SECTION DEUXIÈME
De la Centralisation comme tendance Immémoriale
de la France.
Il me semble qu'on défait maintenant l'histoire de France. Tout le monde croyait, depuis qu'il y a une philosophie de l'histoire, que la royauté était autrefois la seule force qui n'existât pas purement pour ellemême ; que le roi de France avait toujours pris parti pour le droit commun, pour la patrie, pour le progrès, contre les privilégiés de toute sorte : qu'en abaissant la noblesse et l'Église, il avait amélioré le sort du peuple, éveillé les esprits, formé le Tiers-Étal, ébauché enfin ce que la Révolution devait consommer un jour.
Hier encore, c'était chose admise, professée même que ces services de la royauté : ce commentaire plaisait à toutes les intelligences, à tous les partis et tournait au lieu commun. Mais on a pris depuis peu une nouvelle façon de lire l'histoire : on ne voit dans ce passé qu'une création funeste de lois et de mœurs qui paraissent incompatibles avec la liberté politique. Ces monarques, ces hommes d'État, qui de Philippe-Auguste à Richelieu ont fondé ce que l'on sait entre les Alpes et les
Pyrénées, on les accuse d'avoir intercepté et fraudé le génie de la nation, brisant les forces, ruinant les caractères, éteignant la vie, et de n'avoir travaillé qu'à une grande destruction, celle des droits et des indépendances qui couvraient le pays sous le nom de seigneurs, clergé, commune, assemblées d'États, universités, parlements. On leur reproche d'avoir fait de la France, si riche autrefois en énergies et en ressorts variés, un désert de droits, une surface plate et nivelée, où le pouvoir absolu ne rencontre pas d'obstacle, où la liberté ne saurait trouver un appui.
Une seule chose est vraie dans cette réaction et dans le fond généreux d'où elle procède : c'est que la France moderne est en droit de se gouverner elle-même, et que la violation de ce droit est un déni de civilisation. Mais le passé n'en a pas moins accompli une tâche sans laquelle nous serions quelque chose de partagé comme la Pologne, de divisé comme l'Italie, ou de limité comme la Belgique. Il a fait la nation, ce qui était à faire : avant d'être libre, il faut être. Rétablir l'histoire sur tous les points contestés aujourd'hui, on n'oserait y songer. Toutefois il n'est pas permis d'alléguer purement l'ancien commentaire, renié comme il l'est depuis peu. Voici le règne de Louis XI. On peut trouver ailleurs d'aussi grandes choses avec moins de taches : mais ce qui sera établi pour ce règne, problématique aux yeux de beaucoup, le sera à plus forte raison pour celui de Henri IV et de Louis XII. Il s'agit de la Centralisation. Or, il faut la considérer réduite à ses seuls mérites, iso-
lée de tout prestige, œuvre (Tua ouvrier qui n'est ni un grand homme ni même un grand roi, mais qui fit cause commune avec les instincts et les destinées de la France, récompensé à ce titre par le succès final de son immense labeur, par un don merveilleux de stabilité, de fécondité sur ce qu'il fit et même sur ce dont il eut simplement l'intention.
Louis XI trouva la France délivrée des Anglais, mais livrée âux princes du sang, aux tiret det fleurt de lys. Ces princes étaient des cadets de rois, qui avaient fondé des dynasties au petit pied, gouvernant mal, obéissant mal : l'oppression et le démembrement du pays. Ceci n'est pas un cas particulier, c'est le vice même de la monarchie absolue. Il y a plusieurs manières de traiter le mal — on peut égorger ses frères : à quoi ne manquaient pas les Bajazet et les Mustapha. — On peut les réduire à la condition de pensionnaires de V État, ainsi que l'entendait Charles V — on peut les appeler comme lieutenants à gouverner l'Étal — on peut enfin les cantonner dans une province à eux assignée comme leur part héréditaire : ce qui s'appelait apanage.
Ces deux derniers modes avaient prévalu en France, à l'époque dont nous parlons. Il faut dénombrer ces rejetons surabondants de la royauté qui rêvaient en face de Louis XI le partage du pays.
C'était la maison de Bourbon qui remontait à Robert de Clermont, frère de Philippe-le-Hardi — c'était la maison d'Alençon fondée par Charles de Valois frère de Philippe-le-Bel — c'était la maison de Bourgogne fondée par un frère de Charles V — c'était la maison d'Anjou avec même origine — c'était la maison d'Orléans qui avait pour premier ancêtre un frère de Charles VI — c'était enfin la maison de Longueville descendant de Dunois bâtard du premier duc d'Orléans.
Je ne sais s'il faut compter le duché de Bretagne parmi ces grands et incommodes sujets de la royauté. Quoique soumise à Clovis, puis conquise par Charlemagne, puis vassale des ducs de Normandie, la Bretagne était dans une condition à part qui n'était ni le vasselage ni l'apanage. Le duc de Bretagne s'intitulait de par la grâce de Dieu, battait monnaie, jugeait en dernier ressort et refusait le cordon de Saint-Michel. Nous le trouvons à ce dernier moment indépendant de fait, hostile d'intention, un allié toujours prêt pour l'Angleterre.
Cette liste épuisée, on a tout dit sur les obstacles que rencontrait alors le pouvoir royal. Des grands barons et des communes, il n'en est plus question. Ces forces autrefois considérables étaient venues à rien. Croirait-on que Louis XI ôta le droit de chasse aux nobles? On cite des oreilles coupées 'pour un lièvre ou deux, dit Chastellain, que des gentilshommes avaient
pris sur leurs terres. Un excès qui montre que les nobles pouvaient être assujétis aux lois, même aux plus mauvaises : mais les princes du sang étaient au-dessus des meilleures. Telles étaient les incertitudes du quinzième siècle, en fait d'autorité plutôt que de patrie. Il est certain en effet que la France s'était reconnue et constituée, pendant cette lutte d'un siècle contre l'Angleterre : Une nation se formerait à moins. On peut ajouter que la royauté figurait assez bien le bras et le cœur de cette France qui venait d'écîore; mais les princes du sang , par leur origine et par leurs services, détournaient quelque chose du prestige et de la popularité des rois, et l'État avait plus de peine à se former que la nation. Il est naturel d'ailleurs que de grandes guerres laissent après elles des existences et des mœurs qui s'arrangent mal de la soumission. Un siècle plus tard, les guerres de religion eurent les mômes suites, relevant en face de la royauté des Guise, des Rohan, des Lesdiguières, des Épernon. La France éprouvait ce malaise, quand Louis XI monta sur le trône. La guerre civile était dans l'air : elle éclata sous ce roi qui annonçait un maître.
