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CHAPITRE SEPTIÈME

Exceptions au principe de la Centralisation

à Tégard des castes.

On peut médire des castes tant qu'on voudra. Mais rien ne dure de la durée qu'elles ont eue, pour ses vices seulement. Nous avons la notion du juste et du vrai, qui ne pèse pas un fétu devant nos instincts, mais que nous tenons pour évidente et souveraine, à l'égard de nos semblables ou de nos supérieurs : d'où Ton peut inférer que si une institution s'éternise, se répand et prêle sa forme à toute une société, c'est qu'elle a en elle de quoi satisfaire ou tromper ce sentiment.

La caste était pour ceux qui en faisaient partie la liberté, et pour les autres l'exemple de la liberté. La caste ne souffrait nul pouvoir absolu, ni spirituel ni

temporel : C'est l'immortel honneur des sociétés que les barbares ont faites en Occident. Sans eux, le monde romain et chrétien serait encore à genoux devant un pape ou devant un empereur. Ont-ils apporté la caste avec eux ou leur est-elle venue seulement après la conquête? peu importe ici. Toujours est-il qu'aux débuts de la France, la caste nous apparaît comme un lien né de la race entre les conquérants. Dans ces termes, elle a pour substance le plus fier sentiment de supériorité : rehaussant l'individu à ses propres yeux, elle prépare, elle cultive par là son indépendance envers tous.

Naturellement, le signe et l'exercice le plus cher de cette indépendance sera le droit de guerre, lequel, en descendant le cours des âges, deviendra simplement le privilège de porter les armes et la propriété des grades militaires.

La caste a un autre principe que la race. Elle émane aussi bien du seul élément de droit que connaisse une société imparfaite, je veux parler de la propriété. Le Moyen-Age n'avait pas d'autre idée en fait de droit; il appropriait même la souveraineté, même les personnes. C'est ce qui a donné naissance aux corps judiciaires : ayant acheté au roi le privilège de rendre justice, ils le géraient et le transmettaient comme leur chose.

La caste est donc quelque chose de naturel. Elle ne serait pas artificielle pour être une association, un contrat ; mais enfin elle est un fait, et un fait spontané.

Elle est le lien qu'établit entre les hommes — même naissance, c'est-à-dire la similitude d'éducation et de traditions — ou même rie, c'est-à-dire la similitude d'occupations, de goûts, de mœurs. C'est une force existant par elle-même et, il faut ajouter, pour elle-même, ce qui est son vice; mais si vous supposez plusieurs castes en face les unes des autres, elle vont peut-être s'obliger, se ramener dans leur conflit à faire œuvre de bien public, ou du moins à en professer les maximes. Les États-Généraux étaient la grande occasion où Tiers- État, noblesse et clergé se disaient les vérités les plus pertinentes et les plus instructives. C'est par Jà qu'il est donné aux castes de satisfaire ou de tromper, comme nous l'avons dit, ce besoin de justice qui est en nous. Le tromper est de grande conséquence : les choses se font à force d'avoir été dites, arborées, promises. On ne déclame pas impunément sur certains sujets : et les prétextes sous lesquels on a frondé, l'hypocrisie au nom de laquelle on a gouverné, après avoir formé la conscienee du pays, .finissent par former ses institutions. Qu'est-ce que ferait dans nos âmes la vérité, si elle n'en sortait quelquefois pour être ce qui est, ainsi que Bossuet la définit?

L'égoisme des castes a ce bon effet de développer en elles un puissant esprit de corps qui tourne au bien général, qui les conduit à exceller en ce qu'elles font. Le principe de la caste est plus ou moins rationel, plus ou moins défectueux, selon les temps où elle vit; mais elle a en soi quelque chose de légitime et de salutaire.

Que des hommes unis par la même foi, par la même science, parles mêmes fonctions, prétendent constituer un corps, en garder l'accès, y fonder quelque chose comme un droit, comme une propriété, il faut dans certaines limites en prendre son parti, et surtout il faut en tirer parti. La loi qu'il convient de faire aux castes, c'est de ne pas être un monopole contre le public, ni un obstacle au gouvernement. Mais on peut leur laisser quelque chose de ce qui les grandit à leurs yeux ; car cette grandeur se résout en bien public , en relief des caractères, en exaltation du type national.

Les castes sont naturelles comme les communes, et presque comme les individus : un élément de la société, qui touche au phénomène : il concourt à la gouverner, et il n'est pas la force.

