CHAPITRE ONZIÈME
SI un pays centralisé peut être libre.— Antécédent* de la France, goût Immémorial de liberté.
Il est clair, à voir la France, qu'un pays centralisé peut être riche, lettré, glorieux; mais peut-il être libre? — Comment fais-tu pour avoir chaud? disait le chevalier de Grammont à son ami Matha, le voyant tout de soie habillé en plein hiver. — Comment je fais?... je gèle.
11 ne faut pas demander à la France comment elle s'arrange pour être libre, avec une organisation des pouvoirs publics, si pénétrante et si compréhensive. Les partisans des institutions locales répondraient peut-être quelque chose comme Matha : une pure calomnie envers notre histoire, la plus riche qui existe en insurrections de toutes sortes. Ce passé, pris à la surface, offre une stabilité apparente qui n'est que celle du trône. Regardez-y de plus près : il n'est pas de pays qui se soulève plus volontiers, corps et âme. Rien
n'y a régné que sous un feu de contradiction et de révolte. Le pauvre peuple, comme disent les ordonnances, ne l'était pas d'esprit ni de volonté. On ne saurait avoir le propos plus libre et plus hardi. Gens d'église, gens d'épée, gens de lois, gens de finances, tous portent les marques de ce franc-parier. Le Moyen-Age leur applique un vocabulaire dont la richesse fit celle de Rabelais.
En France, la liberté de l'esprit est chez tous et sur tout. 11 faut convenir que le respect tient peu de place dans cette société. Les rois n'en montrent guère à l'Église, ni les bourgeois aux nobles, ni ceux-ci aux officiers de création royale, ni les magistrats au clergé, depuis Pierre de Cugnières jusqu'à Lachalotais, ni le clergé à qui que ce soit, même au pape. Que ne voiton pas dans notre histoire? Il arrive un jour que l'Église de France déclare les conciles supérieurs aux papes. Cela se passait en 4682. Un siècle auparavant, François I er prenait à l'Eglise la nomination des évêques. Un siècle après, sous l'impérieuse obsession du cabinet de Versailles, le Saint-Siège abolissait l'ordre des jésuites.
Entrons aux États-Généraux de 1614. Nous avons la clameur du Tiers-État contre les pensions ; attaquée à cet endroit-là, la noblesse s'élève contre la vénalité des offices ; quant au clergé, on s'occupait déjà de ses biens aux États du Languedoc (1).
•(1) En 1560, la proposition*? fut faite, au nom du Tiers-État, de vendre tous les biens du clergé pour acquitter les 42 millions dt
i i CENTRALISATION
Que si Ton regarde au cours intime et quotidien des choses, on ne le trouve pas'moins hérissé; querelles entre les évôques et les ordres religieux, ceux-ci prétendent ne relever que du pape; querelles entre le clergé séculier et le régulier, dont le procès d'Urbain Grandier fut un épisode ; querelles enûn entre les curés et les magistrats des villes, qui prétendaient, au nom de l'utilité publique, s'immiscer dans les offices et les cérémonies de l'Église (\).
Dans tout cela, il n'y a de stable et de consenti que le roi. C'est que le roi fait profession de justicier et de niveleur ; sa popularité n'a pas d'autre principe que ses services. Cela est si vrai que, du moment où le pouvoir royal, cette œuvre accomplie, tourne à l'absolu et dégénère en despotisme inutile, il parait insoutenable à son tour, il attire sur lui toutes les impatiences du tempérament national.
J'ai dit que ce tempérament était partout. Rien n'est plus exact : car c'est lui qui a fait en ce pays la révolution laïque. J'appelle ainsi celle qui constitua en dehors
dettes (à 12 p. 100) contractées depuis François I". (Yoir les Mémoires d'Achille Gamon, avocat et consul d'Annonai).
Un an plus tard, aux États d'Orléans, les biens du clergé furent soumis pour la première fois à une contribution régulière qui fut de 1,600,000 francs.
(1) 11 n'y a point de présidial ni de juge royal qui ne veuille ordonner du temps des processions, de l'heure des grandes messes et de plusieurs autres cérémonies, sous couleur de la commodité publique : Ainsi l'accessoire tire le principal. (Tettamnt politique de Richelieu.)
de l'Église la société française, dérobant à l'influence religieuse les lois, la politique, les choses d'esprit, et créant un monde nouveau, que l'Église fait profession d'ignorer, celui des faits économiques. Comme il s'agit ici d'une œuvre universelle, il faut bien croire que l'ouvrier était partout, et que l'esprit d'où elle procède est l'esprit même de la Fronce.