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public éclata, rien de la part du roi n'avait justifié cette révolte des grands du royaume. Le crime était sans prétexte, sans excuse : le roi put rappeler avec orgueil et vérité dans ses manifestes tout ce qu'il avait fait pour la sûreté du royaume, acquérant le Roussillon, la Cerdagne et les villes de la Picardie qui commandaient le passage de la Somme. Il put reprocher aux conspirateurs de : « troubler le bon état de la France, qui était si paisible et tranquille, que marchandise courait franchement partout, que chacun vivait paisiblement en sa maison, fussent gens d'église , nobles, bourgeois, marchands, laboureurs; toutes sortes de gens, étrangers ou du royaume, pouvaient entrer et sortir par toutes les portes avec leurs denrées et marchandises et argent, et toutes autres choses quelconques, sans danger ou empêchement. »
On avait vu sous Charles VII la grandeur et la sagesse des ordonnances : on vit sous Louis XI la vigueur et l'activité du gouvernement. Du nord au midi le roi fut sans cesse par les chemins, dans l'équipage le plus modeste, portant en lui tout son conseil, comme disait le sire de Brézé, d'un abord facile, ou plutôt d'une curiosité qui allait au-devant des personnes et des affaires. On eût dit qu'il avait la passion du bien public, à voir comme il fouillait le pays, s'enquérant dans toutes les seigneuries des hommes de valeur et d'autorité. Il fut de sa personne et à lui tout seul la Centralisation. Souvenez-vous que les intendants n'existaient pas encore, ni le Conseil
d'État, ni les départements ministériels : Quant aux gouverneurs de province, ils étaient justement ce dont le roi se défiait. Il n'avait donc qu'une chose à faire pour gouverner ses États, qui était de les parcourir. Comme l'unité du pouvoir n'avait pas alors ses instruments, il fallait bien que la monarchie se servît elle-même et allât aux affaires qui ne savaient pas encore remonter jusqu'au trône. Telle est la tâche que s'imposa Louis XI, et qu'il remplit avec une étrange ubiquité, sans que la fatigue du déplacement nuisît à l'expédition des affaires, ni que les affaires le détournassent de la législation. Les ordonnances de ces deux premières années de son règne remplissent sept cents pages d'un recueil in-folio : un fatras rebutant, si l'on n'était réveillé çà et là par des traits de force et de lumière, par une griffe du lion marquée en certains écrits. C'est alors qu'il exigea de la noblesse les droits arriérés de lods et vente, qu'il obligea l'Église à fournir une déclaration de ses biens, qu'il soumit à la chambre des comptes les opérations des élus qui dans les villes étaient les répartiteurs de l'impôt, qu'il ennoblit les conseillers municipaux de Niort, Tours, etc. Ce génie vif et dévorant, longtemps replié sur luimôme, exaspéré par le repos, se donnait enfin carrière : il créait le Parlement de Bordeaux, rendait à la Guienne ses franchises, établissait quatre foires à Lyon, instituait à Bayonne un port franc, à Tours un corps de ville électif, à Valence une université... Il régnait par tous les pores.
On dit que le soir de la bataille de Montlhéry il parut tête nue devant ses troupes, pour leur montrer que le roi n'était pas mort. Il n'avait fait autre chose jusque-lé, montrant partout la royauté, aux provinces et à la frontière, au peuple et aux grands, une royauté où le nominal et le virtuel se changeaient à vue d'oeil en actes et en puissance.
Il n'est pas indifférent de le remarquer : dans cette œuvre infatigable, les droits et franchises des provinces ne sont pas plus oubliés que les intérêts du fisc, que le soin des alliances, de la frontière, de la richesse publique. Et la droiture, la bonne foi ne sont pas exclues de cette politique. On peut en juger par le traitement qu'il fait à ses ennemis les plus déclarés : Brézé, Dammartin, le comte de Foix. Il pardonne aux uns, élève les autres, et garde la plupart à son service : Tristan, par exemple, le fameux Tristan qu'il trouva prévôt de l'hôtel du roi.
Tels nous apparaissent à ce moment la royauté et les pouvoirs qui lui disputaient la France. Ici, une rare application au gouvernement, presque toujours -saine et bien entendue. là, des rebelles égoïstes, de purs factieux, des traîtres, sous cette étiquette de bien public, qui ne fut jamais plus faussement arborée. Les historiens les plus considérables sont unanimes dans ce jugement qui ressort des faits avec la plus haute évidence. Jetant un coup d'oeil sur ce que fut Louis XI avant son avènêment , on ne voit pas qu'ils aient eu lieu jusque-là de le juger plus sévèrement. Ce qu'il fit
à Dieppe et contre les Armagnacs, à dix-sept ou dix-huit ans, est un étonnant début de guerre et de politique. H gouverna sagement le Dauphiné, son apanage, et quand il alla demander asile au duc de Bourgogne, quand il refusa de reparaître à la cour de son père, ce n'était pas sans raison. Il avait lieu de se méfier, voyant près de son père, et dans la plus haute faveur, Dammartin, l'ancien chef d'écorcheurs, qui l'accusait de projets parricides. On ajoute qu'un de ses griefs était le traitement fait à sa mère, à laquelle il montra toujours affection et déférence, au point de se réconcilier sur sa demande avec les deux frères de celle-ci: René, roi de Sicile, et le comte du Maine. S'il fallait parler de ses mœurs, elles ne furent pas irréprochables à partir de l'âge mûr, ainsi qu'il plaît de le dire à Philippe de Comminos ; mais elles ne furent pas scandaleuses : Il eut le désordre véniel, comparé à tel de ses plus grands successeurs.
Pour en finir avec l'homme privé, il ne tint pas son fils dans l'ignorance et dans l'inculture par je ne sais quel ombrage de despote oriental; la santé de ce fils, frêle et délicate, explique les soins qu'on ne donna pas à son éducation. Au fait, pourquoi eût-il été moins paternel pour son fils que pour sa fille, Anne de Beaujeu, destinée, elle aussi, à un rôle politique dans sa succession? Somme toute, s'il eût été l'époux de lady Macbeth, elle ne lui eût pas trouvé le cœur tr op plein du lait des tendresses humaines. Cependant n en n'établit que Louis XI fût dépourvu de ces senli-
ments naturels dont le défaut signale tout d'abord un méchant homme. Sa méchanté fut toute politique; elle n'a pas paru à l'époque dont nous parlons, et les commencements de ce règne promettaient un grand homme. Mais la ligue du Bien public l'écrasa de touté manière. Sa politique en fut troublée et empêchée jusqu'aux dernières années de sa vie ; sa conscience en fut intimemement ruinée. Il semble que le crime heureux de ses adversaires l'ait mis à l'aise envers eux et envers tous.
