CHAPITRE NEUVIÈME ne la liberté civile et de la liberté politique
Il ne faut pas s'y tromper : cette liberté qui est Thonneur de notre espèce, la plus grande chose connue parmi les hommes, c'est la liberté politique. J'entends par là le droit des nations à se gouverner elles-mêmes — n'être pas gouverné, c'est ce qu'on appelle tantôt liberté civile, tantôt individualisme: un tout autre idéal qui n'exagère pas seulement la nature humaine, comme c'est le droit et le devoir d'un idéal, mais qui la contredit absolument. Une société se décomposerait, marchant dans cette voie par une réduction systématique du gouvernement : elle périrait au but, si par merveille il lui élait possible d'y atteindre.
Tenir l'homme pour souverain, lui déclarer qu'il ne relève que de lui-même, c'est le plus étrange oubli de toute histoire naturelle et psychologique. Quand les an-
ciensle traitaient d'animal politique, ils lui disaient son fait delà manière la plus pertinente. Politique, c'està-dire fait pour la société, pour la discipline, tel est l'homme de par toute sa nature.
Il n'est pas, je suppose, un être abandonné à son caprice, il doit obéissance à une loi morale qu'il sent et qu'il connaît. Mais obéira-t-il à cette loi dont le moindre précepte est suum arique ? C'est ce qu'il faut voir. Considérez que cet être a charge de se conserver luimême, que sa nature est de se préférer à tout, et qu'il y est sollicité par un véritable appareil d'instincts ou plutôt d'appétits. Tel est l'égoïsme. Est-ce assez dire? non. Il faut ajouter, pour en finir d'un trait, que toute société bien faite a des lois pour protéger l'enfant contre le père, des lois nées de l'expérience et de la nécessité. Le cœur humain, dans ce qu'il a de plus doux et de plus pur, a encouru ce stigmate.
On voit ce dont il s'agit : la loi morale menacée en nous par des instincts, n'est gardée que par des sentiments et par des notions. L'événement de ce conflit est facile à deviner : les instincts prévaudront, et la loi morale sera violée, à moins qu'elle ne reçoive un renfort extérieur, qu'elle ne soit appuyée et imposée du dehors : Delà, les gouvernements.
Mais si l'homme doit obéir à la loi, il ne doit obéir qu'à elle. Or, comme la volonté imposée par les gouvernants à titre de loi pourrait n'être que le caprice d'autres hommes, il faut que chacun, dans la mesure de ce qu'il vaut, concoure à faire la loi ou tout au
moins à instituer le législateur. Voilà dans sa racine et dans son essence la liberté faite pour l'homme. Il a des lois ; il n'est pas né pour l'arbitraire, et doit en être affranchi, purgé de toutes parts. Il me semble que l'œuvre est accomplie dès que l'homme est soustrait aux fantaisies d'autrui par l'origine de la loi, tout comme il est soustrait par la loi à sa propre fantaisie.
Que veut-on de plus? que l'homme ne subisse pas de loi. Mais oubliez- vous que Tégoïsme est en lui à l'état d'instinct, tandis que l'altruisme (je demande pardon du mol) est une simple donnée de l'entendement, ou tout au plus une vague émotion de sa sensibilité? Tout ce que vous disputez au contrôle delà loi, vous le livrez à un mobile dont la malfaisance n'est pas plus douteuse que la prépondérance.
Qu'on nous permette d'insister sur ce côté de la nature humaine, sur la place supérieure qu'y tient l'égoisme, armé comme il l'est pour la conservation de l'individu et de l'espèce. Cet]£ prééminence organique de l'égoisme en a frappé bien d'autres. Ne voyez -vous pas que tout le christianisme est plein de cette intuition ?
C'est là ce que les théologiens, exagérant la chose, appellent l'inclination au mal, la déchéance de notre raison. C'est sur cette base que reposent les. dogmes du péché originel, de la grâce, de la rédemption. Vous hésiterez peut-être à croire que dé grands esprits çà et là, ou du moins que les observateurs, les confidents nés de tout chrétien, depuis qu'il y a des chrétiens,
aient pris plaisir à une pure imagination. Un fond de vérité supportait leur doctrine : le monde avait quelque raison de se reconnaître dans cette inclination au mal dont l'entretenaient les théologiens : et ce qu'il a cru si facilement et qui lui a fait croire tant d'autres choses, donne la mesure de ce qu'il vaut.
Après tout, il vaut mieux que ne l'accordent les théologiens ou les philosophes de l'absolutisme. Nous ne pensons pas nous être rendus coupables du moindre acquiescement à leurs anathèmes.
Autre chose est de dire avec Hobbes que la raison n'existe pas en nous — avec les théologiens, qu'elle est déchue et corrompue — ou de dire, comme on le fait ici, qu'elle rencontre en nous la contradiction et l'ascendant d'une autre force. Aimer le mal pour lui-môme ou pour soi-même, cela est fort différent.
A ce dernier point de vue, nos éléments sympathiques sont primés, mais non effacés, par nos éléments égoïstes : les premiers, moins puissants, moins impérieux que les seconds, ont cependant leur action et leur lucidité, dont le moindre effet est de supporter les gouvernements, dont le triomphe est de les créer avec de tels organes que le caprice des gouvernants et celui des gouvernés soient également réprimés, ne donnant à l'homme d'autres maîtres que les lois. Tel est l'emploi des parties hautes de notre nature : il ne faut pas leur en demander beaucoup plus, parmi la moyenne des hommes. Se préférer à tout, et néanmoins vouloir, composer, subir un gouvernement, c'est la condition
assez complexe, c'est la combinaison où aboutit un être qui peut dire comme Médée : Video meliora, proboque, etc.
On trouve dans un ouvrage récent, volumineux et fort remarqué, la théorie que voici en quatre mots : Ni Dieu ni État (1). C'est aller bien loin. Cette négation n'explique pas comment le monde a pu naître, ni comment il pourrait vivre avec les éléments qui le constituent. La Providence aurait pu préposer chacun de nous au bonheur de son semblable; il lui suffisait pour cela de mettre en nous le dévouement au môme degré qu'elle y a mis l'égoïsme. Elle aurait pu (et cela n'eût pas été de trop) nous révéler en même temps les conditions de bonheur pour chacun de nos semblables, ajoutant ainsi à notre intelligence autant qu'à notre conscience. Bref, elle aurait pu ne pas créer des hommes, et peut-être que dans ce monde inédit les gouvernements eussent été superflus. Au lieu de cela, elle a créé des êtres où se rencontrent à la fois des instincts égoïstes, des perceptions morales, des lumières d'esprit. Nous allons voir que ces êtres, qu'il faut gouverner parce qu'ils sont égoïstes, ne sont pas relevés de cette sujétion par leur conscience et leur intelligence.
Parce que l'homme a ces attributs, ce n'est pas à dire
(1) De la Justice et de la Révolution, par M. Proudhon, trois volumes in-8°.
qu'il soit fait pour se gouverner lui-même et seul. Je vois bien qu'il en tire une grande assistance : mais de qui les tient-il, façonnés et profitables, si ce n'est de la société? Qui est-ce qui nous donne toutes nos proportions d'àme et d'esprit? Qui est-ce qui nous peuple de sentiments, de notions, de conduite apprise, de savoir-vivre, dans le sens élevé du mot, si ce n'est le milieu où nous grandissons? L'homme doit à la société l'état de sa conscience et de son intelligence : telle société, tel individu. Où trouvez-vous des hommes capables de penser et de vivre autrement qu'on ne fait autour d'eux? Les exemples en sont rares, si haut qu'on s'adresse.
Voyez Pascal, tout scepticisme et tout génie ! Il finit par croire les mêmes choses que Louis XIV. Voyez Turgot, qui a fait ses preuves d'esprit tempéré et maître de luimême : Il entre au séminaire, il s'achemine vers l'épiscopat, pour douter après tout comme doutaient autour de lui les encyclopédistes. Rien n'est comparable à cette puissance de la société sur nos opinions, sur nos sentiments et peut-être au-delà. Ce milieu n'a pas son pareil pour nous créer en quelque sorte une seconde fuis. Platon en va chercher un singulier exemple. « Le désir « d'un commerce avec sa sœur, dit-il, ne vient pas « même à la pensée du plus grand nombre des hom- « mes. Une simple parole éteint en eux tout désir de « cette nature... Chacun de nous depuis sa naissance « entend toujours et partout dire la même chose à ce
« sujet... La voix publique a un pouvoir merveilleux, « puisqu'elle va jusqu'à nous empêcher de respirer « contre la défense de la loi (1). »
Merveilleux est le mot : car ici la désuétude et l'horreur se sont faites sur une chose qui fut d'abord pratiquée, permise comme le mariage entre frères et sœurs. À cet égard, la société a défait et refait la conscience humaine. Tout lui appartient dans celte création, et tout lui obéit, même les sens.
Je ne crois pas répéter le dire d'Helvétius : je n'aurais garde d'insinuer que toute morale est une invention et une convention sociale fondée sur l'utile, quelque chose qu'on ignore à moins de l'avoir appris, comme la chi-
(i) Des Lois, tome VIH, livre 8, page H6, de la traduction de M. Cousio.
Qu'on me permette en passant de remarquer la sobriété, la chasteté suprême de ces expressions. Ce n'est pas que les Grecs fussent chastes : il s'en fallait de beaucoup. Mais ils avaient une manière d'entendre l'art, qui ne souffrait pas la confusion des genres. Tout le monde sait qu'Aristophane était un monstre d'obscénité : à peine peut-on faire allusion devant des femmes au titre de ses pièces. C'est qu'apparemment la comédie était la place permise, la carrière ouverte au genre léger. Hors de là, il n'y en a pas trace: Nulle limite n'est plus sévèrement gardée. Le passage qu'on vient de citer, en témoigne assez par le voile exquis dont il s'est enveloppé : et ce scrupule, cette délicatesse se rencontre partout ailleurs que dans la comédie. C'est au point que dans Y Œdipe- Roi de Sophocle, après la scène où la femme d'OEdipe apprend qu'elle est sa mère, elle disparait : le poète la dérobe aux spectateurs, la relègue au fond de son palais : objet immonde et saugrenu dont on entend de loin les gémissements, elle n'offense plus les yeux du public. — On expliquerait peut-être par le même principe le mélange que s'interdisaient les Grecs do sérieux et du comique.
mie ou la géométrie. Non vraiment, la loi morale exisle par elle-même : nous en savons naturellement les grands Iraits, et nous naissons avec une aptitude àr la reconnaître dans les moindres, dans les plus fugitifs. Ce n'est pas une pure déclamation que cette apostrode Rousseau : 0 Montaigne, toi qui te piques de franchise et de vérité, sois sincère et vrai, si un philosophe peut l'être, et dis-moi s'il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d'être clément, bienfaisant, généreux, où /' homme de bien soit méprisable et le perfide honoré.