Tout comme on ne peut passer aux communes la souveraineté, de môme on ne peut passer aux castes Y exercice de leurs fonctions k titre de propriété. Le droit de ces êtres, si considérables qu'ils soient l'un et l'autre, ne peut aller jusque-là, où il embarrasserait la puissance publique.

En France singulièrement, la caste a plus de tradition que partout ailleurs. C'est une forme où se plaisait la sociabilité française. Ce pays où il a fallu éveiller et provoquer par mille appâts la société de commerce, s'est couvert de castes spontanément. Ailleurs on ne voit que la noblesse et l'église. En France, vous voyez

en outre ou du moins avec plus de consistance que nulle part, la caste judiciaire, la caste enseignante, la caste industrielle, la caste littéraire.

C'est de l'Académie que je veux parler en dernier lieu. Entre autres caractères, elle a ceci d'une caste qu'elle s'est faite elle-inéine. L'honneur de Richelieu est simplement de l'avoir comprise el consacrée. L'Académie est née comme elle devait naître, d'une société noble et intelligente qui savait admirer quelque chose par-delà le pouvoir et l'argent : une fière société, marchandant son obéissance à l'État, tout Richelieu qu'il était, sensible jusqu'à la passion aux prouesses du Cid % au génie de Corneille, aux Méditations de Descartes, reconnaissant dans les œuvres d'esprit sa propre grandeur. Il est clair qu'à ce moment les lettres faisaient leur véritable oflice, qui est d'exprimer avec choix et exagération ce qui possède les âmes : Un roman qui a le pied dans la réalité, très propre à susciter les héros qu'il raconte. On n'est- pas dans le vrai, on n'abonde pas dans l'esprit de sa race et de son temps sans y grandir : et la littérature, en France, est partie de là pour être une institution.

Certes, il y a d'autres impulsions que les castes pour donner le branle à une société, pour la décider et l'entraîner au progrès. La liberté où toutes les forces peuvent devenir des talents, la concurrence où les talents se multiplient et s'exaltent les uns par les autres, le droit commun mettant au concours tous les objets du désir humain, tels sont entre tous les éléments de

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progrès. Mais une société a beau en être là, elle ne doit rien licencier de ce qui peut guinder notre indigente espèce. Être membre d'un corps où circule une tradition fameuse, où parurent de grands ^échantillons humains, est un secret de bien faire. Les âmes sont rares qui trouvent en elles-mêmes, en elles seules, l'appétit du bien? Où est l'homme qui se passe d'exemples, et surtout qui résiste aux exemples, capable de dire à la bassesse publique : cliam si omnes, ego non. Celte autorité des souvenirs, cette puissance du passé n'est pas à dédaigner dans le gouvernement d'un être qui n'est pas né absolument bon, il faut l'avouer, et qui ne se prolonge pas assez pour le devenir. La tradition est comme un patrimoine, comme une expérience pour suppléer au peu que nous valons et au peu que nous durons.

Souvenirs à part, ce n'est pas une combinaison médiocre que celle où la conscience de chacun s'appuie sur la conscience voisine, où l'individu est constitué gardien d'un honneur collectif; promis, selon ses œuvres, à un poids de réprobation, à uu éclat de récompense qui passe le commun des sanctions mondaines.

Rien n'est plus propre à fortifier notre faiblesse ; rien n'engage, ne compromet à ce point la responsabilité humaine qui est justement, pour le dire en passant, un des ressorts par où se recommande le régime de la liberté et de la concurrence.

La concurrence! Nous la retrouvons dans la caste,

entre les ancêtres et les descendants : c'est l'émulation du présent et du passé.

Les castes, et j'entends par là indistinctement toute société particulière dont le lien n'est ni territorial, ni économique : les castes, dis-je, ont donc quelque mérite, celui du passé qui les oblige, ou celui de l'esprit qui Se développe dans un corps. Cela est compris de tous, plus ou moins distinctement : les faits, l'opinion en portent plus d'une trace.

La magistrature inamovible, l'officier propriétaire de son grade, l'Eglise avec ses évêques institués du pape, autant d'institutions où quelque chose des castes a persisté pour le bien public.

