SECTION PREMIÈRE
La Centralisation est un gallicisme.
Montrer la France, centralisée comme elle Test, ce n'est pas prouver par cela même qu'elle a le goût de la Centralisation. Il y a bien d'autres choses que le goût des peuples pour décider de leurs institutions. Des pays tels que la Prusse et le Piémont éprouvent peutêtre un véritable penchant pour le régime fédéral ; seulement ils n'existeraient pas à ce régime.
. Pour connaître le naturel d'un peuple, il faut l'observer dans les choses où il peut paraître sans voile
ni mélange : je veux parler des choses d'esprit. Le style, c'est la nation. Mais il faut pour cela que la nation ait un style, c'est-à-dire que son idiôme soit capable d'obéir à sa pensée, que cette pensée elle-même se soit dénouée à quelque grand événement, el que cette grandeur soit mêlée d'une certaine diffusion de richesse et de loisir. Attendez seulement les croisades, et vous verrez le génie des races dans tout son relief, et vous saurez bien si leur politique en est l'expression ou la trahison.
Or, la Centralisation est un pur gallicisme, le reflet politique d'un goût d'unité propre à la race et qui parait en toutes choses: religion, philosophie, théâtre, théories et fictions de toute sorte.
Croire, raisonner, imaginer, voilà à peu près tout l'esprit humain. Celui de la France, à ces différentes allures, procède toujours par l'unité.
En fait de religion, ce n'est pas un procédé, c'est une passion.
En effet, dans cette sphère, l'unité n'est pas de reconnaître un seul chef; ce qui mènerait à fondre ensemble le pape et le roi. Ce n'est pas non plus de croire que telle doctrine est la seule vraie : toute secte protestante en est là.
L'unité, c'est l'intolérance, pas autre chose. Tandis que les sectes protestantes, avec toute leur infatuation, se prennent en patience les unes les autres, la France catholique ne tolère pas d'autre culte que le catholicisme. Elle fait la Ligue, elle prend La Rochelle, elle
laisse faire la révocation de l'édit de Nantes. Elle ne passe la réforme ni à Rohan, ni à Coligny, ni même à son roi, s'appelât-il Henri IV. Telle est l'unité propre à ce pays dans l'ordre religieux, et qui ne cessera qu'avec la religion.
L'intolérance n'est pas étrangère aux idées philosophiques qui se sont débattues en France ! Réalistes et nominaux se faisaient une rude guerre : il fallut que Louis XI s'en mêlât.
Il y a des pays où l'on rencontre des doctrines mixtes, de même que des pouvoirs divisés. Ce n'est pas en France que cela se voit. Là, ni Dugald-Stewart, ni Reid, ni Locke. Ce qui est français, c'est Rousseau tirant de la souveraineté du nombre toute la politique, c'est Helvétius tirant de l'intérêt toute la morale, c'est Condillac tirant de la sensation toutes nos idées. Ce philosophe mérite une mention particulière. Je n'ai pas dit que l'originalité, l'invention, fût une qualité française. Nous empruntons quelquefois, mais nous imposons à l'emprunt ce tour d'unité qui nous est propre. Ainsi il n'est pas douteux que Locke n'ait passé le détroit et engendré Condillac. Mais voici la nuance : Tandis que Locke dérive toute la connaissance humaine de deux sources, la sensation et la réflexion, Condillac fait naître toutes nos idées et même toutes nos facultés de la sensation. Par exemple, il traite la mémoire de sensation prolongée et affaiblie. Autant d'erreurs que de mots : car le souvenir est souvent un acte de la volonté, une évocation : car cette sensation (si sensation il y a),
n'est pas toujours présente, ce qui aurait lieu si elle était prolongée. — Telle est la différence entre les deux philosophes, ou plutôt entre les deux races : pluralité au-delà du détroit, unité en deçà.
Restons sur ce terrain du parallèle anglo-français. On ne se connaît, on ne se définit jamais mieux, qu'en se distinguant. Et continuons le parallèle en rappliquant à ces œuvres d'esprit qui s'adressent à la moyenne des intelligences, qui ont l'auditoire nombreux, des juges partout : je veux parler du roman et du théâtre.
Ici les différences sont tranchées, violentes, à frapper les plus obtus. Vous changez de pays, vous respirez un autre air en passant de la fiction française à la fiction anglaise. C'est toute une éducation qui vous attend : il faut vous amuser autrement que vous n'avez fait jusque-là. Peut-être vous souvient-il d'avoir lu Roland le Furieux, une anarchie de personnages et de situations, un babelisme de récits s'interrompant à plaisir les uns les autres. Jamais une plume française n'eût écrit ce poëme, et c'est tout au plus, à franchement parler, si le lecleur français s'en accommode.
