CHAPITRE QUINZIÈME
De la France actuelle et de la France d'autrefota sous le rapport de Tordre.
Si l'on considère la France telle que son histoire la ré?èle, telle que son génie la constitue ou la promet, on ne la trouve inférieure ni à son passé, ni à ses voisins les plus avancés.
Dans le parallèle du présent au passé, il ne peut être question que d'un point qui est Tordre, la sécurité. Or, nous sommes entrés dans la période des révolutions, c'est vrai ; mais nous avons laissé derrière nous celle des guerres civiles. Elles foisonnaient sous l'ancien régime, sans nécessité, sans grandeur, sans fruit. La bataille était-elle dans les mœurs, ou l'incohérence, la division dans les pouvoirs? Y avait-il tout à la fois de l'un et de l'autre ? Je ne sais ; mais le fait est là, et tel qu'il s'offre à nous, dans des temps relativement paisibles, où il n'est question ni d'Albigeois, ni d'Arma-
gnacs, ni de Guise, il ne laisse pas que d'être sinistre et violent.
Prenons un détail : c'en est un que la révolte de Gaston d'Orléans en 1632, encadrée comme elle Test dans les dimensions de la guerre de Trente Ans, de Richelieu, de Rohan , de Gustave-Adolphe. Mais quel témoignage d'une époque que cet épisode, vu de près et reconstruit dans tous ses détails I On sait de quoi il s'agit. Gaston d'Orléans, frère du roi, héritier présomptif du trône, juge à propos de s'insurger. Il a pour complice Montmorency, gouverneur du Languedoc. Il recrute quatre mille aventuriers sur la frontière d'Allemagne. Avec cette armée, il traverse la France jusqu'en Languedoc, jusqu'au champ de bataille de Castelnaudary où il est vaincu, et perd tout, excepté la vie. L'histoire jusque-là ne nous dit pas autre chose. Mais songez qu'à cette époque les gens de guerre mal disciplinés et surtout mal pourvus, étaient toujours fort incommodes pour l'habitant. Un passage de troupes, allant aux frontières, à la rencontre de l'ennemi, était chose onéreuse et désordonnée. S'agissait-il de guerres civiles? tout s'aggravait. Riche, on était suspect : suspect, on était dévalisé! Malheur à qui se trouvait avec un château, une métairie, un cellier, sur la route de ses ennemis ou de ses amis! Voilé qui est un peu atroce : mais au lieu de cet ordinaire qui avait peut-être ses tempéraments, qui entendait le français au moins, supposez des Allemands, reîtres ou lansquenets, pillards cosmopolites, échappés du service de Tilly et de Wal-
lensteinoù ûorissaitune rapine universelle, tout comme dans l'armée de Cromwell une controverse illimitée. C'est avec cette suite que Gaston d'Orléans parcourut deux cents lieues de pays : il n'y a pas moins de Strasbourg, qui était le grand marché aux lansquenets, jusqu'en Languedoc. Je suppose sur tout ce parcours, une zône de pillage de trois lieues à droite et à gauche de la route : voilà douze cents lieues environ de territoire rançonnées, tondues à vif! sans parler d'accessoires bien naturels : incendies gratuits , destructions pour détruire, arbres coupés pour atteindre le fruit. J'en passe... On peut croire que les populations consultées eussent préféré n'importe quel fléau, un débordement du Rhône, une peste, ou même une épizôotie. Je sais qu'après tout, force resta à la loi : mais quelle loi encore ! qui faisait tomber la tête d'un héros fourvoyé, de Montmorency, et respectait celle de Gaston, vide et lâche, mais appelée à porter peut-être un jour la couronne. Tout n'est pas profit pour les peuples qui appartiennent à une dynastie ; si l'héritier présomptif est impatient, il commence par ébranler l'État avec ses droits qui semblent faits pour le consolider.
L'épisode qu'on vient de détailler n'était rien moins qu'un accident. Vous le voyez, florissant et renaissant de lui-même, pendant toute la première moitié du dixseptième siècle. Avec quel cortège de ruines et de hontes î On le devine, mais on n'en sait rien. Ces calamités qui font tantde victimes, la plupart humbles et inaper-
çues, n'ont pas de voix, pas d'éclat. Ce ne sont pas elles qui écrivent l'histoire; elles la feraient plutôt. Je les soupçonne, je les entrevois dans l'impunité de Louis XIV, usurpant le pouvoir absolu.