Il fautavouer que le crime abondait à cette époque. Ce ne sont de toutes parts que fratricides, parricides, inquisition, empoisonnements, violences de toutes sortes, chez tous et par tous les moyens. Le roi d'Aragon fait périr ses neveux , Charles et Blanche de Navarre — Édouard d'Angleterre fait exécuter son frère, le duc de Clarence. — Le duc de Gueldre jette dans un cachot son vieux père brisé de mauvais traitements — le comte de La Marck poignarde l'évêque de Liège — le duc d'Alençon, relevé par le roi d'une condamnation capitale, n'est pas plutôt hors de prison qu'il court assassiner les témoins qui avaient déposé contre lui — Jean V, comte d'Armagnac, demande au pape des dispenses pour épouser sa sœur Isabelle. J'en passe, je ne touche pas à l'Italie, à la Romagne, « cette terre des herbes vénéneuses et mortelles, » comme dit le Dante.
Il n'était pas nécessaire d'être prince pour en user de la sorte : il suffisait d'être souverain. Les corn-
munes de Flandre ont dans leur histoire des pages sanglantes d'un sang innocent. A Gand, il se fit des exécutions terribles, à la nouvelle de la prise d'Arras par le roi. Quand le duc de Bourgogne eut pris Liège, il fut aidé à l'incendie par les gens du Limbourg ; ceux de Maëstricht et d'ïïuy se chargèrent de démolir les ponts. Voilà, il faut en convenir, d'odieux citoyens! Partout où était la souveraineté, on en abusait d'une manière effrénée. Chacun faisait à l'occasion tout le mal qu'il pouvait, et quelquefois le pouvoir n'avait pas de bornes.
Nous avons pris çà et là quelques faits saillants ou du moins qui aujourd'hui nous paraissent tels, mais qui ne tranchaient guère sur ce fond de cruauté, de noirceur qui composait les mœurs de l'époque. Chaque classe avait sa manière d'être perverse. Chez les gens de guerre, c'était la rapine : « Si Dieu se faisait homme d'armes, il se ferait pillard, » disait Lahire. — Chez les gens d'église, c'était la manie de brûler les Vaudois, comme fit à Arras le cardinal Goffredi, le diable d'Arros. — Chez les princes du sang, c'était la trahison: — Je ne puis m'empêcher de remarquer en passant que la royauté s'emploie seule et s'emploie toute entière à réprimer ces horreurs.
Jamais une parole tenue, ni une capitulation gardée, ni un sauf-conduit respecté. Qn massacrait les prisonniers. On pendait les commandants des places fortes, coupables de s'être bien défendus. On faisait régulièrement carnage des femmes et des enfants. On trahis-
sait sur le champ de bataille. On violait l'hospitalité. On vendait les secrets d'État.
Tant de crimes sont déshonorés, si le crime peut l'être, par non moins de vilenies. Le roi d'Angleterre livre au roi de France les lettres confidentielles de Saint-Pol. Le comte de Crèvecœur, qui avait gardé longtemps un assez grand air, finit par trahir Marie de Bourgogne, la fille de son maître, presque sa sœur à lui, élevée qu'elle avait été par sa mère. Il la trahit dès qu'elle est orpheline.
Il n'est pas sans exemple d'entendre révoquer en doute l'allure progressive des sociétés. J'en suis fâché pour ces douteurs; mais il faut qu'ils n'aient pas lu cinquante pages d'histoire détaillée ou de mémoires quelconques sur le Moyen-Age.
Pour bien juger Louis XI, il faut le placer dans ce courant de scélératesses, de malignités, de bassesses, qui était le train ordinaire de son temps. Il n'y résiste pas, il y cède volontiers ; mais enfin il est le seul qui fasse quelquefois de sages règlements, qui ait le souci du bien public, parmi tant de princes souverains comme lui, et qui ne le faisaient sentir à leurs sujets que par les exactions et les supplices.
Il faut le comparer à son époque, et surtout à son
principal ennemi, Charles le Téméraire qu'on eût
aussi bien nommé le perfide, le cruel, le bourreau. Il
n'y avait si grand personnage sous ses ordres, dit Sis-
mondi, que le duc de Bourgogne ne frappât du bâton,
s'il était en colère, ou quil ne fit périr dans les supplices, s'il éprouvait de la résistance. Il appelait sa noblesse aux armes, sous peine de la hart. Il avait le plus grand vice d'un souverain, permettant à ses serviteurs ce qu'il se permettait, à Hagenbach, par exemple , d'où naquirent tous ses désastres en Suisse.
Louis donnait généreusement et n'était avare que pour lui-même : tout le contraire de la maison de de Bourgogne. Il eut un vice de moins que Charles, l'emportement ; on sait qu'il en coûta à ce dernier d'avoir souffleté Campo-Basso, un de ses généraux, sous les murs de Nancy. Campo-Basso le trahit : les traîtres étaient partout, et avec m o ins d'excuse.
Je sais bien pourquoi le Moyen-Age portait si haut dans son estime la chevalerie, le serment, la loyauté. C'était ce qui lui manquait le plus. Quelquefois les hommes estiment par-dessus tout ce qu'ils ont, quelquefois ce qu'ils n'ont point : et ceci est le premier pas vers le bien. Mettant un tel prix à la bQnne foi, exaltant et consacrant cet idéal, la France du Moyen-Age était supérieure à l'Italie, telle que Machiavel la représente, la personnifie plutôt.
Un grand critique de nos jours a expliqué Machiavel par l'Italie. Le prince n'est autre chose, suivant lord Macaulay, que la théorie des mœurs politiques parmi lesquelles vivait son auteur. Tel était en ce pays le tour des esprits, que si l'on eût représenté Otello à Venise
ou à Florence,, toute la sympathie du public eût été pour Yago (I).
La France avait à cette époque le sens moral plus élevé, rien que le sens; mais c'est quelque chose que d'estimer le bien et de le professer, tout en faisant le mal. Ce n'est pas de l'hypocrisie : c'est l'hommage des consciences qui doit précéder celui des conduites. En tout cas, vous verrez que les petits-fils de ces hypocrites feront quelque chose de ce que professaient leurs pères. Ceci montre que Louis XI, excusable peut-être d'avoir ressemblé à son^temps, aurait pu, tout en se montrant meilleur que ses contemporains, les dominer. Louis IX avait régné comme un saint, deux cents ans auparavant: on pouvait bien régner en honnête homme sur le quinzième siècle.