Tel est le roman anglais, à cela près qu'il ne cherche pas le désordre; il l'obtient, il le rencontre naturellement. L'Anglais qui prend la plume, a peut-être entendu dire que le beau est la variété dans l'unité ; mais il n'a retenu que le précepte de variété, ou plutôt sans souci d'aucun prétexte, il obéit au génie de sa race. Aimez-vous l'abondance des épisodes, le luxe des digressions, la multipliçité des personnages? Non! Eh
bien, on en met partout dans les fictions d'outre-Manche. Une série de tableaux plus ou moins liés, l'auteur à tout propos avec ses réflexions, des dialogues démesurés, une gageure perpétuelle des détails contre l'ensemble, voilà le roman anglais. Tel personnage dont la généalogie vous est racontée tout au long, parait un instant, dit un mot et s'évapore. Peu de motifs aux entrées et aux sorties, absence complète de proportions, économie constante de transitions. L'auteur vous mène de ce train quatre volumes durant. Au dénouement tout s'aggrave : d'abord rien ne se dénoue. Conclure, prendre congé, est ce qu'il sait le moins. On dirait, je demande pardon pour cette image, un voyageur sur son départ, des paquets faits à la hâte, un pêle-mêle de toutes choses brusquées, foulées, oubliées, sacrifiées de mille manières à l'impatience d'en finir. — Il faut avouer que Faublas, que les Liaisons dange* reuses, sont des livres infiniment mieux faits, avec un bien autre sentiment de l'unité.
J'allais oublier de dire que ces compositions désordonnées de nos voisins ont un profond respect de la morale, et un attrait prodigieux, par des moyens qui leur sont propres. Tel de ces romanciers a écrit cent volumes, à l'enchantement du inonde entier, et pas une ligne qui soit de trop pour une lectrice de seize ans. Sans être collet monté, on peut trouver cela merveilleusement beau. Ne serait-ce pas là par hasard de la force, de la grandeur? Il faut quelque chose comme cela pour produire l'intérêt, sans le prendre à certaiaes
sources de la basse humanité, aussi anciennes que la création ou tout au moins que le Paradis perdu, toujours abondantes et capiteuses. Et puis on conçoit mille soupçons en faveur de cette société qui règle ainsi ses écrivains. Qui sait? Peut-être ressemble-t-elle un peu aux fictions qu'elle se fait servir : n'en pas souffrir d'autres est déjà fort honorable.
On ne peut pas dire que nous en soyons là. Le genre léger jouit parmi nous d'une véritable faveur. Délicieux pour les uns, véniel aux yeux des autres, ce papillon, ou plutôt cette mouche dont j'ai oublié le nom, effleure tout de son aile. Tantôt elle pénètre le fond même d'un livre, tantôt (et c'est le cas le plus ordinaire), elle se joue dans les détails. Qu'importe ! répond l'auteur à détails, allez jusqu'au bout ; vous y trouverez une morale, une homélie. Je sais bien ce qu'en pensait La Bruyère :
o Certains prédicateurs, dit-il, font de si belles images « de certains désordres, y font entrer des circonstan- « ces si délicates, mettent dans celui qui pêche tant « d'esprit, de tour et de raffinement, que l'auditeur ' « aurait besoin d'un autre sermon pour le dégoûter « des vices dont on vient de lui faire une si agréable « peinture. » Quand on pense que les contes de La Fontaine furent faits pour la duchesse de Mazarin, qui donnait le ton à la meilleure compagnie de la plus grande époque lî! (1). Aujourd'hui, un romancier an- Ci) Voir Ut Nièces de Mazarin, par M. Amédée Rénée.
glais ne met pas le pied sur ce terrain défendu. Nul recours, et même nulle allusion à ce grand ressort de la galanterie. Leurs romans en sont obscurs ; quelquefois ils manquent par là de réalité. Tel personnage demeure inexpliqué, telle situation reste une énigme. On se demande si ces gens-là vivent et à quel monde ils appartiennent. Micromégas, s'il n'a pas autre chose à lire dans sa planète, ne soupçonnera pas dans la nôtre des sexes différents.
Avec la gêne de ces limites, les romanciers anglais ne laissent pas que de rencontrer l'intérêt, le naturel, le piquant, tantôt un sel énorme, tantôt un enjouement qui ne rit pas, des bons mots connue étaient, je suppose, ceux de Phocion. Ne les traitez pas d'école flamande : ils savent peindre au besoin le ravissement de saint Paul, ils entraînent, ils pénètrent : de forts toucheurs enfin, les vrais fils de Shakspeare.
Il n'est pas besoin de dire que le théâtre anglais en use tout aussi librement avec l'unité, sauf l'unité d'intérêt, qui existe dans Shakspeare comme dans Walter- Scoot. Gloire et exception au génie !
Si des fictions vous passez à ceux qu'elles amusent, vous aurez le même spectacle : mais parmi les personnes, la variété c'est l'indépendance. Regardez-les vivre : ils ont la mode, mais bravée par Y excentricité, un mot de leur façon pour une chose qui leur est propre. Ils ont une capitale, mais négligée pour la campagne, ou même pour les faubourgs.