Mais si la loi morale est une et universelle, combien les applications en sont inégales et variées, soit dans l'espace, soit dans le temps, soit à travers les différents échelons d'une même société !
Comparez donc nos spectacles et nos cirques à ceux des Romains ! Notre loi protectrice des animaux à l'infanticide légal des Chinois ! les mœurs enjouées d'Otaïtî aux mœurs écossaises ! les Juifs, que le Moyen-Age brûlait et rançonnait, aux Juifs actuels! La polygamie, que <lis-je ? la polyandrie (l'Orient ne se refuse rien) au mariage occidental, cette bénédiction d'un seul amour! Cela prouve que l'humanité est une, que la morale est une; mais que les sociétés sont diverses, qu'elles comprennent diversement la loi morale, et l'enseignent aux hommes avec des nuances où éclate tout le pouvoir de ces institutrices, toute la prépondérance des milieux sur les êtres.
L'état social est l'atmosphère où l'homme complète
et pour ainsi dire acquiert son être : ce milieu ne lui est pas moins nécessaire pour sa fructification morale que ses parents pour lui donner le jour, que la terre pour le porter, que l'air pour emplir ses poumons. A-t-il quelque chose en propre? Oui, sans doute : il a des aptitudes innées, tantôt perdues de torpeur, tantôt qui s'échappent en écarts. 11 avorterait, si ce n'était le milieu où l'attendent tous les développements, toutes les disciplines de son être. . . Et vous croyez être souverain? Vous êtes sociable, voilà tout : et cela veut dire, non pas que vous avez les vertus de la société, mais que vous en avez le besoin ; que vous êtes né pour la dépendance et la mutualité, avec des devoirs qui sont la charge de vos droits ; que vous êtes fait pour abdiquer aussi bien que pour régner, pour subir une puissance collective aussi bien que pour être une puissance individuelle ; en deux mots d'Aristote, que vous n'êtes ni Dieu ni bête pour vous suffire à vous-même.
Montrer à quel point l'homme est de toutes parts l'obligé de son milieu, ce serait un compte sans fin.. Fouillez, énumérez son esprit et ses mœurs ; tout ce qu'il sait, tout ce qu'il professe, tout ce qu'il pratique de correct, c'est la société qui le lui a appris : ce n'est pas sa conscience. En voulez-vous la preuve? Donnez-vous le spectacle de cette conscience'en face de toute chose nouvelle et inopinée qui éclate parmi les hommes. Cette preuve vaut la peine qu'on s'y arrête. Il faut voir /'iratinct divin, la voix céleste, Je guide immortel, comme dit Rousseau, aux prises avec l'imprévu, avec l'extraor-
dinaire. Il n'y a pas de stupeur, pas d'effacement dont il ne soit capable : en général, il s'égare et se déprave franchement.
Pourquoi les révolutions sont-elles fécondes en crimes? Ce n'est pas parce qu'elles sont un produit populaire et brutal ; car il y a des révolutions de toute sorte, sous des noms différents, pour le compte de l'autorité aussi bien que pour Je compte des masses ; et l'on ne voit pas qu'elles soient plus scrupuleuses les unes que les autres. Le mal des révolutions est ailleurs : il lient à l'imprévu qui déborde avec elles dans les événements et dans les situations. On s'aperçoit alors de ce que valent les consciences livrées à elles-mêmes, exposées à des rencontres sur lesquelles ce grand casuiste de la loi et de l'opinion ne leur a rien appris. L'homme ne regarde guères eu lui pour savoir ce qui est bien, mais autour de lui. Ainsi dressé, il copie avec ivresse, les révolutions échéant, toutes les lâchetés et toutes les noirceurs.
Ce que les révolutions ont d'immoral tient tellement à ce qu'elles ont d'imprévu, que dans un pays où elles se multiplient, elles s'améliorent: on ne les reconnaît plus : l'échafaud, la confiscation générale, la banqueroute en disparaissent... La guerre elle-même a bien ses lois.
J'ai cité l'exemple des révolutions, parce que c'est le plus grand cas d'imprévu et celui auquel nous sommes le plus sujets. Mais d'une manière générale, on peut dire que tout ce qui étonne les peuples, tout ce
qui prend au dépourvu le commun des consciences, les accable.
Un pays surpris par Pinvasion crie aux traîtres et massacre les frères de Witt. Désolé par une peste, il crie à l'empoisonneur, et cela non-seulement à Milan ou à Florence, il y a quelques centaines d'années, mais de nos jours, dans une des capitales du monde civilisé, où le choléra faisait rage. Quand la famine sévit, ou quand l'incendie se répand comme une contagion, le soupçon court comme la flamme. On dirait qu'il n'y a qu'une loi dans les temps d'alarme : la loi des suspects. C'est l'heure du crime, et du crime féroce. Rendonsnous justice : avec nos mœurs élégantes et raffinées, nous sommes les gardiens, quelquefois les hôtes d'une ménagérie. Il y a le quart d'heure du tigre pour les plus polis. Nous avons bien vu cela dans nos guerres civiles. Ne me parlez pas des gens qui ont eu peur : ils se vengent de cette surprise des sens par la cruauté, et pour n'avoir eu rien de viril, n'ont rien d'humain.
Telle est la conscience, en face du nouveau et de l'extraordinaire : une Égérie sans voix, sans défense. Corinne nous montre Numa dans le bois sacré du Capitole, consultant la divinité des gens de bien, la conscience interrogée dans la solitude. On ne saurait mieux dire. Soit : la conscience est éloquente et lucide dans l'isolement, dans le recueillement ; mais en vérité l'impromptu n'est pas son fait.
Or, cela est de grande conséquence : car les sociétés modernes, à titre de progressives, voient chaque
jour l'imprévu éclore sous leurs pas, dans les droits politiques, dans les forces économiques ou naturelles, dans les règles de conduite. Cette opération du progrès nous apporte ici un élément de solution ou plutôt de précision. Il faut savoir en effet qui est-ce qui va enseigner aux hommes la manière d'en user avec tout cet imprévu. Ce n'est pas leur conscience, toujours surprise et balbutiante à l'aspect de la nouveauté. Ce n'est pas l'opinion qui est encore à naître sur ces choses de la veille. Reste la loi, pour mettre la discipline et la règle dans les nouveautés. Il n'est que le développement de l'État pour répondre à l'expansion, et, si l'on veut, au déchaînement de la société. Si l'on voulait rendre cette idée par des analogies, il serait à propos de les multiplier : il faudrait comparer une société progressive à un couvent dont la règle se réforme, à une famille où les nouveaux-nés se succèdent de près, à une manufacture qui change ses machines, à un orchestre qui apprend sans cesse de nouvelles partitions, à un collège où les méthodes, les études, la discipline, la gymnastique s'élèvent et se compliquent. Est-ce que les soins et l'autorité du supérieur, du père de famille, du chef, du gérant, du principal, peuvent se relâcher un instant?
Vous me montrez en vain des peuples adultes, des nations qui se possèdent, qu'il vous plairait de livrer à leur sens éclairé et mûri. Illusion et aventure! C'est la loi qui a créé cette élévation de conscience, laquelle n'est acquise qu'aux choses anciennes et éprouvées.
Cette conscience est muette à l'égard des cas nouveaux. Elle tient pour permis tout ce qui n'est pas défendu par la loi: et cet axiome triomphant des peuples individualistes nous montre assez qu'il appartient aux lois de prémunir, d'enseigner la conscience humaine. Est-ce qu'il ne s'est pas formé, est-ce qu'il ne s'est pas accumulé pendant des siècles toute une bibliothèque de casuistes pour commenter à l'usage des sociétés progressives les commandements de Dieu et de l'Église. Il n'est pas moins nécessaire que le législateur retouche et cultive sans cesse, au point de vue politique, le sens moral des nations. En attendant que l'opinion fasse loi, c'est aux lois à faire l'opinion. Comme c'est la société qui dresse l'individu au gouvernement de lui-même, n'attendez pas qu'il se gouverne dans les choses où elle ne lui a pas encore fait sentir le frein et l'aiguillon.
Je n'oublie pas qu'il y a deux choses dans l'action de la société : la loi et l'opinion. Et l'on va peut-être me demander s'il ne vaudrait pas mieux laisser à l'opinion la discipline des choses nouvelles que d'en charger la loi.
A cela je vois plusieurs réponses — d'abord, c'est que l'opinion qui a le plus d'effet sur les hommes est celle des classes supérieures , gouvernantes : il eu est de l'opinion comme de la mode, qui descend et ne remonte pas. Or la meilleure manière de répandre celte opinion, c'est de l'afficher et de l'accentuer en loi. Dans les pays où l'opinion a le plus d'empire, elle ne néglige pas cet accessoire. Ce n'est pas elle qui a dé-
Iruit en Angleterre le trafic et l'esclavage des nègres ; c'est un acte du Parlement. Pourquoi ne pas commencer par où Ton doit finir? — En second lieu, il n'est pas dit que l'opinion va produire sur-le-champ l'effet que l'on s'en promet. Elle ne se forme pas du premier coup, elle n'agit qu'à la longue. Si la loi qui s'impose n'est pas obéie tout d'abord, que penser de ce qui se propose? Il n'élait pas messéant, il était véniel, il y a deux siècles, de tricher au jeu, ainsi qu'on le voit dans les mémoires du chevalier de Grammont. Nous avons mis tout ce temps pour en venir à la probité des caries, telle qu'on la voit de nos jours.
