‹ La centralisation suite de l'individu et l'ÉtatChapitre 13 sur 26 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

Objection x l'État sera l'objet de tontes les haines.

Tout ce qui précède aboutit à cette conclusion que je n'essaie pas de dissimuler : un pouvoir central se substituant aux tribunaux dans le jugement des affaires privées, contrôlant les localités dans la gestion de leurs affaires, remplaçant les castes dans les fonctions qu'elles faisaient autrefois. Ce n'est pas moins qu'une juridiction sur tous les intérêts, ou plutôt qu'une action sur toutes les existences, toutes les destinées.

Il y a là un péril, dites-vous : L'État faisant un tel personnage ne peut manquer d'attirer sur lui toutes les haines. Ce péril est celui des révolutions.

Cela est possible; mais qu'y faire? Il faut bien que la haine paraisse quelque part : elle n'est pas pour rien dans le cœur de l'homme. La haine n'est autre

chose en nous que notre nature exaspérée par notre condition. On n'arrache pas ce qui a de telles racines : seulement on peut en prévoir et en borner l'effet. Oui, l'État, tel que nous venons de le dépeindre, est fait pour centraliser la haine. Préférez-vous par hasard qu'elle s'exerce entre les différentes classes, les différents intérêts, les différentes fonctions, les différents métiers, les différentes localités, qui sont aux prises sur toute la surface d'un pays? Entre riches et pauvres, nobles et roturiers, prêtres et légistes, industriels et commerçants, capitalistes et propriétaires? Allezvous répandre la souveraineté parmi ces éléments hostiles, en attribuer quelque chose à chacune de ces forces divergentes? Prenez bien garde que ce serait ajouter au mal qu'on se veut le mal qu'on se fera. S'il y a un moyen d'attiser la colère, de cultiver le fiel parmi les hommes, c'est de disséminer le gouvernement, et d'assujélir les uns aux autres des êtres qui se touchent, qui passent leur vie dans une rencontre, dans un froissement perpétuel.

Mieux vaut la haine s'exerçant contre l'État, un être moral qui a pour lui sa distance, son armure ; représenté, quand il prend un corps, par des agents mobiles et ambulatoires.

Autrement la haine est pernicieuse, dissolvante sur- » et cela non-seulement dans les pays où le soleil dr ^ me ^ e san g> mais jusques dans les marais de la Flanre * ^ e ^ole les villes» les familles, les personnes,

décompose une race, fragmente un territoire et n'y laisse venir que des brins de nations.

C'est une étrange histoire que celle des pays où il ne s'est pas établi de pouvoir central : l'histoire de l'Italie, des Pays-Bas, de l'Irlande, avec de tels rapports à l'origine et dans toute la suite de leurs déchirements, qu'il y faut bien reconnaître la présence du seul fait qui leur soit commun.

Naturellement la querell^qui passionnait ces pays était de l'ordre économique : il ne peut y avoir d'autre querelle entre gens qui ont même langue, môme religion, mômes penchants; mais ce poison suffit. Un économiste qui est en même temps un historien célèbre, M. de Sismondi, s'en explique ainsi :

« Il y avait en Italie des canaux pour l'irrigation des « terres, des fleuves qui servaient au commerce : de « nouveaux bourgs surgissaient sur les confins des di- « vers départements : de là des droits contestés, des « procès, des luttes, et définitivement la nécessité du « combat pour vider les différends. Il prit fantaisie, dit « Muraton, au peuple des villes d'élargir leurs con- « fins : les plus faibles se virent alors obligés de céder « aux plus forts. »

Tout récemment on a décrit avec science et vigueur cette condition de l'Italie au Moyen-Age, où s'entrechoquaient les villes anciennes et romaines avec les villes nouvelles et stratégiques. Chaque ville ancienne a son sosie qui s'élève à côté d'elle pour prendre sa place, et intercepter son air, sa subsistance. Mais la

ville ancienne n'a qu'à vivre pour étouffer la ville militaire. Lutte à outrance entre Pavie et Milan, entre Aquilée et Vérone, entre Rome et Terracine; lutte économique. On voit de tout clans cette histoire. L'angoisse, l'étouffement des villes, est tel que Sienne et Pérouse s'oclroyent mutuellement tous les droits de citoyen. Rare exemple de fraternité, exception s'il en futl C'est par la haine, par l'hostilité méthodique des douanes, par l'obstacle multiplié des péages, par les pièges et les embuscades à main armée que toutes les villes cherchent à se faire jour (I).