On voit souvent une telle distance, soit entre deux peuples, soit entre un peuple et son souverain, qu'ils ne peuvent agir les uns sur les autres. Un abîme les sépare, ils ne s'entendent pas; ils n'ont pas la même conformation d'esprit. Proposez donc nos lois à l'Afrique centrale, ou bien l'ordre et la science au huitième siècle, vous échouerez comme échoua Charleinagne ; mais au quinzième siècle en France, rien ne s'opposait à ce qu'un monarque prit de l'ascendant par les vertus. Des hommes grossiers, violents, perfides eussent compris autre chose et suivi des exemples meilleurs que ce qu'ils faisaient.
(i) Voir CriticcU çind Historical essays, by Macaulay.
On faisait alors un singulier mépris, de la vie des hommes. Louis XI fut pleinement de son temps; mais ses exécutions ne sont pas moins légitimes que celles de Richelieu. Nemours et Saint-Pol étaient d'affreux traîtres. Je sais bien qu'on les traita d'une manière atroce; mais qui donc était cruel ici, du roi ou de ces hommes?
C'est le crime de cette époque de sembler faite pour les lois abominables qui la gouvernaient. Les plus monstrueuses ne paraissent pas excessives, à voir les hommes qui florissaient alors. On comprend tout contre de tels sujets, môme la confiscation, même les commissions, môme la torture. Le grand mal qu'on ait brisé les os à Nemours, pour en tirer le nom de ses complices ! N'oubliez pas que Nemours et ses complices avaient fait de la France du Nord un pays où, selon le témoignage des chroniques, nulle maison n'était debout en dehors des places fortes. Calculez un peu le massacre soutenu que cela suppose. Que de maux soufferts ou prévus I Une habitude, un retour du fer et du feu aussi périodique que les moissons dont on désespérait ! Il faut avoir de l'émolion de reste pour en accorder quelque chose à de tels forfaits. On dirait cette fameuse pitié de César pour Catilina, si rudement tancé par Caton d'Utique. Je ne cite pas ce latin, quoiqu'il soit fort beau. J'aime mieux la traduction qu'en a faite Corneille dans une de ces rencontres où le dix-septième siècle se mesure avec les anciens :
Quoi ! tu veux qu'on t'épargne et n'as rien épargné I
C'est ainsi qu'en jugeaient les contemporains de Louis XI. Ce n'est pas lui qu'ils tenaient pour cruel. Au surplus il ne le fut pas toujours, et même on va voir qu'il oublia quelquefois d'être juste.
Un vieux conventionnel, Buonarotti, a laissé des mémoires étranges, pleins d'hallucinations et de prosopopées. Il croit entendre la voix de la postérité reprochant à la Convention d'avoir épargné le sang des nobles et des prêtres. Que Buonarotti se rassure. Quant à Louis XI il fut d'une mollesse incroyable envers La Balue, un traître de la pire espèce, qui néanmoins en fut quitte pour dix ans de cage, et cela parce qu'il était cardinal ! Encore un trait dans le même goût : Louis XI avait pour parrain le duc d'Alençon, et sous ce prétexte il lui fit grâce trois fois de la vie.
Mais pourquoi des commissions contre les accusés? des confiscations en faveur du juge? Il nous semble vio- . lent à l'heure qu'il est, à ce degré d'éducation où est parvenu chez nous le sens moral, de trier des juges, d'organiser une condamnation. Que faire cependant parmi des mœurs effrénées, parmi des consciences obtuses, et dans une impunité tellement acquise aux grands, que le juge ordinaire sera plein de sympathie ou de terreur, à l'égard de certains accusés? Il faut bien alors que le gouvernement arrange les choses en vuo de la répression : ici le3 choses ne peuvent être que les juges.
La royauté avait alors ses officiers, ses prévôts. Ceuxci avaient une force publique à leur disposition, depuis
qu'il y avait une armée permanente. Mais il n'y avait pas encore d'intendants, c'est-à-dire de grands délégués de la puissance centrale, traités de monseigneur* par les plus nobles. Les officiers qui précédèrent les intendants n'avaient pas d'eux-mêmes et n'inspiraient pas l'opinion qu'il faut pour exécuter la loi envers et contre tous. Les intendants eux-mêmes n'eurent pas tout d'abord ce sentiment de leur office et de leur pouvoir. Cela ne leur vint qu'au commandement de Colbert, sous cette main qui les poussait et les couvrait (1). On voit au milieu du dix-septième siècle, une telle impunité des crimes nobles en Auvergne, qu'une commission du Parlement de Paris fut jugée nécessaire pour y rétablir l'ordre et l'empire des lois. C'est ce qu'on a appelé \e% grands jours d'Auvergne. Jugez par là de ce que devait être l'audace des grands, la pusillanimité ou la collusion des juges, des officiers de toute sorte, deux siècles auparavant. Que voulezyous ? la machine du gouvernement se construit pièce à pièce, et n'arrive pas tout d'abord à sa perfection. Cependant il faut gouverner. On le fait comme on peut, avec des expédients pitoyables, très voisins du crime qu'ils se proposent de réprimer. Mais tout vaut mieux que l'anarchie et l'impunité pure.
Quant aux confiscations, telle était la judicature de cette époque, que pour la décider à certaines condam-
(i) Voir les Instructions données aux maîtres des requêtes chargées de l'enquête de 1664. (Manuscrit Gonrart, cité par M. Chérnel).
nations, il fallait promettre au magistrat la dépouille de l'accusé : une manière d'armer, de garantir le juge autant que de le gagner. Le juge qui n'eût pas eu la confiscation à prononcer et à s'appliquer, n'aurait peut-être pas condamné le plus grand scélérat dont le • fils eût conservé avec la fortune du père les moyens de se venger. Machiavel est peu porté pour la confiscation : et il en donne pour motif qu'un homme pardonnera plutôt la mort de son père que la perte de son patrir moine. Ce classement des passions est de main de maître. Cependant on peut tenir tout à la fois a son patrimoine et à la vengeance.