L'Église n'est plus l'ordre politique, le grand propriétaire, l'officier de l'état civil, que connaissait l'ancienne France; mais il est bon qu'elle ait été tout cela, pour mettre dans la société deux pouvoirs au lieu d'un. Qu'elle se soit montrée anti-rationnelle, anti-économique, anti-nationale, cela est possible : mais l'essentiel est de n'être pas une société orientale, livrée, corps et âme, à un sophi, à un dey, à un czar. Voilà le service que l'Église catholique rendit à nos ancêtres. Quant aux qualités qui Télevaient, dans sa propre estime et dans l'estime des peuples, à la hauteur de celte mission, elles tenaient intimement à son indépendance. Comparez plutôt le clergé catholique au clergé russe! une puissance existant par elle-même à une classe d'employés, avec le czar pour chef, tout comme les employés de la police, des contributions, de la voirie! Seulement l'om-

ploi est différent : le pope est un subalterne, préposé au salut des urnes. Voilà une église qui n'est rien dans l'État, mais aussi quelle action a-t-elle sur la société? Est-il une élévation, une distinction morale dont elle sache lui donner l'exemple ? Est-il un vice qu'elle ne partage pas avec le vulgaire? Quand ce qui devrait être debout s'abaisse, cette chute, cette dégradation est sans bornes. Avec cela, on dit que le pope est respecté de ses ouailles! Mais lui, peut-il se respecter, exerçant sous la main d'un homme un ministère qui ne devrait s'exercer qu'au nom de Dieu ?

Rien n'est si cher qu'un débris de caste, à ceux qui en jouissent. Ce qui constituait l'Église catholique, au temps de son prestige et de sa puissance, c'était d'obéir aux papés et non aux rois : c'est encore aujourd'hui ce qu'elle retient avec le plus de passion. Il n'y a désormais qu'une manière d'être catholique, c'est d'être ultramontain. J'ai entendu les fils des jansénistes renier Port-Royal, merveille de mœurs, disent-ils, erreur de doctrines.

J'ai dit que la propriété de la fonction est en quelque sorte constitutive d'un corps : mais quelquefois l'éminence, ou le caractère de la fonction, quelquefois le point de départ y suffisent. Ainsi, la marine où les officiers n'étaient pas, sous l'ancien régime, propriétaires de leurs grades, fut toujours un corps dans toute la force du terme, merveilleux de services et de dédains. On ne vit jamais institution plus forte : désertée de ses anciens chefs, lorsque la révolution éclata, incomprise

et malmenée des nouveaux, elle ne cessa pas de servir grandement et utilement, par l'énergie de son principe. C'est que la marine est de Colbert, avec la force et la grandeur que cette main de maître répandait sur tout ce qu'elle touchait (1). Il faut convenir aussi que nulle profession n'est plus propre à isoler des autres hommes ceux qu'elle réunit, et à les entretenir dans la haute opinion d'eux-mêmes, par un exercice soutenu de certaines grandes qualités.

Le point de départ qui fait un corps n'est pas toujours au début de l'institution : il est en général à l'entrée de la carrière, et consiste dans les études, dans les épreuves, qui sont les conditions requises pour y être admis. Tel est le corps des ingénieurs, telle est l'Université. Remarquez que pour les travaux publics, ou plutôt pour l'insigne importance qu'ils prennent de nos jours, on a jugé utile de créer un corps, celui des ponts-et-chaussées : on ne s'est pas moins défié d'une administration, d'une régie ordinaire, que de l'industrie privée.

Ce que le nouveau régime a conservé des castes, et le grand sentiment que les corps entretiennent d'euxmêmes, l'opinion le confirme. Elle classe plus haut les corps que les administrations centrales. J'évite les détails trop précis qui toucheraient à des désignations de personnes. Mais c'est tout autre chose, à traitement égal, d'être magistrat, professeur, ingénieur ou d'être

(i) Voir les Souvenirs d'un amiral, par M. Jurien de la Gravière.

employé à tel ministère qui dispense ces fonctions ou qui dirige ces services publics. Le pouvoir lui-même ne l'entend pas autrement ; la preuve en est que l'on voit tous les jours tel grade secondaire dans un corps mener son titulaire au plus haut de la hiérarchie administrative, et réciproquement ces hautes fonctions se résoudre en un grade secondaire dans un corps qui prête sa valeur à tous ses échelons.

Tel est l'état de l'opinion, des lois et des usages sur ce qui reste des castes.

En résumé, les qualités que la caste exaltait et cultivait sont devenues le caractère national, aussi bien que ses fonctions sont devenues des services publics. La bravoure militaire, la probité du magistrat sont désormais universelles et acquises à notre civilisation. Partant, la caste n'est pas à regretter ni à refaire : mais il faut reconnaître ce qu'elle valut dans le passé, et même ce qu'elle vaut en toutes choses nouvelles, où il s'agit de mettre une âme.

La caste est une élaboration où certains types parviennent à toute leur taille, dans le sentiment de la supériorité et de l'exclusion. Cela fait, il n'est que la liberté, les proposant à tous, pour les répandre et les multiplier.

C'est là que nous en sommes.

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