CHAPITRE DOUZIÈME 61 un pays centralisé peut être libre
Ainsi la France politique est faite de deux choses également immémoriales et indestructibles : Centralisation, inservililé.
On peut estimer par-dessus tout l'esprit local, les institutions locales : mais cela ne se crée pas. J'ai tort de parler ici d'institution. Une commune existe par ellemême, quand elle existe. Si le mandat municipal est plus estimé à Toulouse que le mandat politique, c'est un pur effet de mœurs et de traditions.
On pourrait aussi bien souhaiter ou regretter une aristocratie, qui semble à beaucoup le véritable principe d'un gouvernement libre : encore une de ces choses qu'on ne suscite pas à volonté, et même qu'on ne ressuscite pas. L'expérience en a été faite de nos jours. On a vu sous la Restauration une chambre des Pairs, composée des plus grands noms, prenant ses devoirs. au sérieux, faisant son office de pouvoir modérateur.
LA CENTRA LIS A TJ0N
La royauté n'en tint compte, et cela n'est pas bien étonnant de sa part : elle marchait depuis trois cents ans sur la tête des nobles. Qu'on se rappelle seulement comment François I er traita le connétable de Bourbon.
Que faire au milieu de ces lacunes et de ces ruines? En prendre son parti et chercher ailleurs la liberté par les moyens, par les organes qui ne peuvent manquer à celte âme de la France.
Je ne vois à cet égard nulle infirmité chez une race, par cela seul qu'elle a le goût de l'unité politique. Je dis plus : cette race, impatiente comme elle le fut toujours de dominations locales et personnelles, a promis par cela même qu'elle ne s'accommoderait jamais du despotisme. Car elle y retrouve justement ce qu'elle abhorre dans les souverainetés locales, c'est-à-dire le pouvoir de l'homme sur l'homme. A ce compte, la Centralisation serait un premier pas vers la liberté : on pourrait y voir un besoin naissant de droit et de dignité qui se satisfait comme il peut, non par la loi ou par le contrat (ce qui serait la liberté même), mais par une combinaison où le gouvernement semble acquérir les qualités de la loi et se purger de l'arbitraire.
Mais alors pourquoi cette défaveur sur la Centralisation ? Peu de choses en philosophie politique, sont aussi maltraitées, aussi décriées. On a dit en termes excellents qui ont été cent fois copiés et répétés, que la Centralisation est l'anéantissement chez un peuple de toute capacité, de toute virilité politique; que la véritable école d'un peuple libre est la gestion des intérêts
locaux ; qu'une démocratie sans institutions provinciales ne possède aucune garantie contre le désordre ni contre le despotisme ; que le gouvernement ne peut embrasser la vie de toute une nation, qu'il excelle à empêcher et non à faire, qu'il est un obstacle à la reproduction des forces... et l'exemple qu'on ne se lasse pas de citer, c'est celui des Étals-Unis et de la Graude-Bretagne,.qui vivent d'institutions locales non moins que de liberté et de prospérité.
Cela est plausible et même séduisant; mais je regarde la France, et je dis que cela ne peut être vrai. Prenez bien garde en effet que si cette théorie avait raison, la France, centralisée comme elle l'est, serait un pays inerte, figé, accroupi. Elle marche cependant : elle n'est dépassée que dans certaines choses où elle a été devancée : j'ai le regret de dire que la liberté en est une. Dans un ordre de choses inférieur, on pourrait citer l'usage de la monnaie de papier, la commercialité des mœurs, un certain art britannique d'opérer d'immenses transactions avec un faible numéraire. Mais enfin la France n'a de supérieurs que ses aînés, et l'avantage que d'autres ont sur elle est un simple avantage de temps. Il faut donc qu'il y ait un sens, un mérite dans la Centralisation , et non pas purement un besoin d'obéir. Si elle était la chose abjecte et désastreuse qu'on représente, ce n'est pas seulement avec la liberté qu'elle serait incompatible, mais encore avec tout progrès et pour ainsi dire avec toute vie nationale. D'où je conclus, à l'aspect de la France, ou qu'il
y a excès dans les reproches adressés à la Centralisation, ou que la Centralisation comporte un correctif qui reste à découvrir.
Ce correctif, c'est une capitale. Il y a beaucoup de choses sous ce mot.
Une capitale n'est pas un pouvoir étiqueté et classé parmi les pouvoirs constitutionnels. Les publicistes n'ont pas encore défini le jeu de cet organe dans la physiologie des nations. Cependant une capitale est une puissance à côté des puissances constituées. Elle est un organe, ou plutôt elle est dans le corps politique cette force vitale que les physiologistes ne voient pas dans le corps humain, mais qu'ils reconnaissent audessus de tous les organes et de toutes les fonctions visibles.