Les rigueurs de Louis XI, qu'il ne faut pas révoquer en doute, ont été fort exagérées. Il n'inventa point les cages. Il ne plaça pas les enfants de Nemours sous l'échafaud et sous le sang de leur père. Il n'avait pas précisément à son château de Plessis-lès-Tours un horizon de gibets. Roman que tout cela: les chroniqueurs du temps n'en disent pas le premier mot : mais le roman n'est presque jamais sans un fonds de réalité. Le roi était devenu acariâtre sur ses vieux jours ; il avait pris le goût du sang et s'adonnait sans mesure à la justice prévôtale. Nous ne sommes pas obligés de prendre au sérieux Brantôme qui faisait des contes, ni Claude de Seyssel qui faisait des panégyriques, qui fit au moins celui de Louis XII avec des nécessités de parallèles et d'antithèses dont naturellement Louis XI fit tous les frais. Mais il y a une parole de Coyctier, médecin du roi, rapportée par Philippe de Commines, qu'on ne peut traiter légèrement : « Je sais
bien, dit-il au roi, que vous m'envoierez quelque jour où vous envoyez tant de monde, mais vous ne me survivrez pas d'une semaine. » Je ne connais pas de plus terrible charge contre la fin de ce règne.
a Tant de vices, dit Voltaire, n'ôtèrent pas à Louis XI « ses bonnes qualités. Il avait du courage; il savait « donner en roi ; il connaissait les hommes et les af- « faires; il voulait que la justice fût rendue et qu'au « moins lui seul pût être injuste. »
Un historien a dit sur Louis XI qu'il ne fut pas pire que la plupart des hommes de son temps : en cela, il croit être juste, et il ne Test pas. touis XI valait mieux que ses contemporains : ceux-ci étaient cruels et perfides à leur profit. Louis XI le fut non-seulement pour le roi, mais pour le royaume. Si vous voyez un homme usant de mauvais moyens à bonnes intentions, tandis qu'autour de lui tout est pervers, intentions et moyens, vous devez tenir cet homme pour supérieur à son milieu. Dieu me garde de répéter une maxime abominable et impie, et de prononcer en argot d'inquisiteur ou de septembriseur que la fin justifie les moyens. J'entends seulement dire qu'une cause où la fin est juste a le droit de prévaloir sur une cause où tout est criminel.
« L'unité du royaume, dit M. Michelet, confusément sentie, comme droit futur, justifiait à Louis XI tous les moyens. » — Confusément, dites- vous : pas le moins du monde. Il avait la claire intuition de son rôle, témoin ces paroles rapportées par Commines, qui étaient
le lieu commun de sa conversation : une seule monnaie, un seul poids, une seule coutume.
De grandes choses datent de ce règne, entre autres les ordonnances pour protéger l'habitant contre les rapines du soldat : un intérêt, une difficulté considérable au quinzième siècle : C'est en cela que consistait alors la question du bien-être et de l'ordre public. On peut supposer qu'il tint la main à ces ordonnances ; car il les exécuta pour son compte , si j'en crois des pièces comptables retrouvées de nos jours, où l'on voit certaines dépenses causées par la réparation des dégâts qu'avaient fait sa suite, sa vénerie. Il ne manqua à Lope de Véga que d'être Français et contemporain pour lui dédier une de ses pièces : Le meilleur alcade est le roi.
Il opérait avec une vigueur inconcevable. Tout ce qu'il toucha, personnes ou choses, en porta les marques longtemps. Il fit œuvre en tout qui dura, qui lui survécut. On vit reparaître des princes du sang factieux et orageux, sous Catherine de Médicis, sous Marie de Médicis, sous Anne d'Autriche. Mais la régence d'Anne de Beaujeu, sa,fille, fut presque sans nuage.
Il avait plus d'esprit que le Parlement et que l'Université de Paris. Ces grands corps, livrés à toutes leurs lumières, prenaient les imprimeurs pour des sorciers, el faisaient mine de les brûler, quand le roi survint fort à propos.
Mais il excella surtout au maniement des affaires extérieures, à la culture des alliances. Il en fil, il en
acheta partout pour isoler ou pour entraver ses ennemis. Il eut pour lui la Suisse, le duc de Milan, les gens des Pays-Bas, les conseillers du duc de Bretagne, War- • wick, et jusqu'à Podiebrad, roi de Bohême. Charles le Téméraire l'appelait V universelle araignée. Au fait, ses trames couvraient l'Europe, et celte immense intrigue montra peut-être la voie à Richelieu, qui s'exprime ainsi dans le Testament politique : « J'ose dire hardi- « ment que négocier sans cesse ouvertement ou secrè- « tement en tous lieui, encore qu'on n'en reçoive pas « un fruit présent, est chose tout à fait nécessaire pour « le bien des États. Je puis dire avec vérité avoir vu de « mon temps changer tout à fait la face des affaires de « la France et de la chrétienté, pour avoir sous l'auto- « rilé du roi fait pratiquer ce principe jusqu'alors aba solument négligé. »
La France toucha le prix de ce labeur, accrue de la Bourgogne, du Roussillon, des villes delà Somme, de la Provence, de l'Anjou, et l'on peut dire, de la Bretagne, que Louis XI laissa tellement cernée et gagnée, tellement mêlée au royaume, qu'un mariage ou deux suffirent à consommer 1'annexiou.
J'aurais dû commencer par dire que Louis XI était brave. Il le fut non-seulement à Montlhéry, mais sur ses fins, âgé de cinquante-sept ans (on s'usait vite à régner comme il fi!), sous les murs de ces fameuses villes de la Picardie, le paradis de son imagination. On trouve ces expressions délirantes dans ses dépêches à Daininarûn. Cette passion me frappe : c'est ainsi que
Louis le Gros avait parlé à ses fils de la tour de Montlhéry; et Richelieu n'éprouva pas moins de transports à la prise de Brisach. Ce qu en raconte Schiller est dramatique et peut-être vrai.
Le cardinal était malade, le père Joseph était agonisant. Au reçu delà nouvelle, le malade s'élance de son lit, court au moribond, interrompt les prières, le râle ; et secouant un bras qui se refroidissait : « Mon père, lui crie-t-il en guise de miserere, Brisach est pris. »
La passion l'emportait sur tout, et c'était celle du bien public plutôt que du pouvoir. J'ai peine à voir dans ces hommes de vulgaires égoïstes, jouissant de la souveraineté. Ils en étaient les gérants laborieux et mouraient volontiers à la peine.
Je reviens à Louis XL II fit plus pour la Centralisation que pas un roi de France. Il laissa le territoire agrandi et refait de tous les apanages qui en avaient été distraits — les princes du sang écrasés — la frontière reculée — l'autorité royale obéie où elle n'était jusquelà que reconnue — des instruments de règne tels que les postes, la discipline 'militaire -—la perception de l'impôt centralisée et contrôlée par la Cour des Comptes — l'exemple d'un gouvernement intelligent et actif, de l'idée portée dans la politique.