Le temps est peut-être à lui seul un grand ouvrier d'ordre et d'harmonie; il use volontiers bien des perturbations ; mais il est, comme on dit, l'étoffe dont notre vie est faite, et il ne parait pas compter avec elle. Rien n'est plus favorable à l'individu que l'action de la loi, mûrissant et précipitant les choses, gratifiant une génération de ce que le temps laissé à lui-même n'eût apporté qu'aux générations suivantes. Attendre l'éveil de l'opinion, dans l'impunité des uns et dans l'exploitation des autres, c'est chose qui paraît insoutenable, surtout de nos jours. Les temps modernes ont une logique autrement vive et résolue. Aujourd'hui une idée n'est pas plutôt née dans la science, qu'elle passe à l'application. C'est du moins ce que Ton voit dans l'ordre matériel. La télégraphie électrique a été offerte au public par l'État avant que le public l'eût demandée. Pourquoi l'État attendrait-il une impulsion
extérieure pour réglementer toute chose nouvelle de Tordre économique ou moral, laquelle, sans cela, tournerait à l'abus et à la perversion?
Mais j'ai un bien autre grief contre l'opinion. Elle a un défaut qui n'est pas moins que le défant de sens moral. Je la tiens pour une puissance, s'il en fut, obtenant de nous des choses non commandées par la loi, et nous détournant d'autres choses que la loi ne défend pas. Le duel, les dettes de jeu, les lettres anonymes, la discrétion en certaines fortunes, autant de sujets où l'opinion règne absolument et par une force qui lui est propre. Mais si l'opinion est distincte de la loi, elle ne Test pas moins de la morale. Elle est sans voix contre la corruption des mœurs, contre le jeu et l'agiotage, contre la versatilité politique, contre l'hypocrisie religieuse. C'est elle qui courbe les hommes devant le pouvoir, l'argent, la naissance. Et elle a ses pauvretés comme ses bassesses ; je veux parler des préjugés contre le travail. Quand le commerce maritime et l'exploitation des colonies apparurent au dix-septième siècle comme un principe de grandeur nationale, il fallut un édit pour réhabiliter ce travail et concéder qu'il ne dérogeait pas. L'opinion n'y eût pas suffi, et quelle opinion! celle de Colbert et de Louis XIV!
Il s'en faut de tout que l'opinion soit un écho et une sanction de la loi morale. Elle est la conscience du vulgaire, ni plus, ni moins : quoique puissante, elle est médiocre de cœur et lente à se prononcer. N'y
comptez pas pour la discipline des nouveautés que suscite le progrès.
L'élément moral supérieur, c'est la loi ; car l'opinion publique n'a pas de conscience : car la conscience individuelle est primée par l'égoisme : car l'instinct sociable, ainsi que nous le verrons plus tard, offre la même lacune que l'opinion et l'égoisme, c'est-à-dire l'insouciance du juste et du vrai.
11 faut s'arrêter ici pour montrer en peu de mots le chemin qu'on a parcouru .
Faits pour discerner le bien et le mal, nous avons là une faculté réelle, mais peu détaillée, peu spontanée, qui se développe sous le poids des siècles dans la société, et sous le poids de la discipline sociale dans l'in- • dividu. Elle a cela de pauvre, qu'elle supporte mal l'imprévu qui éclate et abonde dans la société, tantôt sous le coup des révolutions, crises et accidents de toute sorte, tantôt sous l'action régulière du progrès. Telle est la conscience en elle-même, et absolument. Par rapport à nos autres facultés, elle représente en nous un goût de justice et de vérité qui ne tient pas devant l'égoisme, armé qu'il est en instinct pour certaines fins voulues par la Providence.
Il suit de là que les lois régnent sur l'homme à un double titre : pour former et suppléer la conscience en face des nouveautés qui surviennent dans une société progressive : pour réduire notre égoisme qui a des avantages naturels sur la conscience la mieux façon-
née. Le progrès, voilà le grand titre auquel les sociétés sont tout à la fois plus puissantes et plus gouvernées.
Ainsi l'homme a des lois inlimes et ne peut néanmoins se passer de lois extérieures, positives, pour les confirmer et les développer. Mais il doit mettre la main à celles-ci : autrement il n'échapperait peutêtre à son caprice individuel que pour retomber sous le caprice officiel, et sa destinée serait violée. La liberté politique, c'est-à-dire le gouvernement, à l'état d'élu et de contrôlé, tel est le régime qui répond à toute la nature humaine, lui donnant la loi et seulement la loi pour souveraiue. Quant à la liberté civile, ce n'est pas un régime connu, c'est un idéal où l'égoisme peut se comporter en instinct qu'il est, et la conscience en virtualité qu'elle resterait.
Vous pouvez rejeter ces conclusions, niantle principe d'où elles découlent, c'est-à-dire la prédominance de l'égoisme. Mais qu'allez-vous mettre à la place? Vous plairait-il de tenir pour prépondérante en nous les facultés intellectuelles et morales? Alors abolissez le gouvernement. Par quelle logique passerez -vous d'un être excellent, où du moins portant en lui toute sa discipline, à un être qu'il faut gouverner ? Quelle raison y a-til de régenter une espèce, où ce qu'il y a de meilleur est en même temps ce qu'il y a de supérieur C'est,
(!) On fait allusion ici à un fort beau livre [De la Liberté, par M. Jules Simon), où l'on croit avoir remarqué cette inadvertance. Elle est d'ailleurs sans influence sur les nombreuses solutions qui compobent l'ouvrage, et l'on ne saurait équilibrer le gouvernement
dites-vous, que l'homme ne peut exercer lui-même son droit de légitime défense, et que dès-lors il convient de déléguer ce droitàune puissance publique.— Rien n'est plus vrai, mais cela n'est pas toute la vérité. Si le faible ne peut se défendre contre le fort, est-il prouvé que le pauvre d'esprit ou de biens, soit plus à son aise en face de l'homme qui a les dons de la fortune et de l'intelligence? Abandonnerez-vous ces rapports à eux-mêmes? — Aussi bien est-il permis de penser que les individus, quels qu'ils soient les uns pour les autres, aient la capacité du bien public ? Laisserez-vous aux individus le soin de l'ensemble, de l'avenir, en un mot, de la nation? Ainsi vous ne pouvez abolir le gouvernement, cela est hors de question : et d'un autre côté, vous ne pouvez en admettre quelque chose, qu'à l'instant la porte ne soit forcée par les analogies les plus impérieuses, et grande ouverte à tout l'appareil des gouvernements connus.
Ce serait peut-être le lieu d'apprécier les théories pessimistes, absolutistes, qui se font de l'homme une toute autre idée. On n'en voit pas la nécessité ; on ne discutera pas la thèse de Hobbes ni la doctrine des théologiens. On les écarte, comme étrangères à ce sujet, comme destituées de conclusions politiques.. Nous dirons à Hobbes : « Si l'homme est né méchant, vous « n'avez rien à imaginer, rien à prévoir en fait de mo-
et h liberté avec plus de rectitude que ne fait M. Jules Simon dans les divers cas où il considère ces deux puissances eu face l'une de l'autre.
a narchies ou de républiques à son usage; l'homme « ainsi fait ne formera pas de société, ne souffrira pas « de gouvernement. Si l'homme est un loup, c'est ainsi «que vous l'appelez (homo homini lupus) , pourquoi « vivrait-il comme les abeilles ou comme lès castors?
Nous dirons aux théologiens : « Si le sens humain « est un sens corrompu et réprouvé, il ne doit pas tou- « cher à la chose publique ; il ne doit même toucher à « rien : l'homme privé, l'homme tout entier n'a pas de « raison d'être.
On a vu des théologiens se faire publicistes, et se mettre en frais de combinaisons politiques, de programmes socialistes. Cela est un peu léger de leur part.
t Ce discours seul le libertinage... »
Il convient de les rappeler à la pureté de leurs principes. D'une raison corrompue comme celle de l'humanité, ils ne devraient rien attendre, rien souffrir. Pourquoi en appeler des rois aux papes, comme fait If. de Maistre? Il n'y a pas lieu de juger les gouvernements, pour remplacer ce qui est mauvais par ce qui ne saurait être meilleur. Pourquoi charger l'État de si grands devoirs et permettre aux hommes la résistance passive, comme fait IL de Bonald (1)? Laissez en paix les gouvernements : ils ne peuvent que mal faire, et nous en ferions autant à leur place.
Je m'en tiens aux Pensées de Pascal, qui n'aurait
(Vf Législation primitive, chapitre xn.
15i , LA CENTRALISATION
garde de toucher à quoi que ce soit, parce qu'il méprise tout, abus et réformes. Voilà un contempteur, un désespéré ! Les plus fameux mélancoliques de notre temps, les plus incompris, les plus ulcérés contre la nature, la société, la Providence et le reste, n'atteignent pas cette hauteur, cette vérité de dégoût. Au fait, ils n'ont pas commencé par retrouver la géométrie : il leur manque les ailes de Pascal pour voir les hommes si petits. Lui, il use de son droit quand il met tout au monde sous ses pieds, lois, traditions, monarques, et jusqu'à la propriété I Sur quoi ne marche-t-il pas? on dirait le cheval d'Attila. 11 fait litière et carnage des idoles sociales : puis, ayant regardé son arme, Samson la rejette, et conclut paisiblement à souffrir ces choses, la raison humaine qui voudrait les changer étant aussi méprisable que le reste. Et tout iinit par ce mot : cor comminutum, sentiment chrétien. A la bonne heure, voilà qui est orthodoxe, qui est logique ! Oui, réduisez votre cœur, éteignez-vous, écrasez-vous (contrition ne veut pas dire autre chose), ou plutôt, mourez ; c'est ce que vous avez de mieux à faire de la vie, un cas désespéré, dès qu'elle n'a pas en elle de quoi se gouverner.
Nier la vie, la société ou l'État, tel est l'excès logique des théories qui font l'homme pire ou meilleur quel'égoisme organique : ce dernier principe gagne à la comparaison la valeur politique qu'on ne trouve pas dans les autres principes qui se proposent d'expliquer la nature humaine.
