CHAPITRE QUATORZIÈME
Comment an pays centralisé pent être libre.
Que la liberté anglo-saxonne ne procède pas des institutions locales, cela est consolant pour la France, qui n'a pas ou qui n'a plus ces institutions. La France trouve ailleurs (nous avons vu comment), un principe de vie et de liberté qui lui est propre.
Ce n'est pas qu'il n'y ait fort à dire sur ces éléments tout français de Centralisation et de capitale. Leur vice n'est pas moins qu'un germe spécial de révolutions dans un pays déjà bien pourvu à cet égard. Soyons justes : C'est faire beaucoup pour l'instabilité que de réunir sur un point toute la vitalité des partis et toute la puissance du gouvernement, avec la perspective, en cas de victoire sur ce point, d'une victoire partout. Champions, champ-clos, bataille, tout cela se tient. Vous ajoutez là un attrait, une provo-
cation à toutes les raisons innées que les hommes avaient déjà de se jeter les uns sur les autres.
Qu'une capitale ait à peu près ce qu'il faut pour tenir tête aux agressions du pouvoir central, je crois l'avoir dit : mais sa victoire même est une révolution.
Que le sol de la France avec ce détritus de partis, de castes, de dynasties qui le compose soit préparé pour des révolutions de plus d'une sorte, l'expérience est là qui nous l'enseigne. Mais en outre, il y a un principe de révolution tout particulier dans la donnée française. Il y a, qu'un écart s'établit et se creuse entre la capitale et les provinces, l'une accrue et exaltée, les autres appauvries de toutes les forces qui affluent au centre et montent pour ainsi dire au cerveau du pays. Il est naturel à cette capitale de vouloir toute autre chose que ne veulent les provinces. Il lui est possible de faire prévaloir cette [volonté propre. Il lui est facile, victorieuse entre ses murs, de l'être partout. Le secret et le fond de tout ceci, c'est, d'une part, l'avance politique prise par la capitale — c'est, d'autre part, cette tête du gouvernement, tout entière sur un point, laquelle une fois perdue est la perte du gouvernement lui-même.
Il faut sans doute ajouter à ce fond, pour le remplir, certaines hypothèses, telles qu'une dissidence entre la capitale et les provinces, une lutte engagée par la capitale, une victoire remportée par la capitale. Mais que parlons-nous là d'hypothèses? C'est
de l'histoire que ceci, une histoire qui commence à la commune de Paris, et qui s'écrit de nos jours plus couramment que jamais. Le plus beau chapitre,, par parenthèse, en fut esquissé par l'audacieux Mallet.
C'est le lieu de dire, pour ne rien omettre et ne rien céler :
1° Que la puissance légitime d'une capitale est multipliée par des circonstances qui n'ont pas de valeur morale, parla contagion, par le ferment, par l'électricité qui se dégage des foules.
2° Qu'elle est servie par cette riche collection d'aventuriers qui ont un grief inné contre tout gouvernement, fort attachés d'ailleurs au séjour du luxe, des arts, de l'industrie surtout.
« Voilà, dites-vous, un pays des mieux conformés « pour la vicissitude. Si le beau existe en politique, « et s'il a pour condition, là comme ailleurs, la va- « riété dans l'unité, ce pays offre à certains égards « un type accompli. Cependant, supposez que ce « peuple soit au régime représentatif, c'est-à-dire « avec des moyens réguliers de contrôler et même de « varier son gouvernement : les révolutions n'y « sont plus nécessaires. » — Cela ne résout rien : dans cette hypothèse même, les changements politiques seront irréguliers, révolutionnaires, s'il y a disproportion, entre la puissance réelle de la capitale et la somme de puissance représentative qui lui est départie. Il y a telle capitale qui n'abdique pas devant une
assemblée. L'unique conséquence d'institutions libres, c'est que le conflit naîtra entre la capitale appuyée sur ses représentants et la majorité des représentants provinciaux.
A cela je vois trois remèdes — une armée dans la capitale — des journaux libres — une représentation de la capitale, basée sur les qualités de sa population.
L'armée n'est pas la plus triomphante de ces précautions : L'air d'une capitale a de singulières propriétés pour mouiller la poudre.