Était-ce u<n bienfait que cette Centralisation? Oui assurément, car elle ne coûta rien à la liberté, à la vitalité du pays. Louis XI y répandait volontiers les franchises communales, les parlements, les universités , les anoblissements ; il rendit même la hmh
gistrature inamovible. On ne voit pas dans ce règne un pouvoir qui s'édifie, en ruinant tout, en éteignant tout, ainsi que l'affirme la nouvelle école historique. L'unité du pouvoir y fut conquise, non sur la nation, mais sur les castes, ce qui élevait et améliorait le gouvernement.
Je sais que d'autres souverains attentèrent aux communes, aux parlements, aux pays d'Etat. Mais est-il bien sûr que ce fut un mal? Ces pouvoirs étaient-ils donc plus regrettables que l'anarchie féodale, ou que l'oligarchie princière? On peut en douter. C'était leur essence de répudier tout ce qui n'était pas eux, de ne défendre et n'estimer qu'eux-mêmes. Par quelle transfiguration seraient-ils devenus des organes de bien public, de liberté, de progrès ? On ferait un livre, on élèverait un monument avec tous les traits d'égoïsme et d'inintelligence qui leur échappèrent ou plutôt qui découlaient naturellement de leur fond. — Il fallut forcer la main aux États du Languedoc qui voyaient d'un mauvais œil l'œuvre de Riquet. Les capitouls de Toulouse se montrèrent fort opposés à la culture de l'indigo, au dessèchement des marais d'Aigues-Mortes, à l'uniformité des poids et mesures (1). Quant aux Parlements, quelle est l'idée saine ou grande qui trouva grâce devant eux, depuis l'imprimerie jusqu'à la vaccine, depuis l'Académie française jusqu'à l'abolition des corvées et des
(1) Voir ce qu'en rapporte M. Chéruei , d'après les manuscrits Conrart.
maîtrises? Le Parlement de Toulouse révoquait l'Édit de Nantes, avant Louis XIV. Le maréchal deNoailles se plaint dans ses Mémoires, du zèle de ces magistrats, qui menaient trop de bois au feu.
Castes et privilèges, c'est une seule et môme chose. J'ai tout dit en prononçant ce dernier mot. Par là, les castes étaient l'égoisme officiel et constitué, la négation légale du droit commun^ et même de la nation, de l'État. Aux États-Généraux qui ouvrirent le règne de Louis XIII, Senecey, portantla parole au nom de la noblesse, reprit vivement l'orateur du Tiers-État, coupable à ses yeux d'une comparaison où ces deux ordres étaient assimilés à deux frères. Voilà qui ressemble peu à'cette fusion des intérêts, à cette coalition des classes d'où est née la grande charte de l'Angleterre. Cela se passait en 1614, et cela durait encore deux siècles après, non dans les esprits, mais dans les faits et tes intérêts. Ce qui rèstait d'abus servait à défendre ce qui restait de préjugés. Vous voyez, aux abords de 1789, un procès fameux, celui de l'abbaye de Sainte-Claude contre des serfs qu'elle s'efforçait de retenir, tandis que le roi, par lettres-patentes de 1776, affranchissait les serfs de ses domaines. Cette antithèse qui clot Thistoire de l'ancien régime, ne la résume pas mal. Vous n'y voyez d'un bout à l'autre qu'un seul élément, parfois tutélaire, en face de corps ou de localités, toujours égoïstes.
Ce n'est pas que les rois n'aient eu leur égoïsme. Le véritable grief à élever contre eux, c'est que, tandis
qu'ils édifiaient soigneusement leur puissance, ils négligèrent maintes fois la patrie, le territoire. Quelquefois même il y eut trahison de leur part. J'appelle ainsi ces démembrements de la France, qui avaient lieu sous le nom d'apanages. Jean le Bon donna à deux de ses fils l'Anjou et la Bourgogne, en bon père de famille qui tient à pourvoir chacun de ses enfants. La souveraineté ne s'<Uait pas encore distinguée dans l'esprit des hommes, de la propriété. Tout comme le Moyen-Age n'avait d'autre morale que la religion, il ne connaissait d'autre droit que la propriété. On pourrait s'étonner qu'avec ces bornes d'esprit et de conscience, des nations aient pu se former, et que le partage successoral, privé, n'ait pas incessamment défait ce que la conquête, le langage, les affinités diverses avaient lié et agrégé. C'est que le droit privé profitait au roi comme aux princes, et même lui profitait plus. La puissance (il y en avait une à s'appeler roi) appelle la puissance comme la richesse appelle la richesse. Et la fortune de la royauté se fit sous l'empire d'une idée fausse qui ne pouvait détruire le cours naturel de s choses. Le royaume se forma par la même raison que de nos jours, parmi les particuliers, nonobstant la loi du partage égal de succession, nous voyons se reconstruire les grands patrimoines.
En France, ce pêle-mêle de souveraineté et de propriété, n'eut d'autres proportions que celles d'un obstacle passager ; soit que la race eût trop d'esprit pour admettre cette confusion grossière; soit que Rome nous
eût laissé avec ses lois une plus juste idée de la souveraineté; soit que les familles royales, toujours peu nombreuses et peu brillantes en rejetons, aient écarté tout péril sérieux.
Mais la royauté puisa à cette source d'autres bévues, d'autres illusions, celle par exemple de s'en aller régner à Milan ou à Naples, en vertu de testaments, de droits tout personnels.
Pendant trois règnes consécutifs, on court en Italie pour des conquêtes qui n'eussent guère été que des colonies — et l'on néglige les Pays-Bas, la Savoie, qui touchaient à la frontière, qui l'eussent reculée et fortifiée. Henri III refuse les Provinces-Unies qui s'offraient à lui, une souveraineté vacante par la mort du duc d'Anjou et par celle du prince d'Orange. Ces longues guerres d'Italie auraient dû nous laisser au moins la Savoie, conquise par la bataille de Cérisoles : il n'en, fut rien. Ce même Henri III, pour reconnaître l'hospitalité du duc de Savoie, lui rendit ce qui nous restait de cette province, Pignerol entre autre, cette convoitise de Richelieu (1).