Mais les objections ne sauraient manquer dans un sujet de cette complexité, et des objections à compter, à peser mûrement. L'heure est venue d'y songer. La parole est d'abord à celle que voici :
L'individu est antérieur et supérieur à la société, faite qu'elle est d'individus; c'est par eux qu'elle existe et par eux qu'elle avance. Pourquoi dès-lors cette force individuelle qui est le fond de tout dans la société, qui en est à la fois le ciment et l'impulsion, ferait-elle défaut à l'individu, dès qu'il s'agit de lui-même et de sa conduite privée? Pourquoi la substance, la sève, l'initiative des individus, qui constituent et gouvernent l'agrégation, ne suffiraient-elles pas à en gouverner les parties? Pourquoi la raison individuelle et l'opinion publique que les hommes mettent dans la loi, n'agiraitelle pas sur eux directement et n'aurait-elle pas l'effet de la loi ? La raison privée ou collective est un bien naturel qui persiste à côté des biens acquis et composés dont elle est le fond; cette faculté serait-elle donc étouffée sous ses œuvres? L'homme ne peut-il jouir du patrimoine accumulé par ses ancêtres, de tout le capital d'esprit et de moralité que les siècles lui ont légué, sans en être opprimé, sans cesser d'être lui-même sous le poids de cette éducation? Le capital, puisque nous venons de toucher ce mot, le capital procède du travail ; mais les capitaux accumulés par tant de générations ont-ils donc pour effet de dessécher le travail, de tarir leur source ?
Voilà, je suppose, une objection qui n'est pas voilée ;
on a pris plaisir à l'exposer, à la construire dans toute sa force et tout son jour. Or, il faut tenir cette théorie pour fondée à certains égards : il faut reconnaître, dans les limites qui seront spécifiées tout à l'heure, les services dont l'individu est capable envers lui-même, la puissance inviolable qui lui appartient. Mais il convient d'abord de montrer l'excès et l'illusion qu'on croit apercevoir dans celte doctrine.
J'ai peine à croire, en effet, que l'individu soit antérieur à la société, qu'il en représente non-seulement la substance, mais l'élément créateur. De ces données que je conteste on voudrait conclure qu'il est capable de se suQire à lui-niêine et d'appliquer à sa propre discipline les dons au moyen desquels il a créé et ordonné la société : mais la base manque à l'argument.
Le fait est que l'individu et la société sont parallèles et contemporains. Us sont donnés, ils apparaissent en même temps. Vous ne pouvez isoler l'un de l'autre cet être et ce milieu ; de plus hardis oseraient dire : Ces deux êtres. Est-ce qu on peut naître, grandir, apprendre le langage et la vie en dehors de cette société rudimentaire qui s'appelle la famille? Vous pouvez bien me demander si je connais des sociétés sans individus : mais je voudrais savoir à mon tour où se rencontrent des individus en dehors de la société. Comment sont-ils nés, ces êtres sans pareils? Par quels soins mystérieux ont-ils franchi l'enfance, découvert la parole, le feu, la flèche, le canot, tous les arts dont ne peuvent se passer les sociétés les plus humbles?
L'homme isolé, réduit à ses seules forces et à ses seules acquisitions, sans passé intellectuel, sans traditions morales et nourricières, cet homme est à découvrir; l'expérience ne Ta trouvé nulle part, et l'imagination elle-même est impuissante à le rêver. Tout ce qu'elle a pu inventer, c'est Robinson : et encore Robinson est-il l'élève de la société, qui a versé dans son île déserte, outre l'esprit qu'il lient d'elle, tout le contenu d'une arche. Vous arrivez à une pure contradiction dans les termes, à un énoncé qui tombe de lui-même, quand vous supposez la société produite par des êtres qui supposent eux-mêmes invinciblement une société préexistante.
On ne trouve pas tout d'abord une analogie pour exprimer ce rapport nécessaire de l'individu et de la société. La société tient à l'homme plus étroitement qu'un milieu, par exemple, aux êtres pour lesquels il est fait ; on pourrait supposer notre terre, notre atmosphère, sans les êtres dont elles sont peuplées : il n'y a rien d'absurde dans l'idée d'un théâtre préparé et vide — d'un autre côté, l'analogie tirée d'un ensemble et de ses éléments, ne serait pas plus satisfaisante ; car l'individu se confond plus intimement avec la société que les éléments avec l'ensemble qui les relie ; car ces éléments, des matériaux, par exemple, peuvent exister indépendamment de l'édifice, tandis que l'homme en dehors de la société, est un être et même un rêve impossible.
Le rapport le plus analogue à celui de l'individu et
de la société, c'est peut-être le rapport de la pensée et de la parole. Comment penser sans cette parole qu'on ne profère pas, mais dont l'esprit a besoin pour distinguer et nommer les choses? Aussi bien, comment parler, si la pensée n'a pas fourni la matière du discours? Il y a là deux problèmes qui se ressemblent ou plutôt qui se confondent. Rechercher l'origine de la société ou l'origine du langage, c'est tout un, puisque l'échange, sans lequel il n'y a pas de société, est celui de la pensée.
A ce sujet, on peut multiplier les hypothèses, sans en trouver une où la société nous apparaisse comme née de l'individu. De trois choses l'une — ou la société a existé de tout temps : c'est le panthéisme que cela, qui m'étonne et même me révolte un peu, sans que je puisse m'en donner de bonnes raisons — ou elle a été créée adulte et parlante, complète, munie de tout savoirvivre, absolument comme on nous représente Minerve engendrée du cerveau de Jupiter — ou deux individus seulement ont été le principe des sociétés, mais moyennant assistance et révélation divine, pour tenir lieu d'éducation sociale à ces échappés du néant. On ne peut se dérober à l'une de ces trois hypothèses ; dans aucune l'individu n'existe par lui-même et n'apparaît comme le créateur des sociétés.
Je me trompe. Il existe une dernière hypothèse, la plus défavorable de toutes aux pouvoirs et à la dignité de l'individu. Il vous plairait peut-être de supposer une création ascendante, laquelle, non contente du
singe, aurait perfectionné son œuvre et produit l'homme, déposant en lui des aptitudes destinées à des développements successifs.
Or je ne veux pas relever ce qu'il y a d'inintelligible dans la partie de ce développement qui serait la conquête de la parole et de la pensée. Je n'insiste pas non plus sur ce que cette échelle ascendante des êtres paraît fortement niée dans le dernier état de la science. Je veux seulement remarquer que nulle hypothèse n'est plus propre logiquement à écraser l'homme sous la société. De quel droit ce produit accumulé des générations éteintes viendrait-il se poser en face de la société et traiter avec elle de puissance à puissance? Comment prendrait-il en lui la force et la science de ce rôle, lui qui doit à la société tout ce qu'il sait, tout ce qu'il peut?
Ici les facultés individuelles ne sont rien ou quasirien : le produit social est tout. Comment cette nature si pauvre aurait-elle, à l'égard de la société, un principe d'indépendance, de réaction? Loin que l'homme ait fait la société, comme le suppose l'objection que l'on s'est posée, loin qu'il en soit le contemporain, ainsi que nous le reconnaissons, il en est ici la très humble créature : et comme c'est elle qui l'a fait ce qu'il est, elle doit absolument le maîtriser et le dominer.
L'hypothèse lamoins fâcheuse à l'individu est celle qui fait de l'individu et de la société deux contemporains, je ne dis pas deux êtres contemporains : Ce n'est pas le cas de recommencer la querelle desréalistes etdesnominaux.
Il est inutile de rechercher si la société est un être tout comme l'individu, ainsi qu'on Ta tenté d'une façon ingénieuse dans un livre dontilétaitquestiontouUU'heure(l). Je n'ai que faire de cette métaphysique. Je vois, et cela me suffît, que la société est une colleclion d'êtres non pas juxtà-posés au hasard, niais groupés et réunis pour la justice, la sécurité, l'échange, sans lesquels ils ne pourraient vivre. À ce titre, la société est un rapport nécessaire qui a le droit de durer, de se maintenir ; par où elle donne lieu à des suites, telles que la puissance publique et le sujétion de l'individu, aussi nécéssaires que pourraient l'être les droits d'individualités réelles attestées par des organes et par une destination visibles.
Mais pourquoi la force pour maintenir ce que nous qualifions de nécessaire ? On ne croit pas s'être servi là d'une qualification impropre ni d'une conclusion fausse. Les individus et la société pourraient ne pas exister ; ils sont contingents en ce sens. Mais des êtres lels que sont les hommes ne peuvent exister ni même se concevoir au dehors de la société. En' ce cas, il est vrai de dire que le rapport est nécessaire entre ces êtres une fois donnés. Un bâton n'est pas nécessaire : il est nécessaire toutefois qu'un bâton ait deux bouts.
Reste cette question : pourquoi la société, un rap-
[\] De la Justice dans la Révolution et dans V Eglise, par M. Proudhon, tome I, pages 480 et suivantes.
port nécessaire, ne subsisterait-elle pas d'elle-même ?
Parce que la société est un rapport entre des êtres libres qui par là peuvent nier celte nécessité, et nonseulement libres, mais égoïstes, mais qui la nieront : qui, après en avoir été les élèves, les produits, les bénéficiaires, la rejetteront comme onéreuse et oppressive. Il y a bien des parricides — il faut donc une force pour le maintien de la société. Il n'y a rien ici qui ne se rencontre partout ailleurs. Tout rapport nécessaire, toute loi de l'ordre physique ou moral, tout fait général ou régulateur,est flanqué d'une force pour en assurer l'observance. L'État est la force préposée à l'existence des sociétés qui est une loi, tout comme les appétits sont préposés à cette autre loi de la conservation des individus. Voilà des lois bien gardées. Il y a seulement ceci de particulier à l'ordre des faits sociaux, que le pouvoir de violer la loi et la société étant dans l'individu, le pouvoir de les maintenir doit être en dehors de l'individu. Ailleurs la loi et la force ne sont pas distinctes, la force n'étant que l'action constante de la loi, ce qui est le cas de la gravitation des corps — ou bien elles coexistent dans le même être, quoique distinctes, ce qui est le cas de la loi de conservation et de la force des appétits chez l'individu.