J'attache plus de prix à des journaux libres. Ce moyen est précieux pour répandre les idées de la capitale dans les provinces, et celles que pourraient avoir les provinces, dans la capitale ; enfin pour créer un niveau d'esprit et d'idées politiques.
Mais l'équité et l'efficacité serait de traiter une capitale selon sa valeur, dans la répartition des pouvoirs représentatifs.
Pourquoi pas? l'aristocratie est partout une puissance reconnue et organisée ; or, une capitale est une aristocratie.
Je dis que partout l'institution politique admet des droits ou plutôt fonde des pouvoirs sur une autre base que celle du nombre. Cette base est tantôt la richesse, supposer d n ° bleSSe ' tar ^t la science, lesquelles font Cette pré ^ qUahtés P r °pres à gouverner les hommes, les mêmes^f 1011 dU Ié S isl *teur n'admet pas toujours s, gnes, ne s'arrête pas toujours au môme
degré. Question d'art s'il en fut ! Mais ce qui ne se dément jamais, ce qui est le fond et l'essence de toute cité, c'est une part de pouvoir politique réservée aux meilleurs, comme disaient les Grecs, c'est une éternelle précaution contre le nombre. Tu n'iras pas plus loin, voilà ce que semble dire à la foule tout ce qui s'appelle aréopage, sénat, chambre des pairs, chambre des lords, cens électoral, double vote, etc., etc. Nulle démocratie n'a négligé cet élément souverain, pas môme celle d'Athènes. Les fonctionnaires y étaient désignés par le sort ; mais pour corriger les facéties ou les brutalités du hasard, il y avait entre le fonctionnaire et la fonction un examen à franchir qui portait, dit Heeren, sur les aptitudes morales et intellectuelles du candidat.
Après tout on faisait cas de l'intelligence à Athènes ; elle y représentait l'aristocratie. Pourquoi n'aurait-on pas égard à celle qui distingue éminemment une capitale?
L'homme n'a toute sa valeur qu'aggloméré. Il y a une vertu dans la densité de population, dans le contact humain, ou plutôt sans phrase, dans la société. Comme elle est conforme à notre nature, ! plus il y a société, plus il y a chance de développement humain. S'il vous semble hasardeux d'énoncer la chose d'une manière aussi absolue, au moins est-il vrai de dire qu'une société compacte porte en élle plus d'occasions de sentir, de réfléchir, d'apprendre, qu'une société clairsemée. Il s'y pratique un enseignement mutuel sous forme d'é-
mulation, par le fait du rapprochement, à la lumière de tant d'expériences. Vous y trouvez lout ce qui excite ou instruit en dehors des livres : exemple, échange d'idées, concurrence. Certaines œuvres de progrès n'appartiennent qu'aux grandes agglomérations, aux pays drûment peuplés. îl faut entasser les hommes pour susciter parmi eux des banques, des théâtres, des musées, des hôpitaux, des académies. A ce prix seulement, ils sont capables de découvrir ces choses, d'en profiter, d'en jouir. Si le chemin de fer est un agent de progrès, c'est qu'il crée, en rapprochant les personnes, une densité artificielle de population. Plus l'homme est aggloméré, plus il se développe : la preuve en est que dans l'isolement îl s'atrophie, y devenant volontiers imbécile ou monomane. Fixe ou nulle, telle est trop souvent la pensée qui ne se renouvelle pas et qui ne s'entretient pas par l'échange. Pays de montagnes, pays d'idiots : le fait est constant ; mais la montagne n'y est pour rien. Peut-être qu'ici tout s'explique par l'isolement, parmi des populations rares, clairsemées, pastorales, les seules que puisse nourrir une configuration du sol impropre à l'agriculture (I).
Étant donné que l'intelligence se développe sous les aspects les plus variés, et développe toutes choses à sa suite dans une grande agglomération, pourquoi Tintelli-
(1) La fréquence de l'idiotisme dans les pays de montagnes est constatée avec toute la rigueur imaginable dans un document officiel. {Statistique des asilès d'aliénés en France, de 4842 à 1858.)
gence politique et les droits politiques n'auraient-ils pas leur part de cette fortune ? L'esprit de citoyen n'est peut-être pas celui qui court les rues, mais il commence presque immédiatement au-dessus de la rue. Il est certain que le séjour d'une capitale est un principe de culture et d'ouverture intellectuelle pour tous. Quand on y reconnaîtrait pour certaines classes le fondement d'une aptitude électorale, qu'est-ce qu'il y aurait donc là d'excessif ou d'irrationnel?