C'est le vice des monarchies absolues que l'instabilité des maximes. Tel dessein est d'autant plus abandonné par un monarque qu'il a été plus vivement poursuivi par son prédécesseur. Henri IV emporte avec lui sa politique, c'est-à-dire l'alliance anglaise sacrifiée
(1) Histoire de la Diplomatie française, par M. de Flassan, tome II, pages 90 et 10$.
tout aussitôt à l'alliance espagnole. A la mort de Louis XIV, le revirement n'est pas moins brusque (lads le sens opposé. L'Espagne, qui était devenue quasi-française, est abandonnée cette fois pour l'Angleterre, et l'on sacrifie à cette nouvelle alliée notre marine jugée inutile. C'est que le régent craignait pour lui-même la compétition du roi d'Espagne au trône, si le roi mineur venait à mourir. Mais c'est le régent qui meurt, c'est le roi qui survit, et toute notre politique en est changée.
Pendant tout le dix-huitième siècle, les intérêts français sont sacrifiés aux Bourbons d'Espagne et d'Italie. L'article VIII du traité du 17 octobre 1748 est ainsi conçu : « En considération des restitutions faites par Sa Majesté très-chrétienne, les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla appartiendront à l'avenir à r infant don Philippe. » Ainsi un avantage purement espagnol fut pour la France l'unique résultat de huit ans de guerre, et entre autre de cette campagne de Flandre, plus brillante et plus solide, dit Frédéric le Grand, que celle de Louis XIV en 4762 (1). Plus tard, c'est encore la France qui indemnise les Bourbons d'Espagne des suites de la guerre de Sept ans, leur abandonnant la Louisiane comme équivalent de Ja Floride, qu'ils sont obligés d'abandonner aux Anglais. On ne saurait pousser plus loin l'abnégation: en 4783 on vit l'Angleterre rendre la Floride à l'Espagne, qui ne nous rendit pas la Louisiane.
(i) Histoire de mon temps f par Frédéric 11, lome II, page W.
LA ClSNTÎtALISATION
Les contemporains, et des plus compétents, jugeaient sévèrement cette alliance espagnole, dans un moment mal choisi, dit l'un d'eux, faute de connaître la mauvaise administration de ce pays et son impuissance qui réduisit à rien sa coopération. Ce môme écrivain donne les détails les plus précis sur la prétendue restauration de la marine espagnole, sur la vérité des états produits par le cabinet de Madrid. Les équipages, dit-il, étaient trop faibles de moitié. Quant aux avantages d'une autre nature qu'on pouvait attendre de cette alliance, il ajoute qu'en 4773, malgré le pacte de famille, le commerce français ne rencontrait en Espagne que tracasseries et prohibitions (1). La question de l'annexion des Pays-Bas reparait en France lors du voyage qu'y fait l'empereur Joseph II. Nous en avons la preuve dans un Mémoire au Roi, par M. de Vergennes : elle est résolue comme sous Henri III (2). • La France déchoit visiblement pendant le dix-huitième siècle, à cet endroit de la politique extérieure, si étrangement sensible dans la complexion française : et sa déchéance est toute imputable à la royauté, à l'esprit
(1) Voir là-dessus un livre curieux intitulé Politique de tous les cabinets de l'Europe pendant les règnes de Louis XV et Louis XVI. L'auteur, uommé Favier, était uq agent de celte diplomatie secrète de Louis XV, qui avait pour chef le comte de Broglie. On peut le croire fort bien instruit des choses dont il parle, et ses vues sur l'Espagne ont d'autant plus do valeur qu'il éiait fort lié avec Dumouriez, qui eut une mission dans la Péninsule, et dont Favier n'est sans doute que l'écho.
(2) Flassan, tome V, page 128.
£gg LA CENTRALISATION
dynastique. Quant au pays, il ne cesse pas de montrer de quoi il est capable. Il y a des morts héroïques, celles de Bellisle, de Plelo, de Montcalm. L'Inde, maniée par Dupleix et La Bourdonnaye, allait peut-être passer à la France : mais le gouvernement déserte et trahit. Excepté la bataille de Fontenoy et quelques vaillantises à Quidec y la France est continuellement humiliée, dit M. de Chateaubriand dans son livre du Congrès de Vérone.
Nous avons un autre témoin de l'opinion que l'Europe entretenait alors sur notre compte. On voit dans les Mémoires d'Àlfiéri un homme né aux environs de la guerre de Sept ans, et élevé dans le mépris de la France. A Louis XV le mot est bien appliqué. Le malheureux n'eut qu'une idée politique dans son règne tout oriental : elle était pour la Pologne. Il entretenait à cet usage une machine de diplomatie secrète qui était son affaire personnelle et unique. C'était sa manière d'être roi . Il savait tout, il pouvait beaucoup avec la marine et l'armée restaurées par le duc de Choiseul. On sait de reste ce qu'il ne fit pas, disgraciant du même coup son ministre et la Pologne, Véritablement la Révolution ne fut pas de trop, il était temps d'en finir avec les anciens pouvoirs, et de laisser monter à ces hauteurs où rien ne vivait plus, un esprit, une sève plus jeune et plus riche.
Tel est le vice des monarchies absolues : une famille prenant une nation pour un domaine, disposant du territoire national comme de sa chose, et des forces nationales comme de son bien et de son instrument, pour des vues personnelles, pour des intérêts de dy-
nastie. J'en conclus que si les rois sont supérieur* aux castes et aux princes, la république vaut encore mieux que la royauté : entendant par république un régime où il y a chose publique, par la tribune et par la presse. L'hérédité, nominale du pouvoir n'est pas un obstacle à ce régime, en France du moins, où il paraît entendu d'après certains précédents, que la nation rejette les pouvoirs qui ont encouru sa disgrâce et en choisit d'autres, ce qui est le propre de la république.
Quoi qu'il en soit de cette digression, Louis XI n'eut rien de cet égoisme dynastique, de cette incurie à l'égard du territoire, dont nous avons relevé les preuves. Il faut le juger, le doigt sur la carte de France : là, on le tiendrait presque pour un grand homme qu'il n'est pas.
D'autres monarques, d'autres personnages, avec leur chevalerie, leurs goûts d'esprit, leur bonté et leurs faiblesses de cœur figurent mieux la France de pied en cap. Tels nous apparaissent François I er , Richelieu, Henri IV. On s'arrête avec complaisance devant ces physionomies où brille une flamme d'esprit, de passion, d'audace. Ils représentent la nation; mais Louis XI la constitua. Il laissa l'autorité plus forte sur un territoire plus étendu, la royauté à la téle de plus de sujets et de plus d'objets, l'ordre et l'espace ajoutés à la France qu'il avait reçue de son père. Ce qu'il fit là s'appelle Centralisation : le cadre où les nations se forment et se déploient, qu'elles remplissent de richesses, de lumières, d'arts, de science et surtout de liberté poli-
tique : car elles prennent possession d'elles-mêmes en vertu des forces qui leur viennent et qui ne peuvent tenir dans la main d'un monarque.