Dire que la société est nécessaire, que l'Etat est né- • cessaire, cela ne nous apprend rien sur le genre de puissance qui doit être attribué à l'État sur l'individu : Mais cela nous apprend quelque chose. Étant donné des êtres sans lesquels on ne peut imaginer un rapport,
et d'autre part un rapport sans lequel on ne peut imaginer des êtres, nous en savons assez pour conclure de là que ces deux éléments se valent et ne peuvent être sacrifiés l'un à l'autre : qu'ainsi l'autonomie des individus n'est pas la règle, que leur assujétissement n'est pas l'exception, et qu'il faut purger de cette vanité toute controverse relative aux droits respectifs de l'individu et de l'État. .
« Il n'est pas besoin, dites-vous, d'une force exté- « rieure à l'individu pour le maintien de la société : « cette hypothèse est superflue. La société étant néces- <r saire, il faut croire qu'elle se conserve non par un fait « humain, fût-il officiel, mais par une impulsion de même « nature que la faim et la soif, par un instinct ; ce qui « est le mode d'action de la Providence dans l'homme. »
Je reconnais que les instincts font une certaine figure dans le monde. Quand la Providence a quelque grand dessein sur les hommes, ce n'est pas à la raison privée , ou publique qu'elle en confie l'exécution : elle y pourvoit par cette puissance irréfléchie et irrésistible des instincts. Il y en a pour conserver l'individu, pour conserver l'espèce : pourquoi n'y en aurait-il pas pour conserver la société ? L'objection est plausible. Seulement, remarquez ceci : les instincts ont toujours des organes, et ces organes ont toujours des moyens : chasse, pâture, agriculture, mariage et bien d'autres, pour en venir à leurs fins. Est-ce que le gouvernement ne serait pas
par hasard l'organe de l'instinct sociable? Voyez : le gouvernement est partout aussi bien que la société. C'est qu'apparemment l'un et l'autre procèdent du même fond.
Toutefois, celte explication laisse beaucoup à désirer. Ce qui est universel parmi les hommes et qui peut passer pour un instinct, c'est le besoin par où ils sont entraînés les uns vers les autres : voilà ce qui existe par soi-même et partout. Mais le goût naturel des biens, l'exercice spontané des qualités qui constituent une société lolérable et régulière, c'est toute autre chose. Ce goût, ces qualités surtout ne sont rien moins qu'universels. Quant au pur et simple instinct sociable, il se satisfait de mille façons, et les hommes se recherchent avec des vues fort diverses. Quelques-uns vont à leur semblable la main pleine et ouverte; la plupart, pour l'échange des choses ou des idées ; beaucoup, pour en faire une proie, une victime, un gibier.
Dans les divers cas qu'on vient de voir, l'homme ne peut se passer de l'homme. La Brinvilliers et Cagliostro, n'ont pas moins besoin de leurs semblables que saint Vincent de Paul. Rien ne varie comme les expressions de l'instinct social. Au dixième siècle, je crois, un grand-duc de Moscovie demande à l'empereur de Constantinople des prêtres, des archimandrites, des vases sacrés, et convoquant ses sujets il les baptise en masse sur les bords du Borysthène. Voilà un cas de rapprochement, de communion, qui est louable : mais un voyageur (qui venait de loin, il est vrai), m'a parlé
d'une peuplade de l'Amérique centrale visitée par des
missionnaires qu'on n'avait pas revus ; elle en désirait, elle en demandait d'autres. Savez-vous ce qu'étaient ces néophytes? Des antropophages mis en goût. Les hommes se cherchent à toutes fins : Hobbes ne leur en prête <lue de perfides et de mal saines.
Pour juger, dit-il, dans quel dessein les hommes s 1 assemblent, il n'y a qu'à voir ce qu'ils font quand ils sont assemblés : et il nous les montre pratiquant dans leurs réunions une telle malfaisance de langue, que c'est à qui sortira le dernier.
Au demeurant, l'instinct sociable n'est pas un élément moral plus pur que l'opinion ; la loi est supérieure à l'un et à l'autre. Instituée pour prendre soin de la justice et de la vérité, peut-être en offrira-t-elle quelques traces. Elle a une mission, et quelquefois elle est l'œuvre d'un grand homme ou d'une élite. Mais qu'attendre d'éléments qui représentent le vulgaire dans l'exercice de sa vulgarité?
On voit ce qu'il faut penser de cette hypothèse que les individus ont faitla société et qu'ils sont capables de se gouverner par le même pouvoir qu'ils ont fondé et constitué l'ordre social.
Il nous reste à examiner si les individus qui n'ont pas inventé les sociétés, n'en sont pas du moins les promoteurs.
Pour certains esprits, cette initiative est évidente par 'apport au progrès social : dès-lors elle peut aussi bien paraître dans les conduites privées, et se passer de lé-
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gislalion... Ici on commet une inadvertance, on érige le progrès en un fait général et élémentaire qu'il n'est pas. Toute société n'est pas progressive: un philosophe, traçant le tableau des progrès de l'esprit humain, nous montre les hommes, d'abord chasseurs, puis pasteurs, puis agriculteurs, puis industriels et commerçants. Mais ce programme, cet itinéraire est de pure fantaisie. Il y a d'éternels chasseurs, d'éternels pasteurs : les Peaux- Rouges, les Arabes, les Tarlares, sont tels aujourd'hui qu'ils ont été dans tous les temps. Ils n'ont pas d'autre tradition ni d'autre perspective que leur état actuel. Aujourd'hui que nous voyons de près les Arabes, nous savons que l'idée de progrès, de changement n'est pas en eux. Durer, persister, être demain ce qu'ils étaient hier, ce qu'ils sont aujourd'hui, voilà tout l'horizon de leur pensée. C'est le fait des peuples qui vivent de religion, la mêlant à tout. Comment changeraient-ils ce qu'ils tiennent pour sacré? améliore-t-on ce qui vient de
Dieu? L'aptitude au progrès ne se rencontrant pas dans toutes les sociétés, on peut douter que ce soit une faculté élémentaire de l'homme, un principe de gouvernement • intime, commun à toutes les intelligences. Ce doute s'aggrave, si l'on vient à considérer l'origine et l'opération du progrès dans les sociétés qui en sont capables.
Il n'en est pas du progrès comme du soleil qui brille pour tous les yeux. Les hommes sont inégaux : d'où il suit que quelques-uns sont les premiers, de par leur génie et leur vertu, à concevoir le progrès. Ce rayon
descend d'abord sur les plus élevés, sur les mieux doués. Mais comment passera-t-il de là dans le commun des consciences? Comment tous les hommes en viendrontils au sentiment et aux idées de quelques-uns ?
Ici commence le rôle de la force, l'action nécessaire des lois et de l'État. Il faut reconnaître que le vulgaire finira de lui-même par voir et par sentir comme ont fait les initiateurs, et par aller volontairement où d'abord il fallut l'entrainer. On peut croire que les mœurs formées d'abord |par la loi, en tiennent lieu tôt ou tard. Solon se confiait aux mœurs quand il refusait de faire une loi contre le parricide ; il ne pouvait avoir d'autre raison que l'état des mœurs, pour juger impossible à Athènes, un crime qui n'était pas sans exemple ailleurs. Et pour prendre nos exemples plus près de nous, il est permis de penser que la loi pénale contre tout endommagement des voies ferrées, sera un jour inutile : la vendetta des intérêts dépossédés aura un terme. Mais quelle que soit cette puissance des mœurs, ce n'est pas une raison pour que le pouvoir social abdique et désarme, car à chaque instant la nouveauté survient; une tentation, une épreuve pour la moyenne des consciences, lesquelles dûment instruites à l'égard des choses anciennes, ont besoin, à l'égard de toute chose nouvelle, d'un enseignement dont la première façon est de les intimider.
Un homme doué d'une heureuse nature, dit Platon, n'aurait pas besoin de lois : avec un peu de raison et
de vertu, les lois suffiraient et guideraient seules les citoyens; mais comme nous ne sommes que des hommes, et que les lois s'adressent à des enfants des hommes, les châtiments sont nécessaires.
On ne peut mieux rendre compte de la discipline qu'il faut à des êtres égoïstes, d'une race égoïste, cultivés d'ailleurs par des exemples et des préceptes d'égoisme.
Je me demande en outre, et ici je n'émets qu'un soupçon, si les hommes ne perdent pas quelque chose de leur puissance sur eux-mêmes, ne subissent pas une certaine altération de leurs facultés dirigeantes, à mesure que les sociétés se compliquent et se mûrissent, et que renseignement social acquiert plus d'étendue et de poids. A l'aspect d'une loi qui touche à tant de choses, qu'elle semble faite pour tout prévoir, l'homme croira peut-être que tout ce qui n'est pas défendu par la loi est permis : c'est la fin des consciences. Et puis, comparez donc les commandements de la société à ceux de la conscience ! La société nous parle du haut des religions, dès le berceau, avec l'insinuation de la famille : plus tard avec le prestige du monde, avec la majesté des lois et de l'idéal, avec l'unanimité du génie et de la coutume ; et elle ajoute à tous ces enseignements la gravité croissante des siècles qui les enracine chaque jour au plus profond de l'humanité. Avec l'habitude d'obéir • à ce qui descend de si haut et de toutes parts, l'homme obéira-t-il à moins? Quand il n'entendra plus ce tonnerre des réprobations ou des acclamations sociales,
mais simplement la voix de sa conscience, il croira peut-élre ne rien entendre.
Ces expressions sont au-dessous du sujet : mais si l'on m'oppose à titre d'analogie que le travail, après tant de richesses qu'il a produites, n'a rien perdu de sa sa puissance productive, on me fournit l'occasion d'expliquer plus nettement mon idée. Il est clair que la richesse née du travail ne le tarit pas; mais elle lui fait d'autres conditions. D'immenses capitaux seuls capables d'acquérir des machines, lesquelles seules sont capables de produire avec fécondité et économie, ont pour effet de frapper d'impuissance le travail individuel et isolé, et lui font une loi de s'agglomérer sous l'empire du capital au service des machines. Je ne dis pas que cela soit un mal ; c'est au contraire une phase du progrès économique. Je ne prétends pas que les facultés périssent sous leurs œuvres,' mais elles en sont dominées jusqu'à un certain point ; et dans une société où le progrès s'est donné carrière, la conscience des hommes pourrait bien n'être plus autre chose que la faculté de croire et d'obéir à la société, tout comme le travail y devient la faculté de s'associer au capital.