Il faut avouer que rien à cette époque n'était arrangé pour se tenir tranquille. Des princes du sang inviolables, des compagnies souveraines, tel ordre propriétaire et indépendant, des grands à mémoire féodale, des pays d'États, des communes faites comme des places fortes, n'étaient pas précisément des cqnditions de paix publique.
Naturellement, les pays d'États se prenaient au sérieux. La Bretagne le fit bien voir à Louis XIV, quand elle prit les armes en 1675, au cri de : Vive le roisam impôt. Le roi ajouta à l'impôt une foule de potences. On peut voir ce détail dans les lettres de madame de Sévigné, qui en parle avec toutes ses grâces et tout son enjouement. Je ne l'en blâme pas au moins (la Bretagne, bien entendu), mais enfin il s'agit de comparer deux époques, sous le rapport de la sécurité, de la stabilité : la nôtre avec ses révolutions, et le dix-septième siècle avec ses guerres civiles. À cet égard, rien de concluant comme l'insurrection de Bretagne, si l'on en considère la date : 1675. Quel mal ne dirions-nous pas de nous-mêmes, de nos funestes instincts, du cratère des révolutions, etc., si nous avions vu cinq départements s'insurger, soit en 1810, soit en 1824, soit en 1845. Je prends à dessein ces époques les plus splendides ou les plus enracinées des trois derniers rè-
gnes. Il n'en faut pas moins pour trouver le pendant et pour nous donner une juste idée de l'insurrection bretonne, à ce moment où Louis XIV, avec la plus belle armée que l'Europe eût encore vue, fort de Oo\bert, de Turenne, de Vauban, de Louvois, envahissait la Hollande, débordait sur l'Allemagne et remportait depuis trois ans les victoires qui firent la paix de Nimègue.
Enfin nous avons pour la clôture du grand siècle une dernière guerre civile, déclarée cette fois par le monarque à deux millions de ses sujets, chrétiens d'une autre nuance que la sienne. Il y eut là pour dix-neuf ans de combats. Cette guerre durait encore en 1704. Il fallut, pour en finir avec les Cévennes, y envoyer le victorieux Villars, le détournant pour cette besogne, de la frontière, de la patrie, de Malborough. Parlera qui voudra des dragonnades ! je ne veux pas m'irriter à faire ce récit. Aussi bien tel apologiste de la mesure suffit à la juger; car l'apologie est de dire qu'on a vu en 93 l'équivalent des dragonnades. Cela est vrai, mais cela n'est pas toute la vérité. En 4685, qui est la date où fut révoqué l'Édit de Nantes, ni invasion, ni famine, ni révolte, ni affranchis de la veille à la tête des affaires... C'est la splendeur et la sérénité d'un grand règne qui déchaînent paisiblement la terreur sur quelques provinces paisibles.
Voltaire n'est que justice après cela.
Ainsi, guerres civiles autrefois, révolutions aujourd'hui. On serait mal venu à se plaindre ou à s'étonner
de ces orages. Qu'est-ce qu'un pays divisé, comme était la France d'autrefois, entre plusieurs pouvoirs? Un champ de bataille. Qu'est-ce qu'une nation qui se gouverne elle-même, comme la France contemporaine? C'est le pouvoir mis au concours. Étonnez-vous donc d'entendre quelque fracas dans un pays livré à pareille dispute!
On ne peut tout à la fois allumer et discipliner ces grands vices d'ambition, de cupidité politique. Il faut du temps pour les dresser, pour les réduire aux allures légales, ou plutôt pour consacrer quelque chose audessus de leur atteinte, ce qui est toute la modération qu'on en peut attendre. Le temps n'est pas moins nécessaire pour user les dynasties et les partis qui ont régné, pour les arracher aux rêves de bon plaisir et de dictature. Aimez- vous mieux le pouvoir absolu ? La France n'en veut pas. Elle l'a pratiqué sous toutes ses formes, glorieux, ignoble, honnête, et, tout compte fait, avec ce fond impérissable d'honneur* et de bon sens qu'elle porte sous sa légèreté, sous sa vanité célèbres, elle l'a répudié à jamais.
