représentations de l'ouvrage.
En conséquence, en raison des circonstances actuelles, toutes différentes de celles du mois de décembre dernier ; en présence de la fermentation à laquelle les débats parlementaires ne sont peut-être pas étrangers ; à l'approche du jugement des misérables qui ont osé ourdir un complot pour attenter aux jours de l'empereur, la commission de censure pense qu'il y aurait lieu, non pas d'interdire la pièce de Faustine,
mais d'en ajourner la représentation à une époque moins inopportune.
Note pour le ministre.
Un grand drame littéraire de M. Louis Bouilhet se répète au théâtre de la Porte-Saint- Martin, sous le titre de Faustine.
Examiné par la commission de censure, il y a deux mois, cet important ouvrage a donné lieu à un premier rapport, en date du 27 novembre, duquel il résulte que quelques changements devaient être fjiits pour aller au-devant de certaines allusions que les mots d'empereur, impératrice et autres pourraient provoquer.
Ces changements ont été faits par l'auteur; une seule objection subsistait encore.
Au 7^ tableau, Rutilnnus, chef du Sénat, vient, suivi des sénateurs, au milieu d'une fête donnée par l'impératrice, annoncer que l'empereur est mort. Cette nouvelle, quoique fausse, répand une consternation générale et la scène
sous NAI'OLKON III. 2.'M
s'achève au milieu de Fagitation du peuple et des prétoriens, frappés de stupeur par cette catastrophe qui met Tempire en question.
Cette fausse nouvelle de la mort de Marc- Aurèle est historique.
Bientôt Fempereur reparait et ses ennemis rentrent sous terre.
Si, en décembre dernier, au milieu de la tranquillité publique, on put croire qu'il n'y avait pas lieu de prévenir des allusions qui n'étaient pas dans les intentions de l'auteur et que le public ne ferait probablement pas, doit-il en être de même aujourd'hui, quand la discussion de l'adresse agite momentanément les esprits, quand tous les cœurs sont émus par une conspiration récente, quand le procès, ({ui va en être la conséquence, entretiendra l'inquiétude en soulevant l'indignation.
Dans le drame de Bouilhet, il ne se trouve pas un mot irritant. Les intentions de l'auteur sont hors de doute, comme son dévouement.
Mais il faut avoir le courage de tout dire. Que dans cette salle populaire de la Porte- Saint-Martin, qui a été le théâtre de tant de scandales publics, la nouvelle de la mort de Marc-Aurèle soit applaudie avec fureur par ce mauvais public dont les passions sont aujourd'hui surexcitées; n'y verra-t-on pas une allusion outrageante, n'accusera-t-on pas l'administration d'avoir manqué de clairvoyance en n'allant pas au-devant d'un danger qui peut ne pas se produire, mais qu'il est impossible de ne pas prévoir.
Dans l'état actuel des choses, la représentation du drame de Faustine semble devoir être, non interdite, mais ajournée.
J'ai l'honneur de prendre, à ce sujets les ordres de Son Excellence,
Pour le Surintendant général, Le Du'cctcv)' (le l'administration des théâtres^ Camille Doucet.
sous NAPOLKON III. ::i33
Tal lu la pièce en son entier ; elle m'a paru bien écrite et intéressante ; elle est de nature à frapper V imagination du publie ; mais dans ce public il peut y avoir des gens mal intentionnés qui seraient heureux de faire des allusions coupables.
Ajourné.
29 janvier 1804.
Maréchal Vaillant
D'après les intentions de V Empereur, exprimées à M. le Ministre, j'ai f honneur de prier Son Excellence d' approuver que le drame de Faustine soit représenté, sans ajournement, sur le théâtre delà Porte-Saint-Martin.
Pour le Surintendant général, Le Directeur de Tadministration des théâtres,
Camille Doucet.
28 janvier 1864.
Approuvé.
4 février 1864.
Maréchal Vaillant.
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