Le plus étrange ici, ce n'est pas que l'Église ait laissé les pouvoirs publics s'isoler et lui échapper. Pourquoi une puissance toute spirituelle eût-elle conservé ces grossièretés de glaive et de balance ? Mais qu'elle ait cessé de régner sur le monde de la pensée, c'est un tout autre sujet de réflexion. Le fait en soi n'est pas douteux, à partir du seizième siècle. La politique de Grotius, la métaphysique de Descartes, ne sont pas plus bibliques que l'astronomie de Galilée. Car l'un pose la question du droit naturel, comme s'il n'y avait pas d'Écriture Sainte pour la résoudre: quant à l'autre, il philosophe à distance de toute révélation, au point de chercher ce qu'il faut croire de l'humanité et de la nature, dans l'hypothèse d'un dieu trompeur. Telles nous apparaissent à cette époque les sciences morales et les naturelles. Mais ce n'est pas tout. Au-dessus des sciences, on agite des questions de méthode : Quels sont nos moyens de connaître ? Quels sont les caractères de la certitude ? Or, Bacon et Descaries n'en admettent pas d'autres que la raison et l'expérience. De la tradition, pas un mot. — Au-dessous, et par application des sciences, apparaissent les arts, les métiers, l'industrie,
le commerce, enfin tout un ordre de travaux, d'existences, de transactions, que ne soupçonnait pas l'antiquité, et dont vivent les sociétés modernes. Or, tout cela est imprévu et, jusqu'à un certain point, réprouvé par la loi religieuse.
Telle est la nouvelle figure du monde. Tout y était religieux, tout y est devenu laïque, même la morale. La conscience humaine a fini par trouver en elle-même le devoir. Toutefois ce ne fut pas sans y être aidée. En plein dix-huitième siècle, un des esprits les plus libres comme les plus grands de cette époque, une autorité entre toutes, de lumière et de vertu, en a témoigné dans des termes mémorables. Je reconnais, dit Turgoi, le bien que le christianisme a fait au monde ; mais le plus grand de ses bienfaits a été d'avoir éclair ci et propagé la religion naturelle (1).
L'affranchissement fut surtout à rencontre de l'Église qui était, au Moyen-Age, la plus grande autorité connue. C'est là que tout d'abord on va le chercher et l'étudier ; mais il se montre partout d'ailleurs, à rencontre d'Aristote, des anciens en général, du latin en particulier, et même de la royauté. Si j'en crois un spirituel écrivain, helléniser en face du latin, la langue religieuse, étailfaire acte d'indépendance, et François I ,r ne fut pas de trop pour protéger les Estienne (2).
(1) Deuxième Lettre sur la Tolérance, tome II des autres de Turgot, page 386, édition de 1808.
(2) Des Révolutions du langage, par M. Francis Way.
Quant aux rois, nous avons dit combien ils étaient populaires en France. Il y a cependant une exception à cette faveur, c'est en fait de religion. Le peuple ne les suit pas jusqu'au prêche : il se retire d'eux, dès qu'il les voit ou croit les voir s'y acheminer. La Ligue fut faite contre le roi et triompha du roi, au point nonseulement de l'assassiner, mais de le convertir. Et ce peuple a pu s'appeler Jacques Bonhomme! Rien ne lui est fétiche. D'Abeilard au dix-huitième siècle, le soulèvement des intelligences est continu. L'esprit français s'agite et se retourne sous la compression, comme Encelade sous l'Etna. Les Albigeois, Calvin, l'hellénisme, Descartes, Port-Royal, autant de secousses qui nous montrent un Titan plein de vie.
Il ne faut rien regretter de cette irrévérence et des ruines qu'elle a faites. C'est ainsi que le progrès s'édifie. Respectant les choses, on n'y toucherait pas. On doit au passé une place, des égards, mais non du respect. Il y a peut-être dans le passé tdle époque qui vous arrête et vous charme, qu'il vous plairait de rappeler et de fixer : Eh bien, elle s'est faite aux dépens des époques précédentes renouvelées et transfigurées. Ce procédé est immémorial, nécessaire. Pourquoi porterait-on aux siècles passés le respect qu'ils n'ont pas eu eux-mêmes pour leurs aînés? La France est grande pour ce libre esprit qui met toutes choses en question, pour cet éternel souci du nouveau et du meilleur.
C'est pitié d'effleurer un tel sujet I Quelle histoire à faire que celle de l'esprit français! Comme on y verrait
LA CENTRALISATION Sil
que rien n'enchaîne personne, et qu'un souffle, une sève, une flamme circule du haut en bas de cetle société. Je regrette de ne pas savoir d'autres expressions pour ce je ne sais quoi de subtil et d'incompressible, cette langue de feu, ce Saint-Esprit qui est la vraie figure de l'esprit français. Tout comme l'Occident pris en masse se distingue de l'Orient par le sens du droit, de même la France, en Occident, se sépare de tout par un sens du droit qui n'est qu'à elle, transcendant et absolu. Si cette raison, ce verbe paraît quelquefois sous forme de raillerie, gardez-vous d'y voir une simple facétie, une boutade sans conséquence. Cette méprise serait fâcheuse. La raillerie est grande comme Socrate, Pascal, Voltaire. Elle est légitime comme Aristote et comme sa logique, \llez à cette école, et on vous dira que si vous avez une idée, vous avez deux manières de l'établir, soit en la rattachant à un principe certain, soit en rattachant l'idée contraire à un principe absurde. Or, le ridicule n'est pas autre chose que l'emploi de ce dernier mode qui est, dit-on, fort usité en géométrie. Seulement, là on ne rit pas, vu qu'il n'y a rien de plaisant dans des lignes et dans des angles. Mais au lieu d'une ligne, mettez un homme, et le rire commence avec cet être qui a une profondeur de malice, une hauteur d'arrogance, une épaisseur de béolisme.