Supposez là un pouvoir central, et vous avez simplement ce qui existe partout sous le nom de concurrence. Des compétitions de villes, la décadence des unes, l'avènement des autres, c'est ce que l'on voit dans toutes les histoires. Les localités ont leur fortune, comme les individus, comme les familles : et cela n'est une cause de guerre que dans les sociétés difformes. Arles s'est éclipsé devant Marseille, Bristol devant Liverpool, sans coup férir. C'est en Angleterre surtout qu'on a vu de ces ruines et de ces élévations locales. Ses bourgs pourris qui ont tant fait parler d'eux, en font foi. Mais l'Angleterre eut toujours, quoi qu'on en dise, un pouvoir central qui imposait la paix du roi aux haines de voisinage.

Entre pouvoirs locaux et souverains, les choses se passent tout autrement. Ici, la concurrence, c'est la

(I) Voir Y Histoire de l'Italie, tome II, par M. Ferrari.

guerre. Les petites \illes d'Italie guerroyaient pour un cours d'eau, pour un pâturage, comme les grands cabinets au dix-huitième siècle pour les marchés de l'Amérique et des Grandes-Indes. Voilà ce que devient, faute de gouvernement central, la plus grande affaire des hommes, la production et l'échange ; voilà ce que coûte ce pain quotidien de la vie.

Dans les Pays-Bas, le spectacle est le même.

Les anciennes villes luttaient contre les nouvelles, où les artisans émigraient volontiers, fuyant ainsi le régime onéreux et surtout l'accès difficile des corporations. Mainte ville ancienne voyait à ses portes un faubourg menaçant pour sa suprématie et pour son monopole. Tel était Bouvignes pour Dinant , Verviers pour Liège, Poperinghem pour Ypres.

Les grandesvillesavaiententreellesuneautre dispute, au sujet des eaux. C'était à qui détournerait l'Ypres ou la Lys (1). Entre cités qui vivaient de commerce, on comprend de reste toute Tanimosité de ces querelles : elles étaient atroces, soit en Flandre, soit en Italie.

Quand Liège fut brûlée, en 14G7, par le duc de Bourgogne, les gens du Limbourg, conduits par un chevalier du voisinage, se chargèrent de cette besogne : ceux de Maëstricht et d'Huy vinrent aider et se chargèrent de démolir les ponts.

Dans la lutte de Mantoue et de Vérone, trois mille

(1) Voir YHistoire de France de M. Michelet, tome V, pages 323 et 524.

Mantouans avaient été pris : on leur coupa le nez (1). Telle est la puissance des mêmes institutions chez des peuples tout différents d'ailleurs I L'analogie paraît jusques dans les détails, dans les moindres façons de la lutte. J'en veux citer un épisode curieux.

Dinantet Bouvignes s'exécraient, situées en face l'une de l'autre sur les bords de la Meuse. Pour voir dans l'autre ville et pour prévenir les attaques, dit M. Michèle!, Bouvignes s'avisa, en 4324, de bâtir une tour qu'elle baptisa du nom de Crèvecœur : en réponse, Vannée suivante, Dînant dressa sa tour de Monlorgueil. D une tour à l'autre, d % un bord à l'autre de la Meuse, ce n'était qu'outrages et qu'insultes.

En Italie, il faut croire que Pérouse etChiusi offraient la môme situation respective. Il y avait à coup sûr les mêmes haines, et Pérouse ayant construit devant Chiusi la tour Bocca questa, Chiusi lui opposa tout d'abord une autre tour qu'elle nomma Bocca l'altra.

L'illustre historien qu'on a déjà cité, fait observer que le lien hiérarchique était faible dans le pays Wallon, dans le Hainaut, dans le Brabant, faible entre les villes, entre les fiefs, au sein de la famille même.

« Ce fut, dit-il, une cause de ruine. Le chroniqueur de « la ville de Liège nous dit avec simplicité un mot pro- « fond qui n'explique que trop l'histoire de Liège (et bien « d'autres histoires!) // y avait en ce temps-là à Viré- « sur-Meuse un prudlwmme qui faisait des lettres et

(i) Ferrari, Histoire d'Italie, tome II, page T6.

