CHAPITRE NEUVIÈME
D'un mérite des gouvernements non centralisé*,
qui est la liberté*
J'ai dit largement ce qui désole, ce qui ruine les peuples où il ne s'établit pas de pouvoir central : mais je n'ai pas tout dit. L'humanité ne saurait pas jusqu'où elle peut monter, s'il n'y avait çà et là dans le passé quelques-uns de ces petits peuples pour le lui apprendre. On ne peut pas dire qu'ils soient des nations : ils ne savent pas garder leur indépendance : ils ne connaissent guère les droits humains. Avec cela ils ont un secret de grandeur (je sais bien lequel) , et traversent le monde en l'illuminant.
Qu'est-ce qu'a duré la Grèce des héros et des chefsd'œuvre ? tout au plus un siècle et demi, dans l'angoisse et l'extermination. Mais cette tempête a laissé le genre humain enrichi, exalté à jamais. C'était la liberté I Saluez... ce n'est pas le nom de Dieu, mais c'est son œuvre entre toutes : je suppose que l'homme qu'il fit à
son image, c'est l'homme libre, c'est-à-dire sujet comme lui à des lois seulement.
C'est la liberté qui fit de quelques cités de la Grèce ce que le monde n'oubliera jamais : Ce n'est pas autre chose. La langue d'Homère et tout ce qu elle suppose de civilisation, n'y suffisait pas : Le génie d'Athènes ne se dénoua, ne se révéla dans toutes ses splendeurs qu'au soleil de la démocratie. Telle fut la grandeur de ce petit peuple, dès qu'il ose s'appartenir! Les forces humaines croissent avec cet espace qui s'appelle liberté, et sous des lois qu'il a faites l'homme n'a pas une vertu, pas un don qui ne paraisse.
Les grandes pensées, a-t-on dit, viennent du cœur : oui, d'un cœur libre et orgueilleux. Vous trouvez peutêtre quelque grandeur au Moyen-Age. Ne vous y trompez pas, cette grandeur est celle de la liberté : libres étaient les grands feudataires, l'Église, les communes.
La liberté n'est pas une pure négation : nier le tyran c'est affirmer l'homme et le citoyen. Les hommes libres croient à eux-mêmes et se confient à leurs pensées : il y parait aux œuvres. J'ai assez dit, ce me semble, que la liberté est un dissolvant de la société, un obstacle aux nations qui se forment; mais aussi bien c'est une exaltation de l'individu, porté à la hauteur où l'on sait, où l'on ose, où l'on crée. 11 faut que l'homme s'élève pour élever à sa suite l'humanité; le génie et l'héroïsme sont choses individuelles apparemment. C'est à ce titre que la liberté, formant des instituteurs au genre humain, est salutaire et merveilleuse.
LA CENTRALISATION 12t)
Elle fait des hommes qu'il est malaisé dégrouper et de fondre, de réunir ep masses et de tenir réunis longtemps sous la même loi. A peine voyez-vous dans l'histoire quelques générations et quelques milliers de citoyens sur cette crête orageuse de la liberté, démocratique : ces petits peuples se consument au feu qu'ils portent en eux-mêmes, mais non sans avoir jeté sur le monde des lueurs immortelles : et toute la gloire des fondateurs d'empire, des législateurs, des créateurs d'unité nationale, est de répandre sur le nombre et sur l'espace, les vérités que quelques hommes ont découvertes dans la folie de la liberté. Les commandements de Dieu, éclatant sur le mont Sinaï parmi la foudre et les éclairs, sont une image frappante de ce qu'il en coûte à ces initiateurs de la liberté.
On peut parler de l'Italie, même après la Grèce. Les agitations, les déchirements de l'Italie, nés de sa liberté, lui ont laissé ou même lui ont fait une grande destinée.
L'Italie a créé la richesse avec toute l'efflorescence
du beau et du vrai que la richesse fait éclore chez les
peuples d'esprit. C'est que les hommes y étaient encore
plus excités au travail, n'ayant ni rois ni seigneurs pour
en prendre le fruit, qu'ils n'en étaient détournés par
les risques de guerre, de confiscation, de vols à main
armée. Dans ce déchaînement universel, l'effort pour
produire était encore plus grand et plus heureux que
pour détruire. Quant à la pensée, il s'en dépensait
LÀ CRNTIUUSATIOS
beaucoup en Italie, aux embuscades et aux empoisonnements ; mais il en restait encore plus aux créations, aux jouissances les plus élevées. Tant de noirceurs et de pillages ne pouvaient épuiser tant d'inspirations et de richesses qu'épanche la liberté.
Nous retrouvons encore ici ce misérable chapitre des exceptions. Il est écrit qu'on ne peut rien affirmer en matière politique et peut-être en matière humaine, sans avoir tout aussitôt à reprendre son allégation, pour la limiter et la nuancer.
Ainsi, nous venons de reconnaître que la liberté est l'influence sous laquelle les esprits fleurissent et fructifient, s'épanouissant en œuvres d'art, de science, de littérature. Mais que dire des juifs? que dire du dixseptième siècle et du dix-huitième siècle en France? Voilà une nation, voilà des époques célèbres, je suppose, dans l'histoire de l'esprit humain. Étaient-elles libres ?
La moindre difficulté est à l'égard des juifs, avec leurs lois qui prohibaient l'esclavage du juif et qui stipulaient à certaines époques le partage égal des biens : cela ressemble à un certain souci de l'équité sociale, de la dignité humaine. Il ne faut pas s'étonner que ce peuple ait produit le livre.
Mais le dix-septième siècle en France, quelle était donc sa liberté? Elle était que les esprits acquiesçaient à Louis XIV, qu'ils eussent acclamé ce gouvernement,
s'il se fût mis aux voix. L'obéissance était volontaire, ce qui sauvait la dignité des hommes, et avec cette dignité le ressort des intelligences. Il faut admettre, avec M. de Maistre, qu'à certains moments exceptionnels les représentants d'un peuple peuvent n'être pas ses mandataires. Il faut prendre la vérité où on la trouve, surtout quand il s'agit d'une vérité sans laquelle on ne peut rien entendre au passé.
Reste notre dix-hui tième siècle — sans institutions, sans estime possible de ses gouvernants, comment lui fut-il donné de porter si haut toutes les gloires de l'esprit? Où trouvait-il la liberté qu'il faut à cette création? Il la trouvait dans les mœurs qui appelaient, qui autorisaient de toutes parts la hardiesse intellectuelle. Des salons, applaudissant un livre audacieux, un public qui le dévore, des hommes d'État pleins de tolérance et de mansuétude, au point de corriger les épreuves du Contrat social, tout cela n'est pas une institution. Mais ces mœurs peuvent beaucoup pour ce qu'elles favorisent : elles font l'espace devant l'écrivain, la renommée sur ses œuvres. Il n'a pas cette tranquillité d'esprit, qui est la définition que Montesquieu donne de la liberté : mais la gloire est à ses côtés. Au dix-huitième siècle, les philosophes avaient pour eux cette puissance des mœurs. Qui est-ce qui les réprouvait? Louis XV. Mais tout ce qui faisait autorité dans le monde et dans l'État, leur était ami ou complice, si vous aimez mieux. :
En résumé, la liberté n'est pas étrangère aux peuples qui vivent de Centralisation : une nation gouver-
née au centre peut l'être par elle-même, c'est-à-dire, par le procédé représentatif. Toutefois, la liberté a paru d'abord, et peut-être avec son plus vif éclat, parmi des sociétés où la Centralisation était nulle, la représentation politique inconnue, la souveraineté individuelle et directe.