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CHAPITRE SIXIÈME

De la Centralisation à l'égard des castes.

Qui dit Centralisation, dit un pouvoir supérieur nonseulement aux localités, mais encore aux castes, aux ordres, aux compagnies. Au premier mot de Centralisation, on se représente tout d'abord les communes en tutelle; mais celte notion est incomplète, et il faut y ajouter la noblesse, l'Église, les parlements, l'Université, les établissements de bienfaisance, supplantés ou disciplinés par l'Etat. Services publics au lieu de castes, telle est la Centralisation sous un de ses principaux aspects.

Les castes ont dans l'histoire un plus grand air que les communes. Ce sont des personnages publics, ce sont des caractères, ce qui n'est pas le fait d'un être territorial.

Le caractère de ces êtres collectifs, c'est l'indépen-

dance. Ils existent par eux-mêmes, ils vivent de ressources à eux propres, ils exercent à titre de privilèges certains pouvoirs. Il n'est pas nécessaire toutefois que ces trois conditions soient cumulées : un être collectif peut être indépendant, encore qu'il ne les réunisse pas toutes. Telle est l'Église catholique, alors même qu'elle n'a ni patrimoine, ni dotation, et qu'elle est coudoyée par d'autres églises. Tels étaient les corps judiciaires en France, tenant leur institution du roi, mais propriétaires de leur fonction.

Est-ilbon que la souveraineté soit ainsi divisée entre différents corps ayant charge de la milice, de la justice, de l'enseignement, de la religion, de la charité — tandis qu'au-dessous d'eux serait le peuple, au simple titre de travailleur, de contribuable^ — et au-dessus d'eux un pouvoir exécutif avec ce que peut lui laisser d'attributions le partage qu'on vient de voir. C'est le cas de dire comme le tribun : Ea vobis civitatis forma sana volitur?

Non vraiment : car cette société ignorera l'équité dans les impôts, dans les peines, dans les successions, dans le travail, dans l'accessibilité des emplois. Elle est le privilège constitué, c'est-à-dire la négation vivante de tout cela. — Elle ne saura pas ce que c'est que l'ordre : la guerre civile est naturelle entre les castes et le pouvoir exécutif. — Ne supposez pas qu'elle s'enrichisse : grevé, t troublé de mille façons, le travail perdra l'envie et la puissance de l'épargne. — Aura-t-elle la grandeur au dehors? pas davantage ; l'unité de vues et d'efforts lui est

étrangère : elle a même la trahison innée. — Quant au progrès, comment se ferait-il, parmi des forces qui trouvent leurs titres dans le passé et leur satisfaction dans le présent?

* N'est pas nation une société qui exclut l'idée de droit, de bien public, de patrie... elle fatigue les hommes par son incohérence, et il y arrive invariablement ceci : Parmi tant d'éléments hostiles dont elle est faite, il s'en élève un qui acquiert la prépondérance : et ce qui met à nu la base des légitimités, tout comme le droit des nations et la route du progrès, c'est que l'élément vainqueur l'est toujours pour quelques services populaires ou patriotiques, pour avoir bien mérité des sentiments et des intérêts généraux. Telle fut en Angleterre l'aristocratie, telle est en France la royauté.

L'idéal en politique, c'est l'unité de pouvoir, avec délégation et contrôle national ; c'e9i l'état émané de tous, accomplissant au nom et pour le bien de tous, les fonctions qui importent à la communauté.

Des forces quasi-souveraines ss touchant, se heurtant les unes les autres, entretenant la vie et la dignité dans un pays par leur indépendance, parleurs conflits même, c'est une manière barbare d'entendre le droit public et la chose publique. Cela vaut mieux, tout vaut * mieux qu'un empereur romain : mais il n'y a là ni justice au-dedans, ni force au-dehors, ni impulsion pour les sociétés. Le mérite des castes, c'est d'avoir été : elles laissent une grande tradition derrière elles : il n'y a point de présent qui vaille sans ce passé. Mais

c'est le rudiment, c'est la promesse d'une nation et rien de plus.

Les partisans de ce régime lui trouvent un rare mérite, qui est d'ignorer, d'exclure le pouvoir absolu et d'entraîner toute liberté dans sa chute. Ils disent : « Quand vous aurez détruit les castes, où pensez-vous « appuyer la liberté? sur le sol nivelé de la démocra- « lie, parmi des existences éparses, isolées, qui n'ont « entre elles ni lien d'intérêt ni centre d'action ? Quand « vous aurez mis l'individu seul et désarmé en face de « l'État, au lieu de le laisser dans ces grands corps « dont il revêtait l'armure et le prestige, où trouverez- « vous la garantie du citoyen, le frein de l'usurpateur ? « Où seront, comme on disait autrefois, vos places de « sûreté, pour le droit de la nation sur elle-même? Ne « me dites pas que la liberté est l'âme du pays : c'est aux « organes qu'on voit une âme. »

Voilà une objection d'une terrible portée ; il y va de l'honneur. Mais s'applique-t-elle à la France?

Comment le despotisme se fonderait-il là où périrent les corps privilégiés ? Comment toutes les révoltes d'esprit et de fait qui firent justice autrefois de l'arbitraire, le laisseraient-elles debout aujourd'hui? Est-ce que les sociétés n'ont pas toujours ce fond de colère et d'impatience qui ruina dans les anciennes forces le pouvoir de l'homme sur l'homme, et qui reconnaîtraitcet objet d'horreur dans toute monarchie absolue?