Définir ainsi aristocratie ou capacité n'est pas plus étrange que telle autre définition fort accréditée, dans un sujet d'ailleurs où il faut bien se payer d'à peu près. Prenez-en votre parti, l'approximation et l'arbitraire sont inévitables en toute recherche qui a pour objet la capacité. Où commence-t-elle, où finit-elle ? Pourquoi la majorité de l'homme à vingt-un ans plutôt qu'à vingt ou à vingt-deux ans? Pourquoi celle du citoyen, à telle condition précise d'impôt? Le plus sûr c'est qu'il faut des règles, avec cette excuse pour les mauvaises, que s'il n'y en avait pas, le droit politique serait partout, ou ne serait nulle part : choisissez.
Que si en regardant la population bigarrée d'une grande ville, vous la trouvez peu semblable à ce qui constitue selon vous l'esprit politique, la vertu du citoyen, souvenez-vous qu'il s'agit seulement de capacité relative. Qui dit aristocratie, ne dit pas les bons, mais les meilleurs.
Si vous ajoutez qu'une capitale développe toutes choses, vices compris, j'en tombe d'accord, et je sais bien
de quels vices vous voulez parler. Il reste à savoir si celte légèreté de mœurs est capable d'altérer l'esprit public qui se forme dans une capitale. Peut-être n'y a-t-il là qu'un travers cantonné en quelque sorte, qui ne touche pas au reste de la conduite et des sentiments, qui ne livre pas le citoyen. — La France est le seul pays où le viee n'altère ni le courage, ni la bonté. Duclos disait cela d'une société autrement évaporée que la nôtre. Le fait est que les hommes ne se dégradent pas à ce qui leur parait véniel, ou plutôt ils ne se dégradent que sur un point. On peut être faible à certains égards, et ne pas appartenir tout entier h sa faiblesse. La France ressemble plutôt à Henri IV et à Louis XIV qu'à Louis XV.
Paris figure d'autant mieux une aristocratie, que l'aristocratie Ta constituée en s'y établissant, ce qui est fort historique, ou qu'elle le constitue tous les jours eu s'y formant, ce qui vaut la peine d'être signalé. Je prie bien le lecteur de remarquer que tous les parvenus de sa connaissance ont pris leur élan à Paris. Il en est de» fortunes comme des renommées : elles ne se font pas ailleurs. On peut naître au Puy-de-Dôme ; c'est à Paris seulement qu'on s'illustre, qu'on parvient. Paris est l'école, la base d'opération, le champ de bataille des parvenus. C'est là que les attendent la richesse, les honneurs, l'orthographe : toute aristocratie nouvelle . émane de Paris.
Rien n'atteste la puissance éducatrice d'une grande ville comme la différence du paysan à l'ouvrier pa-
risien. Celui-ci pourrait s'excuser d'être un crétin, en montrant le bras de fauteuil ou la tête d'épingle à laquelle il appartient du matin au soir. Celui-là, dans cette variété de choses qui passent sous ses yeux et par ses mains, devrait être supérieur de tout point au travailleur de l'industrie, à cet accessoire d'une machine. Il n'en est rien cependant, j'en appelle à tous les souvenirs. Sans souvenir aucun, on comprend de reste que sur un être sociable, l'influence du milieu social soit supérieure à toute autre.
On peut poursuivre le parallèle et comparer entre eux les mêmes gens de même classe, selon qu'ils appartiennent à la province ou à la capitale : gens du monde, gens de loi, gens de commerce. Rien ne se ressemble à aucun degré de l'échelle.
Pour peu que vous abordiez la province, après une certaine habitude de Paris, cette impression vous saisit, vous envahit. Cependant, soyez juste, on parle français autour de vous ; et, somme toute, le parallèle pourrait bien être à l'avantage des départements. Est-ce que Paris n'en est pas peuplé et recruté? S'il regorge d'éléments vifs, déliés, audacieux, entreprenants, de qui les tient-il si ce n'est de la province? et si la province voit revenir à elle des restes d'hommes d'État, de mondains, de littérateurs, de financiers, d'industriels, qui donc a fait ces ruines, et lui renvoie ces ombres, si ce n'est Paris? Hais la question gagnerait peut-être à être posée en termes généraux.