Lisez plutôt le chapitre de Montesquieu qui commence de la sorte : Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais...
2ii LA CENTRALISATION
Cette indépendance des esprits fait partie du progrès général, et se développe comme la nation, comme son gouvernement, comme sa richesse, comme sa grandeur parmi les peuples. Les siècles se suivent et se ressemblent sou3 ce rapport; le dix-huitième paraît déjà dans !e dix-seplième. Vous voyez naître sous Louis XIV ce qui éclatera dans l'époque suivante. Tous les systèmes qui s'appelleront sensation , progrès, rationalisme, y sont en germe. Gassendi, de la manière qu'il explique l'origine de nos idées, n'est-il pas un précurseur de Condillac ? Cette théorie du progrès qui devait illustrer Turgot et Condorcet, et fonder la philosophie de l'histoire, n'en trouve-t-on pas le premier aperçu dans la querelle des anciens et des modernes, et dans les idées émises à ce sujet par Fonlenelle, Perrault, Pascal
Quant au rationalisme, il existait dès le dix-seplième siècle. La langue est un témoin irrécusable de Vélat des esprits, et les mots font foi des idées. Ce n'est pas apparemment pour des apôtres qu'ont été inventés ceux de libertins, d'esprits forts. Il faut remarquer ces néologismes, au dix-septième siècle dont le goût exquis et réglé n'était pas pour ces fabrications. Mais à chose nouvelle, nouveau nom. On a beau être une époque de
(IjCe pointa été mis en lumière avec la plus ingénieuse érudition par M. Pierre Leroux : je crois bien faire de le nommer. Tous ses obligés (j'en rencontre quelquefois dans le monde des idées), devraient bien en faire autant. Cette justice serait de bon goût envers un absent, qui n'est pas de la moindre académie.
discipline et de pruderie littéraire; on en passe par là. Pourquoi rie dirais-je pas ce qui me frappe plus que tout : le ^ *jmd Condé prononçant à son lit de mort les paroles rapportées par Bossuet : Je ri ai jamais douté, quoi qu'on en ait dit, de la vérité du catholicisme. Et Pascal? Pour qui, si ce n'est pour lui-même, a-t-ii ébâudhé un livre sur les dogmes du christianisme? Le doute était né au dix-septième siècle ; on bâtissait déjà l'Encyclopédie. Laissez venir la Régence, Dubois, Louis XV surtout, l'égoisme couronné, la dégradation de soixante fois, et le monument s'achèvera à sa façon, chacun y apportant la pierre qui lapide.
On s'est attaché à montrer cet esprit delà France, surtout dans l'ordre des idées : ailleurs, ce serait prendre une peine superflue : on le suit aisément, à certaines (rainées éclatantes, d'un bout à l'autre de notre histoire. Vous avez d'abord les soulèvements généraux : communes, jacqueries, hérésies. — Puis les soulèvements particuliers pour causes fiscales, ces derniers presque permanents. On fraudait la gabelle à main armée. C'était une profession infiniment plus répandue que celle des brigands italiens à leur meilleure époque; il y avait par an dix-huit cents accusations de faux saunage, dit M. Necker. Ajoutez à ces mouvements populaires un goût général d'insurrection, révolte des pays d'Etats (Bretagne et Languedoc), révolte des Parlements, révoltes des grands et des nobles. La dernière fut contre l'uniforme imposé par Louvois, et traité de livrée. Monsieur de Coclquen t je vous casse, dit un
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iour Louis XIV, passant devant un colonel qui se contentait de porter les éperons et l'épée à la tète de son régiment. Heureusement, sire, ,,ue les morceaux me restent, répondit ce galant homme. Beau et Don mot, dernière étincelle féodale.
Je ne recherche pas si toutes ces voies de fait et d esprit furent toujours sans reproche : je ne veux pas mettre cent questions dans une, qui me suffit de reste, j'ai voulu- seulement montrer que l'obéissance n est nullement une passion française, que le pouvo.r absolu n'est pas notre tradition , que toute notre Instore est lutte et affranchissement. Dire après cela que la France avec tout ce qu'elle a d'honneur, d'esprit, de courage, de lumières, de richesse, est faite pour appartenir à un homme, que tel est l'avenir de ce passé illustre et laborieux, c'est une chimère ; j'ajoute - pour ne pas faire l'injure d'une confusion, aux utopies qui ne sont que folles ou enragées - une chimère d'antichambre.