Les castes représentent, à une époque encore barbue, quelque chose comme la division des pouvoirs,

telle qu'on la connaît de nos jours dans les pays libres : et ce mérite n'est pas médiocre. Mais cette division est écrite dans les constitutions modernes, à moins deffrais. En général, cette garantie est bonne, et la liberté y trouve une véritable défense contre les fantaisies d'absolutisme qui pourraient venir au pouvoir exécutif. Comment la nation serait-elle sans force à cet égard, la nation tout entière constituée et reprétée, quand on attribue le don de rester libres à des corps qui ne sont au physique qu'un fragment, au moral qu'un égoïsme?

Mais, dites-vous, les corps ont des membres, des armes 1 — Il est vrai que l'esprit n'en a pas, même l'esprit public ; mais j'en atteste l'histoire, les armes tombent devant lui. Que voulez-vous de mieux? C'est le secret des révolutions, ou plutôt c'est une loi de notre nature, sociables que nous sommes, c'est-à-dire dépendant les uns des autres par l'esprit, sujets à l'idée commune, sans force contre un courant d'opinion, contre un milieu intellectuel.

Les castes que vous prenez pour une citadelle, ont péri sous l'effort de la monarchie administrative et absolue ; mais cette monarchie elle-même a péri sous le poids de la nation, alors qu'elle était simplement une puissance morale, avant qu'elle fût une puissance constituée. Voilà l'histoire et ses enseignements.

Je m'arrête sur cette grande question de la liberté : tout est là ; c'est à cette épreuve qu'il faut juger les

t(H LA. CENTRALISATION .

institutions, soit dans le passé, soit dans le présent;

Or, est- il vrai de dire que les castes aient fait don de la liberté au Moyen-Age? Non, évidemment: elles étaient la souveraineté de quelques-uns et. n'en protégeaient pas d'autres.

Mais si elles existaient de nos jours, elles serviraient de garde à la liberté qui nous est venue? Peut-être : mais la liberté elle-même, à quoi servirait-elle? Il me semble que caste signifie privilège, et que la liberté dont nous faisons cas est, au contraire, pour garantir le droit et l'universalité du droit.

Je ne sais quel fabuliste a mis en scène un berger qui voudrait bien être roi pour garder ses moutons à cheval . Il y a quelque chose de cette naïveté à regretter les castes comme éléments de liberté. Si de grandes compagnies, organes delà justice, de la religion, du travail, de renseignement pouvaient décréter un chômage universel, et suspendant la vie sociale, la refuser à toute surprise, à toute invasion d'un pouvoir nouve au... nous aurions à coup sûr plus de stabilité. Mais nous n'aurions ni libre discussion, ni libre admission aux emplois, ni liberté du travail, ni liberté de conscience, ni liberté politique : tout nous ferait défaut, et es facu Hés et leurs garanties ; car rien de ce qui s' appelle droit commun ou droit national n'est compatible * fee les castes, et la nation n'aurait pas plus de liberté défendre par leur moyen que notre berger de tout à ^ Ure Saurait de moutons à garder s'il était roi. rr *ère, direz- vous, l'égalité et le droit commun! Ce

que je veux à cette heure, ce qu'il me faut avant tout, ce sont des barrières aux révolutions et au pouvoir absolu. Rendez-moi le passé, au prix même des privilèges rétablis, le passé qui n'a pas ces aventures et ces taches, les pires de toutes — impossible : on ne remonte pas plus le cours des âges qu'on ne le précipite. Impossible comme le Phalanstère, comme l'Icarie : vous ne referez pas môme le droit d'ainesse.

Il y a sur toute cette question une perplexité qui vient de la Grande-Bretagne. Nous savons très bien qu'il existe là quelque chose comme des castes ; nous y voyons de grands corps aristocratiques, Sénat héréditaire, église féodale, universités propriétaires, lesquels coexistent avec la liberté. Pourquoi cette fortune ne nous est-elle pas échue? pourquoi ne pourrions-nous pas au moins l'imiter? Il faut expliquer cela, ou tcut demeure obscur.

Or, il n'est pas bien surprenant que l'aristocratie ait persisté chez nos voisins. Au Moyen-Age, alors que partout les forces sociales étaient aux prises, c'est la noblesse qui a prévalu chez eux : après avoir été l'élément vainqueur de cette lutte, elle est restée l'élément capital de cette société. Bref, elle est souveraine : voilà ses raisons d'être et de durer. Elle n'en a pas de moins bonnes pour vivre en paix avec les libertés du pays ; c'est elle qui les a faites, contractant alliance avec la nation, avec les communes contrôla royauté oppressive du treizième siècle.

Nous avons, nous, un élat social et politique tel qu'on peut l'attendre là où tout a commencé par une lutte entre le peuple et la noblesse, où tout s'est amélioré par les services et la grandeur croissante des rois, qui était à elle seule un service. Nous sommes faits néanmoins pour la liberté qui est le droit des sociétés adultes, des races et des territoires qui ont su se faire nations : avec cette puissance sur les choses, on n'appartient pas à un homme. Mais la liberté, telle que nous la comprenons, c'est-à-dire la nation une et maîtresse d'elle-même, n'a pas d'ancêtres en France. Elle n'a d'autres parchemins que ceux de l'humanité : on ne saurait venir de plus haut, mais elle ne vient pas de loin. C'est affaire à nous, modernes que nous sommes, d'être libres , et de l'être par nos seuls procédés, par nos propres forces.

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