Le rôle de la Centralisation est aisé à reconnaître dans ces grands traits de notre existence, guerres civiles ou révolutions. Il est clair qu'elle a mis fin aux guerres civiles; mais, d'un autre côté, nous avons reconnu qu'elle n'est pas étrangère à nos révolutions. Or celles-ci font souffrir beaucoup de choses, la liberté,
les intérêts, le fonctionnaire. Cependant, il ne faut rien exagérer.
Une révolution ne fonde pas toujours le règne d'un parti, c'est-à-dire une pure violence : il y avait de la liberté dans les gouvernements nés en 1830 et en
Quant aux intérêts, on les verrait peut-être s'habituer aux révolutions, y prendre leur assiette et même leur développement. Orages politiques, grand commerce, arts florissants ; on ne voit que cela pendant tout le Moyen-Age, en Allemagne et surtout en Italie. A Florence, parmi les luttes du peuple gras et du peuple maigre, comme parle un chroniqueur, des dilettanli, des Mécènes, des souverains sont nés de l'escompte.
Il faut croire qu'on peut se passer de sécurité ou l'entendre autrement que nous. Ce ne sont pas les risques qui détournent d'un commerce, c'est la disproportion des profits aux risques, quand ce n'est pas la paresse ou le préjugé. Il ne manque ni de marins ni de contrebandiers.
Je conviens que les agents du pouvoir sont fort éprouvés par les révolutions. L'épigramme afflue dès qu'il s'agit du fonctionnaire français. Je la dédaigne. Je veux seulement remarquer ce cas vraiment étrange d'environ cinq cent mille personnes, en France, qui ne sont pas les moins honnêtes ni les moins éclairées du pays, réduites à l'alternative ou de n'avoir pas d'opinion sur la chose publique, ou de n'en avoir qu'une,
toujours optimiste, complaisante, souriante comme un corps de ballet.
J'avoue qu'à leur égard les révolutions sont une épreuve, une angoisse s'il en fût, tandis qu'elles ne sont pas toujours un trouble pour les intérêts, ni un échec à la liberté.
Si la Centralisation a fait main basse sur les anciens éléments de guerre civile, ce n'est pas son seul mérite : si elle est pour quelque chose dans les révolutions d'aujourd'hui, ce n'est pas son seul effet : elle est pour beaucoup dans cet équilibre des intérêts, dans cet ordre parfait des relations civiles, qui est le pain quotidien de notre société. Un pays peut être sujet à des gouvernements variés, et néanmoins être bien administré, la Centralisation aidant. Une administration placée au faite du pays peut trouver à cette hauteur le calme et la lumière. De là elle peut choisir ses agents sur toute la surface du pays, ajustant et distribuant les aptitudes suivant les fonctions ou les localités, ce qui ne peut se découvrir du haut d'un clocher. En même temps elle imprime aux fonctionnaires, bien ou mal choisis, par cela seul qu'ils se sentent réformables en leurs personnes ou en leurs actes, une allure droite et régulière, A ce que vaut l'institution il faut ajouter ce qu'elle acquiert. Tant d'intérêts qui vont se faire traiter au centre y laissent leur trace, y composent un trésor, sous forme de maximes, de traditions, de jurisprudence. Bref, il n'y a d'instable sous ce régime que
le personnel des gouvernements : le train des affaires n'en est pas altéré.
Les pires gouvernements ou les plus imprévus trouvent une barrière dans les précédents, une discipline dans les mœurs administratives, et se laissent redresser par leur instrument. Cette machine est de celles qui se cabrent pour peu qu'on lui demande du nouveau, de Tirrégulier. Il y a telle époque où le corps des commis fut seul à défendre la règle, avec succès quelquefois : on ne brave pas volontiers la réprobation qu'on sent chaque jour à ses côtés, ne fût-ce que celle des bouches béantes.
Mais la Centralisation n'a toute sa valeur que moyennant une presse libre. Le recours aux journaux n'est pas moins efficace que le recours aux ministres. On ne se figure pas tout ce que perdrait le fonctionnaire, privé de ce contrôle qui est l'auxiliaire de sa conscience et de ses supérieurs. Tout nous ramène à cette nécessité vitale d'une presse libre, qui n'est pas moins un ressort de gouvernement qu'une garantie pour les particuliers.
On ne peut faire abstraction de la libre pensée, du franc-parler, dès qu'il s'agit de la France. La Centralisation ne peut être séparée de cet auxiliaire. Cependant elle ne demeure pas moins une des influences à compter dans un parallèle entre la France d'autrefois et celle d'aujourd'hui.