Il s'agit de savoir si les forces vives de tout un pays
concentrées et façonnées dans une capitale, ne constituent pas au plus haut degré une valeur, une élite politique; s'il n'y a pas là une représentation du pays, irrégulière, dépourvue de mandat, mais naturelle et puissante, qui doit entrer dans les institutions, et recevoir du législateur la mission que sans cela elle pourrait bien prendre. Livrer cette puissance à ses œuvres, c'est vouloir l'anarchie par une doctrine anarchique sans exemple. Quand on regarde la qualité, la richesse, le savoir, comme des titres au gouvernement, comme des sources de droit politique, est-ce qu'on abandonne ces supériorités à elles-mêmes? Est-ce qu'on leur dit : « Allez, faites votre chemin, montrez-vous, le monde « est pétri de droiture et de discernement, il vous reeon- « naîtra, il vous obéira. » — Non vraiment, ce qui parait fait pour gouverner, on l'appelle et on l'établit au gouvernement : on ne lui laisse pas le soin d'une conquête où il échouerait peut-être au grand dommage de la société.
Ce qu'il faut faire pour mettre dans les lois cette valeur politique d'une capitale, on n'a pas la prétention de le rédiger, de le détailler. On croit avoir signalé un élément de solution pour le nœud qui nous tient depuis soixante-dix ans : à d'autres la solution. Cela ne se rencontre pas au bout d'une plume isolée. On peut seulement hasarder des aperçus, en les donnant pour ce qu'ils valent. Sous cette réserve, abstraction faite du suffrage universel, et supposé une loi électorale analogue à celle qui fonctionnait avant 48, le moins que
puisse obtenir une capitale, c'est une représentation basée, non sur sa population brute, mais sur sa population électorale. J'ajoute, sans oser rien affirmer, que les conditions de l'électorat pourraient n'être pas les mêmes pour la capitale, étant donnée cette présomption de capacité diffuse, innée, atmosphérique pour ainsi dire qui existe en sa faveur. Ainsi, tandis qu'un cens de deux cents francs est exigé de l'électeur départemental, un cens de moitié pourrait suffire pour l'électeur parisien. Il serait encore juste, dans celle hypothèse où le droit se fonderait sur la capacité, de ne pas exclure les fonctionnaires. Si la capacité est un titre, elle doit l'être également pour les suspects d'assentiment comme pour les suspects d'opposition. Je conviens cependant que tout cela est scabreux, et passerait peut-être pour inégalité, pour privilège.
Il faut, pour plus de sûreté, en revenir à l'idée qu'on avait indiquée tout d'abord. Dans ces limites, si l'on se contente d'attribuer à Paris où se rencontre, je suppose, le dixième de la population censitaire, le dixième de la représentation, cela est strictement juste, et cela dans une occasion contemporaine eut été souverainement efficace. — Supposez, il y a douze ou quinze 'ans, alors qu'il y avait une chambre de quatre cent cinquante députés, quarante-cinq députés parisiens au lieu de douze — supposez -les (et l'hypothèse n'est pas violente), pensant et votant avec l'opposition comme ces douze députés étaient dans l'habitude de le faire — voici, selon toute apparence, ce qui
serait advenu : Certaine majorité ne se serait pas faite, certain cabinet n'eût pas duré huit ans, certaine révolution n'eût pas éclaté avec toutes ses suites.
Il ne faut pas linir ce chapitre sans répondre catégoriquement à la question qui lui sert de titre : Comment un pays centralisé peut-il être libre? Il le peut :
V Par des institutions représentatives;
2° Par une représentation du centre, proportionnelle à la qualité et à la puissance d'opinion qui réside sur ce point ;
8° Par cette force exceptionnelle nommée Capitale, que produit la Centralisation, et qui est le contre-poids tout trouvé de l'ascendant exceptionnel dont la Centralisation investit le pouvoir exécutif. i