Son œuvre est de créer des idées en dehors des églises, des académies : une mode et une société en dehors de la cour : une opinion en dehors du gouvernement. Est-ce une force ? Oui, car on l'a vu armer et désarmer les forces officielles. Notez bien ceci : il n'y en eut pas d'autre pour briser l'ancien régime. Elle a le procédé fort simple. Action des idées sur les esprits, des esprits sur les volontés, des volontés sur les corps qui tiennent le glaive et la balance, tel est l'itinéraire de cette force. Mais il faut supposer pour cela une nation toute sociable et intellectuelle, c'est-à-dire où les salons sont courus, où Vidée court les salons, où les classes, les partis, les métiers, sans être précisément mêlés, se touchent d'as-
sez près pour être impuissants chacun contre la projection de l'idée commune.
A ce titre, Paris est la capitale entre toutes. Ce grain de salpêtre qui sommeille au fond du tempérament français, c'est là qu'il prend feu à certaines étincelles dont la périodicité n'est pas encore bien connue.
Au fond l'influence d'une capitale est celle des idées sur les choses, de l'esprit sur le reste. Quoi de plus légitime?
Comme après tout une capitale n'est pas une institution, le pays où elle règne ne sera pas sans quelques vicissitudes. Une capitale est un théâtre d'où les spectateurs, excités par la politique jouée sous leurs yeux, excités surtout les uns par les autres, s'échappent quelquefois avec une révolution. Quand la France était une monarchie tempérée par des chansons, c'est à Paris que naissait la chanson. Aujourd'hui, elle est une monarchie redressée par des révolutions également parisiennes.
Celte capitale est l'œuvre de l'ancienne monarchie, tout comme la Centralisation politique. Louis XIV ne se doutait pas, en attirant près de lui l'élite de la France, que s'il désarmait la province, il créait en môme temps près du trône une force qui ne serait pas toujours pour le trône : qu'un temps viendrait où l'on ne mourrait plus de .la disgrâce royale : que les rois de France n'avaient pas parole de la fortune d'être toujours plus grands que la Fronce entière, groupée et révélée à elle-même ; que tel de ses successeurs verrait
les nobles, les plus nobles à Chanteloup, et lel autre sur les bancs où éclata la nuit du 4 août.
Le fait est qu'il y a un lien entre les classes supérieures et les idées élevées, non pas un lien secret, comme j'allais le dire, mais une affinité qui saute aux yeux. Où donc naîtrait par exemple le souci de la liberté, si ce n'est dans l'abondance des autres biens, parmi la qualité, la richesse, le loisir, le spleen ? Quelle autre passion pourrait-il mettre dans sa vie, celui dont la vie est sans labeur? Comme il n'a pas les soins vulgaires de l'existence, il a charge de l'idéal : il est élu, il est.marqué d'en haut pour les grandes pensées.
cϔumque tueri
Jussit, et erecios ad sidera lollere mltus.
Barrez-lui son écusson, s'il en a d'autres : vous le pouvez sans calomnie.
Quand Louis XIV n'y aurait pas mis la main, la France n'en aurait pas moins une capitale. Ce n'est ' pas que la Centralisation et la prépondérance d'une capitale soient deux choses qui aillent nécessairement ensemble. À la rigueur, la société pourrait être éparse, tandis que le gouvernement serait tout entier sur un point. Mais il n'en est pas ainsi, alors que la Centralisation politique est l'effet d'un goût général d'unité qui possède un pays. Il arrive alors que les intérêts, les partis, les intelligences, obéissant à cet attrait d'unité qui pénètre partout, se centralisent aussi bien que les pouvoirs publics. Ceux-ci d'ailleurs en se grou-
pant comme ils font, deviennent à leur tour un principe de Centralisation. Une ville n'est pas le siège du gouvernement, sans attirer à elle tout ce qui tient au gouvernement par la dépendance, par l'espoir, par la curiosité et même par l'hostilité : on ne frappe bien que de près..
Dès qu'il est entendu qu'un pays centralisé, est doué par cela môme d'une capitale prépondérante, tout s'explique en ce pays, et la vie et la liberté qui au premier abord y semblaient impossibles. Seulement la vie naît sur un point, la liberté se défend sur un point, d'où elles se répandent et rayonnent partout. Que ce point central fasse son office de foyer, de citadelle, et tout est dit: la circonférence doit se tenir pour contente, le pays a tout ce qu'il lui faut. Ce qui importe, c'est le progrès et non son origine, ou son procédé. Parlez du pied droit ou du pied gauche, mais marchez.
Il est bon d'aller ici au-devant d'une interprétation malveillante et naturelle. Si le lecteur comprend que nous regardons une capitale comme l'équivalent d'institutions libres, il faut que nous nous soyons bien mal exprimé. On a seulement voulu dire que celte force qui est nécessaire, en dehors des institutions, pour les vivifier et les garantir, peut se rencontrer dans une capitale, à défaut d'aristocratie et de localités constituées. On pourrait ajouter que si la Centralisation crée un gouvernement plus fort que le pays , elle crée aussi bien une capitale plus forte que le gouvernement. Le poids et le conlre-puids sont deux œuvres de la môme main.