« des ondes, et qui peignait des blasons de toute sorte. « Les nobles allaient souvent le voir pour son talent, « et lui demandaient des blasons. Ce qu'il y avait <« d'étrange, c'est que les frères ne prenaient pas les « mêmes, mais de tout contraires d'emblèmes et de « couleurs : pourquoi ? Je ne sais, si ce n'est peut-être « que chacun d'eux voulait être chef de sa famille, et « que l'autre n'eût pas seigneurie sur lui (1).

« Chacun voulait être chef et chacun périssait. Au « bout d'un demi-siècle de domination, la haute bour- « geoisie à Liège est si affaiblie, qu'il lui faut abdiquer « (1384). Liège présenta alors l'image de la plus com- « plète égalité qui se soit peut-être jamais rencontrée : « Les petits métiers votent comme les grands, les ou- « vriers comme les maîtres : les apprentis même ont « suffrage... »

Il faudrait comparer ce tableau à celui de l'Irlande au Moyen-Age. Elle a quatre provinces et autant de rois : au-dessous de chaque trône, des princes divisés entre eux et affectant la souveraineté : au-dessous de chaquelprince, une foule de clans dont la vassalité est

(1; Mélart cite un curieux exemple de celte passion d'indépendance locale.

« La petite ville de Ciney qui devait porter ses appels aux échevins (THuy, finit par obtenir d'en être dispensée. Huy à son tour prétend qu'un de ses évèques lui a donné ce privilège qu'aucun de ses bourgeois ne pût être jugé par les échevins de Liège, et cet autre qu'ils ne seraient tenus d'aller en guerre à moins que les Liégeois ne les eussent précédés de huit jours. »

(2) Hemiecourt, pages 1 et 179.

nominale, où les antipathies sont héréditaires. Que faire dans cette incohérence, si ce n'est la guerre? Elle était sans trêve et sans merci. « Presque tous les princes ir- <* landais, dit M. Gustave de Beaumont, meurent de « mort violente. On conçoit sans peine qu'un pays où « les forces sociales sont ainsi mutilées, et n'ont de « contact entre elles que pour s'annuler les unes les c< autres, est de tous les pays le plus favorable à l'in- « vasion d'un conquérant; quelques puissantes que « puissent être ces forces réunies en faisceau, chacune « d'elles s'anéantit dans son isolement. »

Parmi les communes de la Hollande le spectacle est moins sinistre ; mais il est odieux et repoussant.

Un publiciste hollandais a dépeint ces scènes d'intérieur avec des détails précis et abondants, tout chargés d'ombres. Au fait, il nous raconte là ce qu'il y a peutêtre de pis au monde : l'esprit de secte dans la cité. Le mal des sectes religieuses est médiocre : elles ont audessus d'elles la puissance publique, qui saura bien les réduire à se détester en paix. Mais si le mal gagne cette puissance elle-même, si la secte se met dans la cité, d'où viendra le remède? Du même fonds qu'une ville prétend exister par elle-même et à part, tout y affecte cette prétention. Les pouvoirs, les classes, les industries s'isolent et se retranchent dans des privilèges. On ne se divise pas seulement ; on se subdivise. Les confréries apparaissent dans les corps de métiers, et les collèges dans les universités. Le moyen d'arrêter une logique, un tempérament? Ajoutez que des existences

parquées font des esprits étroits, que des mœurs exclusives font des cœurs haineux, et vous avez la petite ville dans toute sa laideur. Telle est en Hollande la commune indépendante, la cité souveraine : seulement, comme la souveraineté a ses illusions, cette petite ville égorge quelquefois de grands citoyens (1).

En résumé, un pays où les pouvoirs publics sont centralisés, aura peut-être des révolutions avec leur effet naturel qui est de troubler Tordre, de blesser la justice, de compromettre la paix et d'exposer la nation. Un pays à pouvoirs disséminés ne court pas ces risques, et j'en sais bien la raison : il n'a ni ordre, ni justice, ni paix, ni lien national.

(1) Voir Y Esprit des institutions judiciaires, par M. Meyer, tome III, pages 62 et 63.

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