En résumé, la part des individus dans la création du progrès, n'est que la part de quelques-uns; de là il rayonne et gagne la société toute entière, mais à une condition qui est d'être imposé d'abord par la contrainte des lois et de l'autorité. Si les hommes ne sont en aucune façon les créateurs de la société, ils n'en sont pas en général les promoteurs ; et le progrès, pour
être une œuvre humaine, n'est pas une œuvre commune. On ne peut donc pas dire que chacun étant doué pour le progrès social, l'est à plus forte raison pour se conduire lui-môme.
On arrive à une dernière objection, qui détruirait tout, si on ne la détruisait pas.
L'homme, me dira-t-on, tel que vous l'avez dépeint, un être essentiellement égoïste, n'est pas fait pour la liberté civile ; mais est-il capable et digne de la liberté politique ? Comment des êtres, qui ont besoin d'être gouvernés, vont-ils faire ce gouvernement auquel ils doivent obéir? Comment créeront-ils eux-mêmes, exerceront-ils eux-mêmes, la puissance qui doit les gêner et les réprimer? On peut s'attendre à tout autre chose de la part de l'égoïsme ; et le pouvoir que vous donnez sur la société à des êtres où cette faculté prédomine, ne servira qu'à leur bien particulier. Comment allez-vous constituer votre chose publique ? Il n'en est pas du droit de gouverner comme du droit de travailler, de commercer, de voyager, de prier. Le droit politique n'est pas un droit naturel, ce n'est pas une liberté à l'usage de chacun, c'est un pouvoir apparemment, qui n'appartient qu'à certaines conditions de capacité. Vous choisirez dans un pays, ces conditions, ces existences, donnant aux uns le droit électoral, et aux autres, aux élus, le droit de gouverner. Mais ne voyez-vous pas que les uns et les autres, égoïstes effrénés, vont se servir du gouvernement pour leur propre bien, comme ils se
servent de leurs muscles, de leurs capitaux, de leur esprit? Attaquer, comme vous le faites, la liberté civile, c'est ruiuer du même coup la liberté politique qui n'a plus de base, plus de titre. Sentez-vous bien où vous allez? Est-ce là que vous voulez en venir?
C'est une première réponse à cette difficulté, que de montrer l'Europe, pleine de gouvernements à base nationale, meilleurs à tout prendre que les gouvernements d'autrefois et d'ailleurs ; et produisant par le concours des classes politiques, l'ordre, la prospérité et la grandeur à un degré inouï. Voilà le fait : maintenant voici pourquoi les choses se passent de la sorte, nonobstant l'égoisme, au sujet duquel nous ne rétractons rien à celte heure.
L'égoïsme est une singulière pièce, qu'il faut démonter et pénétrer : un instinct, avons-nous dit, cela explique tout. On pourrait appeler l'égoisme la faculté du moment, quelque chose qui n'est ni moral, ni intellectuel, ni physique, dont le propre est de vivre dans le présent, et de chercher uniquement les satisfactions actuelles.
On n'a rien avancé de trop en disant que l'égoisme n'est pas purement physique. Proposez, assurez à un homme, mais en perspective, les choses qui le tentent le plus hic et nunc, qu'il convoite à tout prix, à tous hasards ; vous le verrez s'éteindre, réfléchir, retrouvant tout à coup sa lucidité et sa conscience. On peut croire que don Juan (je le suppose laid et vieux, tout en le laissant riche) n'eût pas voté une loi en faveur
de la polygamie. Je ne sais par qui fut votée la fameuse loi des États-Unis contre l'alcool ; mais il se fait en Angleterre une certaine agitation pour naturaliser cette loi, et l'on dit que c'est une propagande d'ivrognes.
Cette concentration de l'homme en lui-même et dans
le présent, n'est pas moins que le secret de la vie. S'il nous était loisible de songer à l'avenir, comme l'avenir mérite qu'on y pense, qui voudrait vivre dans les conditions actives et variées qui sont nécessaires à la société? Tout au monde serait couvent, et il manquerait à ces couvents des fidèles pour faire l'aumône, des frères-servants pour faire la besogne.
L'égoïsme est borné dans ses vues et de son côté la conscience n'est pas corrompue en soi. Cela explique comment l'égoïsme ne traverse pas la conscience, alors qu'elle s'emploie à créer ou à soutenir des gouvernements, gardiens de la loi morale, institués finalement contre l'égoïsme. Tout comme il ne recherche que les satisfactions actuelles, il ne prévoit pas les gênes et les répressions futures, indéterminées, que contient implicitement une puissance publique; ou, s'il y entrevoit quelque chose, c'est une protection contre les autres, qu'il ne soupçonne pas d'être une protection pour eux. C'est le propre de cette faculté, instinct qu'elle est, de ne pas voir ce qui peut la servir ou lui nuire à distance.
L'égoïsme perd toute lucidité dès qu'il est en présence du temps, du nombre, de l'espace; et l'homme
ne sait plus reconnaître son intérêt, encore qu'il le préfère à tout, à travers ces complications qui l'aveuglent. C'est pourquoi il souffre les gouvernements en général : on peut croire que par la même lacune il ne saura pervertir, en la ramenant et la réduisant à son usage, toute mesure particulière de législation ou de gouvernement. Il est sans prise, il est même sans prétention sur toute chose réglementaire.
Mais l'égoisme n'est pas toujours un instinct, comme il est naturel qu'il le soit parmi le vulgaire politique. Au sommet de la société, la lumière et la prévoyance lui viennent. Est-ce que les classes supérieures et gouvernantes ne détourneront pas le gouvernement à leur profit? Elles le voudraient qu'elles ne le pourraient pas, contrôlées par l'opinion, responsables envers l'électeur, composées d'intérêts divers qui font de toute loi une transaction. Et puis le voudront-elles? Je crois pour ma part à une certaine exaltation qui gagne les hommes dès qu'ils sont constitués législateurs, souverains. Tout comme l'abîme appelle l'abîme, on s'élève sur les hauteurs, on se transfigure au Monthabor. t'influence des milieux est écrite partout. Par quelle anomalie l'atmosphère politique serait-elle seule dépourvue de toute influence, de toute pénétration? Quen'a-t-on pas vu de notre temps? Est-ce que l'aristocratie anglaise n'a pas abdiqué ses lois céréales et ses bourgs pourris ?
Quand l'égoïsme n'a pas la véhémence d'un appétit, tout est sauvé. Raisonneur et intelligent, il
n'est plus à craindre!" L'intelligence ouvre la porte à tout ce qui modère l'instinct : il y a chance qu'elle se laisse approcher et gagner par toute considération saine et tempérée. Prenez les classes, les nations, les époques les plus intelligentes, vous les trouverez toujours morales entre toutes, par leur aptitude à saisir la liaison du juste et de l'utile. Je me demande môme si cette moralité supérieure n'est pas inhérente à l'intelligence elle-même encore plus qu'à ses produits. Comment une notion vive et forte ne serait-elle pas mieux obéie qu'une notion obtuse? Si l'idée du juste et du vrai a des droits sur notre esprit, elle les exerce d'autant mieux qu'elle rencontre un esprit plus capable de sa fonction à l'endroit des idées. Si la pensée est ce qui nous détermine, elle est d'autant plus déterminante quelle est plus forte et plus lumineuse. L'esprit réagit alors sur la volonté, de toute l'action que la vérité a sur lui. Je n'en veux citer qu'un trait : la force intellectuelle, par cela même qu'elle entretient la mémoire des choses, est faite pour créer l'action. Comment la présence d'une idée n'en ferait-elle pas la puissance? Toutes choses égales d'ailleurs, un esprit vif et étendu ira plus facilement au bien qu'un esprit borné.
. Ainsi, dans un pays qui se gouverne lui-même, l'égoïsme du vulgaire ne songera pas à égarer le gouvernement : l'égoisme des classes intelligentes et supérieures y songera bien, mais ne le voudra pas : d'où il suit que, sans être capable de liberté civile, nous le
sommes de liberté politique. L'égoisme, s'il n'était maîtrisé par les lois, prévaudrait sur l'intelligence et sur la conscience; mais l'égoisme ne fonctionne que sur les choses particulières, bornées, présentes. La conscience, écrasée dans ces rencontres, se relève sur le terrain de la puissance publique : une œuvre, une question générale s'il en fut, et réussit à la vouloir, à la constituer, à l'exercer môme tolérablement.
De ce que la liberté civile n'est pas à l'usage de l'humanité, de ce que l'œuvre des gouvernements est nécessaire et permanente, il ne faut pas conclure que le gouvernement s'applique à l'homme tout entier. Me serais-je servi d'expressions d'où l'on puisse inférer que j'asservis l'homme à la société, que j'en fais une molécule, un engin, un fonctionnaire? Je ne le pense pas. J'ai reconnu au contraire qu'il fallait tenir pour vraie à certains égards la théorie de l'individualisme ; j'ai promis de dire en quoi, et je vais essayer à cette heure de montrer la sphère où l'homme n'appartient qu'à luimême, et ne peut être suivi, touché parle pouvoir social.
D'abord il est inviolable dans sa pensée, en ce sens que l'expression peut en être punie, mais non étouffée. Toute la différence des esprits n'empêche pas que chaque esprit n'ait le même fond, et surtout les jnêmes limites. Quand la faculté intellectuelle qui est commune à tous les hommes, est en état chez l'un d'eux de pren-
dre la parole et de s'adresser au public, cette parole doit être libre à ses risques, sous sa responsabilité : et comme nul n'est infaillible, nul n'a le droit, quand il a tout dit, de fermer la discussion et d'imposer le silence. C'est aux mœurs politiques à fixer en chaque pays le mode d'expression qui doit être permis et le genre de juridiction qui doit être assuré à cet exercice des esprits. Ici, comme partout, le droit n'existe que par la garantie, et la plus sûre garantie, c'est le jugement de la société, c'est-à-dire le jury. Qu'on coupe la langue qui a calomnié, cela se conçoit à la rigueur ; mais une pure atrocité, c'est de couper une langue pour qu'elle ne calomnie pas. Les gouvernements n'en font pas d'autres toutes les fois que, pour supprimer un abus, ils suppriment une faculté. C'est tuer au lieu de discipliner.