Si la liberté naît en général de toute Centralisation, elle déborde de la Centralisation française et se fait propagande. Aussi était-ce chose d'intérêt universel que la formation et le développement de la France : il y allait de l'avenir des peuples. Où en seraient-ils, si la France n'eût ajouté à sa pensée le prestige et le crédit des grandeurs visibles, la force d'une nation, le glaive sans pareil dont elle jeta le fourreau, il y a soixante"ans ?
iECIlON TROISIÈ ME .
Ix» Centralisation Ht nécessaire en France.
Il n'est pas bien surprenant que dix siècles de monarchie aient travaillé de tout leur poids à l'unité française. La royauté se créait par là, en même temps qu'elle créait dans le pays l'ordre et le droit. Mais considérez ceci: il vint un momentoù la France secoua violemment son passé et sembla rompre avec ses traditions. La France, il y a soixante ans environ, de monarchique se fit républicaine. Or, le premier mot de cette république fut pour se proclamer une et indivisible ; et rien ne fut mortel parmi tant de soupçons qui donnaient la mort, comme celui de fédéralisme. Quatre monarchies et une république que nous avons vues depuis cette époque en ont usé de même avec la Centralisation (1).
Or, il est vrai de dire que des choses ont prévalu, ont duré dans le monde, au mépris de toute justice, par la seule puissance des intérêts. Mais, qu'on daigne se le rappeler, ces choses périrent avec la société qui les portait. C'est l'histoire bien connue de l'escla-
(1) Voir aux pièces justificatives.
vage domestique. Mais ici tout autre est le spectacle. Ce que vous ne cessez de voir, c'est une institution qui survit à une société, que la succession la plus rapide des politiques les plus contraires laisse debout et respectée, qui traverse intacte le dissolvant des révolutions, la fatuité des restaurations, la rancune des réactions. On pourrait soupçonner quelque droit, quelque mérite sous une telle vitalité.
Laissons là, dites-vous, le passé de la Centralisation. À cette heure, la nation faite, son œuvre est accomplie. Elle a résolu ce qu'il était en elle de résoudre, et peut disparaître sans laisser de lacune ni de regrets.
Erreur. Il n'y a pas au monde de solution, si l'on entend par là une halte, un repos. Il n'y a que travail et vicissitude. Gardez-vous de traiter légèrement une force dont les œuvres ne furent pas toujours irréprochables, mais dont l'action fut toujours irrésistible.
Si la Centralisation n'existait déjà, il faudrait l'inventer pour le gouvernement d'une société qui professe la tutelle du peuple, le patronage des masses. Ce principe aurait beau être écrit dans une Constitution, il n'en sortirait pas si l'application en appartenait aux localités ; il périrait sous la parcimonie, l'inertie ou le mauvais vouloir des autorités locales. Pas de loi, par exemple, moins exécutée que celle qui réglemente le travail des enfants dans les manufactures. Pourquoi ? Parce que l'exécution en est confiée aux maires, parce que l'État n'a pas exercé le droit qu'il
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s'était réservé de nommer des inspecteurs et de veiller . d'en haut à ce que la loi fût obéie. Mais où la Centralisation est un bienfait, c'est en matière de budget. Se figure-t-on des finances localisées, les départements riches gardant pour eux tout l'impôt qu'ils paient, et les départements pauvres, réduits à leurs seules ressources, n'ayant que le choix ou de s'infliger une surtaxe ou de laisser tomber,' çà et là l'église, l'école, l'hôpital!
Au surplus, la Centralisation est à -plus d'une fin. Le pays en a besoin, non-seulement pour accomplir le progrès dont il a fait vœu, mais encore pour tempérer la démocratie. La France n'est-elle pas démocratique?
Ici paraît un des mérites de la Centralisation, qui est de réserver et de représenter, sous le règne du nombre, les droits de la raison et de la justice. Supposez un instant la Centralisation détruite,^les localités souveraines au point de voter et d'asseoir l'impôt, de nommer aux fonctions publiques, d'autoriser ou de régler tout ce qui est police, octroi, viabilité, régime des eaux , sociétés anonymes , ateliers insalubres, mines, défrichement de bois..., qui peut répondre que cet état de choses ne serait pas l'oppression permanente d'une classe ou d'un parti, frappé d'exclusion et d'avanies, maltraité et rançonné sous toutes les formes, administrativement, fiscalement, juridiquement? Cela n'est pas impossible au moins, dans un pays où J'inégaljté des conditions est pro-
fonde et le souvenir des castes encore plein de vie et de rancune, deux choses qu'on ne voit guères aux États-Unis.
Que si, au contraire, la souveraineté, avec tous les attributs qu'on vient de décrire, demeure au centre, tout change d'aspect.
Un pouvoir supérieur et distant, quelle qu'en soit l'origine, n'est pas susceptible des passions cupides ou haineuses qui égareraient, qui corrompraient une
souveraineté de clocher ; ou du moins il ne l'est pas
au même degré. Il aura ses erreurs et ses bévues à raison môme de sa distance et de son élévation, mais qui ne vaudront jamais, comme art et comme succès d'oppression, la tyrannie vicinale, la vexation à brûle-pourpoint de tons] les instants, sous toutes les formes.
C'est contre de tels écarts que la Centralisation est une garantie inestimable.
L'unité nationale est chose faite et indestructible : mais d'autres intérêts considérables aussi, celui du progrès, celui des minorités courraient de grands risques sous le régime des souverainetés locales. En deux mots, il pourrait arriver ceci, étant donné des localités libres de voter et d'asseoir l'impôt, — ou bien elles effaceraient de leur budget le traitement du prêtre et [celui de l'instituteur, la subvention de l'hôpital et celle du collège, ce qui n'est pas précisément la voie du progrès — ou bien elles voteraient l'impôt destiné à ces dépenses ,f mais avec un procédé de réparti-
tion qui en ferait la charge exclusive de certaines classes, une avanie, une exaction pour la minorité.
C'est une amélioration, j'en conviens, que la minonorité opprimée au lieu de la majorité. Mais il y a quelque chose de mieux encore : la justice envers tous. En démocratie, la Centralisation, c'est l'élément de justice, la protection du faible, la part et la chance du droit.