Vous voyez tout autre chose en France : la mode, souveraine absolue : une capitale attirant toutes les existences, et dans cette capitale un groupement tout particulier en dehors duquel on ne croirait pas vivre : une passion du théâtre qui est le besoin de prendre son plaisir en commun, de s'amuser tous comme un seul homme. Ce goût d'unité qui remplit le théâtre se retrouve sur la scène. Le moindre vaudeville procède comme Cinna et Àthalie, et montre plus d'art, plus de symétrie, plus de convergence, que telle pièce de Schiller. — J'indique, j'effleure, mais est-il besoin d'insister? Nul n'ignore, par exemple, comment se comporte un livre français, tout à une pensée, divisé avec méthode, développé avec proportion, un chef-d'œuvre d'ordre et de lumière, où il ne manque quelquefois que la moitié de la vérité. Telle est la loi de tous les genres, depuis le roman d'Adolphe et d'Atala jusqu'aux sermons de Bourdaloue, jusqu'aux imaginations énormes de Fourrier : nos rêves ont de l'unité.
Pour être complet, il faudrait chercher ce goût d'unité dans les sciences et dans les arts. Dans les sciences, on s'abstient faute de science. Dans les arts, on pourrait se récuser par la môme raison : et puis trouverait-on là ce que l'on cherche? je ne sais. L'unité en fait de statues, cela semble étrange au premier énoncé, mais peut-être cela ne semble-t il ainsi qu'aux ignorants. Dans la peinture, les œuvres de Poussin seraient à citer comme relevant de cette inspiration. Le
plus sûr, c'est que nous n'avons plus ici, pour démêler notre idée, la comparaison avec le Nord, qui n'est pas artiste partout et en tout, comme il est littéraire et philosophique.
L'unité n'est pas tout en fait de mérites intellectuels. Elle ne comprend pas nécessairement bien des choses, comme la profondeur de l'observation, la force du trait, la transparence de l'image. Elle en exclut d'autres, quand ce ne serait que la vérité qui ne tient guère dans un système : le fait est qu'on peut s'avancer avec résolution et vigueur dans un grand sujet, en toucher fortement certaines parties, et se détourner ou ne pas se douter de celles qui seraient embarras, pluralité. Une fiction peut rouler tout entière sur une situation, sur un caractère, et manquer de force pour les approfondir. Une époque éprise de l'unité n'a pas par cela même l'esprit critique dans l'histoire, le sens des beautés pittoresques, le raisonnement sur la chose publique. Voyez plutôt le dix-septième siècle. Cependant, où l'unité n'est pas, il semble que l'art n'a pas sa perfection. Choisir et extraire le beau dans le réel, épargner à l'admiration la fatigue des détails, aller aux grands effets en ménageant les moyens, c'est la condition du chef-d'œuvre, le titre impérissable de la Grèce et du dix-septième siècle. À cette hauteur, l'art est création. La Providence n'en fait pas d'autres : tous les naturalistes vous diront que la richesse et la magnificence des choses créées tiennent à des moyens simples. Après une bonne ou une fière ac-
tion, ce qui monte le plus haut, c'est l'art ainsi compris.
N'y aurait-il pas un lien entre ce goût d'unité et le goût de théorie, qui est également propre à la France? Au fond, l'unité, c'est la passion. Pourquoi dans un sujet ne voyez-vous qu'une idée, qu'une situation, qu'un caractère ? Parce que ces choses vous passionnent. De là l'unité : de là, peut-être aussi, cette grande dépense de raison théorique, qui est pour placer, pour suspendre l'objet de la passion au-dessus de toute atteinte.
Quoi qu'il en soit, si vous voyez le goût de l'unité régnant sur un peuple, empreint dans sa manière de comprendre la religion et l'art, de se grouper, de se divertir, il faut bien vous attendre à une chose : c'est que vous retrouverez ce goût, à moins d'obstacles tout-puissants, dans ses institutions, dans ses lois, dans ses usages économiques : tel esprit, telle cité.
Ces obstacles ne se sont pas rencontrés en France, et le goût d'unité a pu passer de l'esprit de la race dans ses arrangements de territoire et de souveraineté. La chose a presque commencé avec notre histoire.
Invoquer l'âge d'une institution, c'est un pauvre argument : la longévité a été le fait de tant d'abus ! Aussi n'est-ce pas là ce qui me touche dans la Centralisation, mais bien cette particularité frappante d'une fortune parallèle en tout à celle de la nation, et d'un
développement identique à celui de la puissance et de la civilisation française. Sécurité, gloire, pensée, richesse, succès d'esprit et d'épée, essor des arts et de l'industrie, chez nous tout a marché du même pas que la Centralisation.
Le progrès de celle-ci n'était-il, par hasard, que contemporain du progrès national? Le pays a-t-il grandi, non à cause, mais en dépit de la Centralisation? Cela peut se dire. Que ne dit-on pas? Mais alors, eipliquez-nous l'obstination, la persistance du préjugé français en faveur de la Centralisation ? Comment l'instinct du pays a-t-il pu s'égarer au point de vouloir, à toutes les époques et sous tous les régimes, ce qui était inutile ou môme pernicieux au pays?
0 II est permis peut-être d'attacher plus de prix à la permanence inouïe de ce fait, qu'aux théories changeantes qui expliquent au jour le jour notre passé.
198 LA CENTIIALISATION