Cette liberté des intelligences n'est pas moins d'intérêt social que de droit individuel. Il faut que toutes les idées se produisent devant la société, pour qu'elle y reconnaisse et choisisse le progrès.
Il n'est pas prouvé que dans cette diversité des esprits et des conditions, les plus puissants occupent les plus hautes, où ils pourraient faire le bien dont ils ont l'idée. Laisser dire est une convocation de toutes les forces d'esprit : un procédé d'ailleurs]envers la Providence, un moyen de racheter l'inégalité de ses dons, en les laissant paraître et se répandre au profit de tous.
Ainsi la société, qui impose aux hommes la loi mo-
raie, ne peut sous ce prétexte toucher à sa libre pensée, et l'homme est souverain de ce chef. Il ne Test pas moins dans la sphère de ses intérêts purement privés. Ici nous sommes dans le domaine de l'utile, et la loi morale n'a rien à y voir. Peu importe, au point de vue moral, que vous cultiviez votre champ en seigle ou en maïs, que vous adoptiez tel domicile, que vous fassiez tel voyage, tel placement? L'État aurait peut-être le droit d'y regarder, lui qui n'est pas seulement le gardien de la loi morale, mais le gérant du bien public. Il n'en aurait garde. Il n'ira pas se substituer dans le maniement des intérêts privés à l'égoïsme et à l'intelligence qui composent l'homme privé.
Rien n'est plus fécond que cette combinaison de force et de lumière : Il convient de la laisser à ses œuvres qui n'ont pas leurs pareilles. C'est là qu'on voit l'homme s'écraser de travail et de privations. Ni Sésostis avec ses pyramides, ni Louis XIV avec ses aqueducs de Maintenon, n'imposèrent à leurs sujets la somme d'efforts accomplie volontairement par tel ouvrier à la tâche, par tel paysan dans sa vigne. Là est née cette immense épargne rurale qui s'est révélée de nos jours et qui a été le nerf des guerres récentes. Il est vrai que l'intérêt privé, dès qu'il est mêlé au collectif, perd celle vigueur ; l'égoïsme répugne, en faisant son bien, à faire celui des autres ; mais l'individu est incomparable pour les choses qu'il lui est possible de faire seul et à son seul profit.
J'aperçois enfin un troisième cas d'indépendance,
un cas du moins où la morale ne peut être sanctionnée par la loi positive : je veux parler du précepte qui est de faire le bien. Allez donc demander à cette créature pleine d'elle-même, entraînée si passionnément vers son propre bien, qu'elle fasse violence à son penchant le plus impérieux, la violence du sacrifice. Le législateur n'y a jamais pensé : il n'a pris sous sa garde que le précepte négatif, celui qui interdit la malfaisance, et bornant sa tâche à ce soin, il l'a trouvée assez lourde et assez compliquée.
En résumé, le grand principe de sujétion pour les hommes, c'est la loi morale qu'ils violeraient si volontiers, et qui doit leur être imposée du dehors. Mais cette loi a des parties facultatives au point de vue humain, que la loi humaine ne consacre pas : elle y échouerait. Les religions seules, offrant à l'homme un plus grand prix, un prix éternel, infini, peuvent lui imposer la vertu. En outre, la loi morale ne prévoit pas tout un ordre de faits et d'actes qui se gouvernent par l'utile seulement, qui ne peuvent se classer, s'apprécier au point de vue de la conscience. On voit que la sujétion humaine aies bornes de la loi morale.
Telle est la liberté, telle est, si l'on veut, la souveraineté de l'individu. Il y en a pour sa condition physique, il y en a pour sa pensée qui peuvent se gérer et se déployer comme bon leur semble dans les limites de l'inoffensif. Rien de l'homme ne pâtit, ne se dégrade dans cette théorie où la puissance que l'homme aperçoit au-dessus de lui pour le maîtriser à l'occasion, est
l'œuvre implicite mais volontaire de son esprit et de sa conscience.
Il faut aller plus loin, il faut montrer que dans une société progressive cette puissance peut se développer sans rien ôter à la liberté dont l'homme avait joui jusque-là. Il subit peut-être, mais il ne ressent pas plus de sujétion et de discipline. C'est que le progrès, selon la forte expression de M. Pierre Leroux, est un accroissement de vie, une création continue, qui ne cesse de mettre au monde des facultés et des jouissances nouvelles. La règle que l'État nous impose à cette occasion, est un poids de plus, mais sur des forces supérieures; et dans notre existence dilatée parle progrès, le gouvernement, quoique plus considérable, ne tient pas plus de place qu'auparavant. Que diriez-vous d'un peuple où l'impôt irait toujours croissant, mais où la richesse publique croîtrait encore plus vite? Avec plus décharges, ce pays ne serait-il pas plus riche que par le passé ? Telle est une société où se rencontrent les expansions du progrès modérées parla discipline de l'État :*on peut dire qu'elle est tout à la fois plus libre et plus gouvernée. Les pouvoirs de l'État et les pouvoirs de l'individu s'y développent du même pas. Il n'y a qu'une victime : la nature, de plus en plus asservie par l'humanité. Il est vrai que l'homme,à côté de cette nouvelle puissance sur les choses, encourt quelques règlements nouveaux : mais il demeure tout compte fait, encore plus puissant qu'il n'est réglementé ; et, pour prendre un exemple, encore plus servi par les chemins de fer qu'il n'est assujéli par la police
dont ils sont l'objet. Quand^de nouveaux espaces me sont livrés, irai-je me plaindre de quelques barrières jetées ch et là, à l'endroit peut-être des précipices?
Dans un pays qui se gouverne lui-môme, le gouvernement peut s'exercer sans porter atleinte à la dignité des hommes. Dans une société progressive, il peut se développer sans toucher au degré d'indépendance dont ils jouissaient. Cela semble étrange à première vue ; mais étant donné le progrès et la liberté, l'État n'en est que plus puissant, et cette puissance n'emporte aucune diminution de l'individu.
Voilà, si je ne me trompe, l'individu relevé à la hauteur qui lui appartient. Ce ne sont pas des dons superflus et méconnus que son intelligence et sa conscience, dès qu'ils lui font un tel degré d'autonomie. Il me semble qu'on leur a trouvé un emploi suffisant, et que, traités de la sorte, ils pourraient se tenir pour contents. Quant à les prendre pour des titres de souveraineté, pour un gouvernement intime et spontané, qui, sans autre lien, sans autre contrainte, tiendrait les hommes en paix et en société, cette imagination me passe. On ne va pas après tout ce qui précède rentrer dans ce sujet, on tient seulement à montrer que nous sommes ici en présence de la plus étourdissante nouveauté : la liberté civile est une découverte du mêmeordre que le courage civil.
Être d'hier n'est un crime pour personne, pour une
idée surtout. Mais encore faut-il juger les nouveaux
venus en eux-mêmes (en général, c'est tout ce qu'ils
demandent) , et ne pas prêter à une idée nouvelle comme l'individualisme le prestige immense accumulé par les siècles sur ce grand mot de liberté.
Ce que le genre humain a toujours entendu et adoré sous ce nom, c'est de ne subir ni le joug de l'étranger, ni celui d'un homme ou d'une caste. C'est cela et ce n'est pas autre chose : la débilité, l'étroite limitation des gouvernements ne fut jamais un article de cette foi.
Les anciens étaient libres, je suppose ; ils aimaient leur liberté au point de mourir pour elle ; toutefois, ils se gouvernaient fortement. Tels étaient les Grecs. Il ne faut pas croire, parce qu'on aperçait là un territoire couvert de petits peuples, à des gouvernements faibles et restreints. L'unité politique ne suppose pas un grand territoire, une grande population. A Athènes, la loi était toute puissante, le lien social très serré. L'incohérence grecque consist£uniquement en ce que des cités parlant la môme langue avaient chacune leur gouvernement souverain. Du reste, chaque ville offrait chez elle un ensemble, une agrégation étroitement cimentée. Est-il croyable que les Grecs voulussent si passionnément des lois émanées d'eux , des magistrats nommés par eux, pour ne pas leur obéir ?
Fouillez tant qu'il vous plaira ce trésor de hauts faits et de grands mots que les anciens ont laissé derrière eux, vous y trouverez tout, excepté l'individualisme. Gouverner sa patrie, ne faire qu'un avec elle, mourir pour ses lois comme Léonidas, ou par ses lois comme Socrate, c'était toute l'âme antique.
Je sens vivement tout ce qui me manque : je suis incapable de la prosopopée qu'il faudrait ici : je ne saurais comment évoquer Miltiade, Épaminondas, Aristide,
Et tout ce que la Grèce enferma de vaillants...
sans parler des lages et des Romains. Au surplus, qu'ai-je besoin de les interroger? on voit bien comme ils entendaient la liberté.
On le voit sans phrases à deux choses, à leur manière d'en user envers la religion et envers les tyrans. Comme ils mettaient la religion dans l'État, l'État ne pouvait manquer d'embrasser l'homme tout entier, d'être étendu, véhément, robuste, irrésistible. Comme ils tuaient le tyran de quelque façon qu'il gouvernât, notez bien ceci, ce qu'ils demandaient à leur gouvernement, ce n'était pas d'être peu de chose, c'était d'être chose publique.
Quand Jupiter ôte à un homme la liberté, il lui ôte la moitié de son âme.
L'antiquité a cent maximes pareilles, et des prouesses à l'avenant. Cela nous élève sensiblement au-dessus de la région où fleurissent les maximes économiques, le programme du laisser -faire et l'acropolis du libre échange. Croyez-le bien, partout où se déploie la grandeur des événements et des esprits, il y a un sentiment moral de l'ordre le plus élevé. Vous n'êtes plus dans le domaine de l'utile : vous avez dépassé la sphère des intérêts. Par là, je juge et j'abaisse le non-gouvernement, la liberté civile, qui n'est après tout que l'ér
goïsme; qui n'a pas de bannière, pas d'idéal au vent. Je ne vois là que des hommes dont toute la prétention est d'être sans lois, sans maîtres. Mais que feront-ils de cette indépendance? Où marcheront-ils ainsi dans leur force et dans leur liberté? Tout comme le beau est la splendeur du bon, la liberté en est l'instrument et n'a de valeur que par là. Quant à la force, elle n'est, pas son but à elle-même : peut-être ne la veulent-ils que pour se faire négriers, pirates, idolâtres, polygames, sans être repris par aucune autorité ecclésiastique ni séculière, comme disait Bossuet des soldats de Cromwell...
Toute autre est la liberté politique : un vœu implicite de droit commun, d'équité sociale, de grandeur publique. Quand un peuple s'élève à une idée telle que de se gouverner lui-même, le seul projet qu'il s'avoue, est de faire de bonnes lois et de bons choix. C'est l'infirmité humaine qu'il en fasse souvent de misérables; mais il n'y a pas moins là une tendance, une affirmation saine et féconde, tandis que la liberté civile est toute négative. Voyez à l'œuvre ces deux libertés ! D'un côté, puisque nous parlons des anciens, le siècle de Périclès : de l'autre, en plein dix-neuvième siècle, en face et en dépit des nations les plus civilisées, le trafic des noirs aux États-Unis.
Laissons là l'antiquité, diront les individualistes. Elle s'accommodait, il faut croire, de la liberté politique, elle n'en demandait pas d'autre. Nous avons changé cela.
Soit : j'arrive aux temps modernes, et j'apprends que les vainqueurs de Morat et de Granson, un grand type de liberté, étaient divisés en cantons avec un gouvernement tantôt aristocratique, tantôt oligarchique, mais toujours dur et excessif. Torture, inquisition, censure de mœurs, règlement des mariages, lois somptuaires, telles étaient les mœurs politiques de l'Helvétie.
En Hollande, liberté fameuse, mais suivie de sujétions, dans l'ordre fiscal surtout, dont il y a peu d'exemples. Il s'agissait de défrayer cette longue lutte où la Hollande s'était affranchie : de là des impôts pénétrant partout. Il y en avait sur le grain à la sortie du navire, sur la farine à la sortie du moulin, sur le pain à la sortie du four. C'était un dicton à Amsterdam qu'un poisson se payait une fois au pêcheur et trois fois au collecteur (1). Les consciences, à une certaine époque, n'étaient guère plus indépendantes que les patrimoines n'étaient ménagés : on le fît bien voir à Barneveldt.
Au surplus, c'est le propre des petits États d'être fortement gouvernés. On dirait une loi. Le pouvoir dans une sphère étroite est toujours véhément et intempérant , à Ury comme à Sparte, à Liège et à Rotterdam comme dans le Massachusset. Les puritains émigrants du dix-septième siècle avaient de fortes pénalités contre les jurons. Le fait est général;
(i) De la richesse de la Hollande, tome III, page 296 et suivantes.
et la liberté de ces petits peuples, c'est-à-dire la part qu'ils'prennent aux affaires publiques, n'y fait pas obstacle. Il semble même qu'il y ait un principe de surgouvernement comme de surtaxe dans un pays libre, toute mesure politique ou fiscale y étant réputée de bien . public (1).
Où y a-t-il encore de la liberté moderne? aux environs de la réforme, je suppose. Or, voici le . "and trait politique du protestantisme. C'est Bossuct qui ] ? révèle et le signale par sa réprobation, faisant un crime à Luther d'enseigner à l'homme qu'il ne doit pas être le sujet de l'homme (2). Celte doctrine fait autorité, si je ne me trompe : or, c'est la doctrine, non de la pure indépendance, non de la liberté civile, mais de la liberté politique, laquelle est d'obéir aux lois qu'on a faites. Pourquoi donc ignorer nos traditions? Voilà ce qu'il nous faut, car voilà ce qu'on nous conteste; et notre
(\) Pourquoi cette véhémence de gouvernement dans les petits États ? S'ils sont libres, pas de difficulté : le caractère des individus, ardent, énergique, par où ils sont libres enfin, passe dans le gouvernement. Mais il y en a encore d'autres raisons — l'opinion, seul principe de la loi, y mettant l'âpreté et la variété de ses goèts, de bes haines — l'absence de grandes choses : le pouvoir se rejette alors sur les petites dont se compose la vie quotidienne et intime. — Enfin la possibilité, quand les citoyens vivent sous l'œil les uns des autres, de certains règlements qui seraient impossibles ailleurs, par exemple d'une loi somptuaire.
(2) Prononcer généralement comme Luther faisait, que le chrétien n'était sujet à aucun homme, c'était, en attendant l'interprétation, nourrir l'esprit d'indépendance dans les peuples et donner des vues dangereuses à leurs conducteurs. {Histoire des Variations, livre II, chapitre il.)
drapeau nous est donné par nos' adversaires. Hérésie! disent-ils ; n'en demandez pas davantage : vous tenez le droit et la vérité. Mais il serait hors de pçopos d'insister sur ce point. Tout ce qu'on a voulu montrer, c'est le caractère de nouveauté qui appartient à la liberté civile, tandis que la liberté politique figure seule dans le respect, dans l'adoration immémoriale du genre humain, de même que ces mots d'arbitraire, de bon plaisir, expriment l'objet de sa plus grande horreur, qui est le pouvoir de l'homme sur l'homme, et non pas le pouvoir en lui-même.
En résumé, l'homme est fait pour obéir à la loi morale dont il a la notion et le sentiment; mais en même temps il est fait pour se conserver, il est pourvu à cette fin d'un égoisme qui a la force prédominante d'un instinct. Il suit de là : 1° que les hommes doivent être gouvernés, autrement la loi morale périrait sous l'égoisme; 2° qu'ils doivent, dans la mesure de ce que chacun vaut, former et contrôler le gouvernement qu'ils subissent : autrement, des êtres faits pour obéir à des lois n'obéiraient qu'à l'arbitraire, et manqueraient* leur destinée.
Ni l'opinion publique, ni l'instinct sociable, ni la faculté du progrès ne tiennent lieu de gouvernement. Cette opinion et cet instinct n'ont pas le sens * moral à un degré suffisant. Quant au progrès, il
est trouvé par quelques-uns seulement, et loin d'être une force répandue dans la société, commune à tous les hommes, capable de suppléer l'État, il ne pénètre le vulgaire que par la force des lois et de l'État.
L'égoisme, organique et prépondérant, n'a pas pour effet de nous assujétir aux lois positives en toutes choses ; car la loi morale elle-même dont ces lois sont la sanction, ne prévoit pas toutes choses, celles par exemple qui ont rapport à la condition physique, à la gestion matérielle du monde. En outre, elle ne peut être sanctionnée humainement dans cette partie qui se rapporte à la vertu, à l'abnégation. D'un autre côté l'égoisme n'a pas non plus pour effet de rendre les hommes impropres à-vouloir et à constituer un gouvernement, c'est-à-dire une force répressive de l'égoisme. Il n'est pas un obstacle à la formation des gouvernements en général, ni une perversion des gouvernements formés sur une base nationale. Car il n'a la véhémence d'un instinct que pour les choses actuelles et personnelles. Dès qu'il s'agit de mesures d'avenir et d'ensemble, l'égoisme est sans voix; et des éléments qu'il opprime ailleurs, l'intelligence et la conscience reprennent ici leur empire.
On a quelque souci de tant d'éléments qu'on emploie pour obtenir quelque chose qui ressemble à une solution : on se demande s'ils ne sont pas trop nombreux pour être homogènes et concordants. Droit des nations sur elles-mêmes, nécessité et développement de l'État,
progrès social, inégalité des hommes, égoïsme organique, intelligence et conscience, loi morale! Voilà une abondance de données où pourrait bien se glisser la dissonnance, le hurlement. De si près qu'on y regarde, on se figure qu'il n'en est rien. Quand Tégoisme viole la loi dans tel cas déterminé et souffre d'ailleurs la puissance gardienne de la loi ; quand un homme s'impose comme législateur le sacrifice, la taxe qu'il n'eût pas offerte comme simple particulier; quand la conscience invente le progrès chez les uns et le subit chez les autres... il n'y a pas là contradiction, mais variété. C'est la combinaison, c'est le jeu d'éléments divers, dont chacun se diversifie encore, selon le milieu et l'occasion.
Les choses humaines sont ainsi faites, que nulle théorie absolue, rectiligne, ne saurait en rendre compte. Le moyen d'être simple sur un sujet qui n'est pas moins que la société? Est -elle donc d'une seule pièce, pour être décrite d'un seul trait? Une énigme si variée, si complexe, se résout-elle d'un mot? Beaucoup l'ont essayé, tous ont laissé échapper la moitié des choses. Il est doux à un écrivain de poser la plume, se reposant sur une formule qui lui représente toute son idée, s'extasiant sur la simplicité, la convergence, l'harmonie des lois qu'il a découvertes, les recommandant au lecteur (avec des larmes dans la voix) comme touchantes et admirables. Tout système a un moment où il pousse le cri d'Archimède.
Ce n'est pas ici qu'on prendra celte licence , of-
frant au lecteur une explication chargée, sinueuse, à travers laquelle il est prié de se reconnaître.
Après tout, rien n'est plus véniel que la manie des systèmes, que la course à l'idéal. Rien n'est plus humain que de définir idéal par unité. Nous aimons ce qui est simple, de tout notre dégoût pour les complications où nous vivons. C'est la réaction naturelle de l'esprit, mettant dans ses conceptions au moins l'unité qu'il souhaiterait aux choses. Ces romans n'ont qu'un tort, qui est de mal prendre leur sujet : Quand Newton lâchait la bride à sa fantaisie, c'était dans son commentaire de l'Apocalyse, et non ailleurs. Mais que* dis-je? nous rêvons sans le savoir.
Ces fêtes de l'esprit ne sont pas pour rien : il en coûte la vérité, qui ne tient jamais dans un système. Mieux vaut une esquisse dure et confuse, mais peutêtre complète, d'un modèle dont nul trait ne peut être négligé, sans trahison, sans difformité commise envers l'ensemble.