CHAPITRE SEIZIÈME
De la France et de quelques États voisina.
Maintenant, si nous comparons la France non plus à elle-même, mais aux grandes civilisalions qui l'environnent, de ce côté encore on ne lui voit nulle infériorité.
Elle fait sa liberté péniblement, c'est vrai : elle éprouve de grands embarras à se posséder, à se gouverner elle-même, tandis que tel autre peuple a touché ce but victorieusement. Mais elle avait conquis avant ce peuple des biens politiques qui ont leur prix : l'égalité devant la loi, la tolérance religieuse.
Que le privilège soit resté dans les lois et dans les mœurs anglaises, tandis que les nôtres en sont complètement purgées, il suffit d'énoncer cette évidence.
Quant à la tolérance religieuse , ce n'est ni la Hollande, ni l'Allemagne, encore moins l'Angleterre
avec ses catholiques et ses juifs si longtemps frappés
d'exclusion politique, qui l'ont découverte ; c'est la France.
On voit en maint passage des mémoires de Jean de Witt ce que c'était dans l'estime de la Hollande que la liberté religieuse. « Nous devons considérer, dit-il, « qu'il n'y a point de meilleur moyen pour attirer les « étrangers que de donner liberté entière en matière « de religion, pourvu qu'elle ne soit point contraire au « gouvernement... Sans l'accroissement des étrangers, « nous ne pouvons augmenter ni conserver notre « pêche, notre navigation et nos manufactures... II « est certain que la liberté de religion, jointe à une « franchise de droit de bourgeoisie, formerait des « villes puissantes et peuplées (I). »
Quant à l'Allemagne, où l'on vit la guerre de Trente Ans et le traité de Westphalie, un si long effort de bataille et de diplomatie produisit en somme peu de tolérance. Il fut entendu que les États catholiques et les protestants se souffriraient les uns les autres. Il en sortit une tolérance de peuple à peuple, mais non de souverain à sujets, de majorité à minorité. Chaque souverain conserva ce qu'on appelait alors le pouvoir de réformer, c'est-à-dire d'expulser les dissidents : seulement il fut stipulé qu'à l'avenir un délai de cinq ans serait accordé au dissident frappé d'expulsion. Clause illusoire, placée seulement sous
(i) Mémoires de Jean de Witt, chapitre 9, page 44. — Troisième partie, chapitre 1 er , page 273.
la garantie de la puissance médiatrice... qui était Venise (1). En somme, ce traité de Westphalie n'a rien de commun avec les traités de Russes à Turcs, où les premiers stipulaient la protection de leurs coreligionnaires.
Il faut revenir en France pour y trouver, dans quelques paroles de L'Hôpital, la saine théorie de la tolérance religieuse.
La France fut la première, et selon nous, est restée la seule à traiter ce sujet politiquement et non religieusement. Par exemple, il ne faut pas chercher dans ce traitement la liberté. La loi française a fait plus que cela pour les cultes, mais elle n'a pas fait cela. Elle accorde à tous les cultes un droit égal aux fonctions publiques : pour certains cultes reconnus, parce qu'ils sont les plus répandus, elle va plus loin. Elle leur bâtit des églises, des oratoires, des synagogues : peut-être leur bàtira-t-elle des mosquées. Mais elle leur demande, en retour de ces largesses, qu'ils veuillent bien se tenir en paix, ne pas s'inquiéter les uns les autres, s'abstenir de propagande, et ne pas réveiller les passions d'autrefois dans un temps, qui a les siennes et qui n'en demande pas davantage.
Tout cela est français, logique et d'un grand sentiment moderne, Tenir pour admissible aux places tout citoyen, d'une religion quelconque, c'est quelque chose dans un pays où les places font grande figure. Salarier
(1) y o\r Y Histoire du traité de Westphalie, p »ar le père Bougeaut.
les cultes les plus courus, est une largesse comme on en voit tant parmi nos institutions. Elle était bien due au besoin religieux, tel encore que certaines populations seraient assurément fort privées , faute d'églises aux grandes fêtes de l'année, et auraient bien de la peine à se marier, à naître, à mourir, sans l'assistance d'un prêtre. Obliger les cultes traités avec cette munificence à vivre paisiblement, défendre au démêlé religieux dont les prouesses remplissent l'histoire, de reparaître aujourd'hui, telle est la politique du Concordat. Portalis en a dit le dernier mot au Conseil d'État, avec plus de franchise que de révérence : Régulariser et resserrer la superstition (I).
Mais enfin pourquoi, à côté de ces mérites politiques, la France est-elle encore en travail de la liberté qui ailleurs est un produit déjà ancien et acclimaté?
On a essayé déjà de répondre à cette question, et la réponse se résume ainsi :
Il fallait bien que la Grande-Bretagne fût libre avant nous. Avec des rois pour oppresseurs, elle ne pouvait réformer cette oppression que par la liberté. Quant à la France, opprimée par des castes, elle trouvait une délivrance dans l'égalité. Cela fait, qui était
(1) Nous renvoyons le lecteur sur ce sujet aux Essais de poliîitique et de littérature, de M. Prevot-Paradol. Là se trouve le véritable exposé des motifs de ce que nos Constitutions appellent la liberté des cultes, avec plus de force et d'esprit que dans le rapport même de Portalis.
une grande chose après tout, elle en parut épuisée pour un temps.
« Lesjnations courent au plus pressé, dit à ce pro- € pos le général Foy. Tandis que l'égalité s'établis- « sait et jetait de profondes racines, la liberté qui est « une passion seulement pour les âmes généreuses, « qui ne devient un besoin universel qu'après une « longue expérience, la liberté fut invoquée tour à tour « par les partis vaincus, et tour à tour foulée aux « pieds par les factions victorieuses. »
Voilà de fières paroles ! il y a plaisir à les citer, dût la citation faire pâlir le reste.
Le grand tribun est mort au milieu de la liberté qu'il fondait. 11 n'en a vu ni le triomphe ni les épreuves. Il n'a fait qu'entrevoir au début de cette expérience toutes les grandeurs d'esprit, d'art et de richesse, qui sont les profits ou plutôt les récompenses d'un peuple qui veut être libre.
Encore quelques années, il eût affirmé la liberté, une des promesses de notre histoire, une des illustrations de la France moderne, et qui a mérité par là d'être son bien, sa destinée à jamais.
Voilà ce qui tient en nous aux accidents du passé, aux circonstances où s'est faite l'éducation du pays ; mais le naturel des peuples est pour quelque chose dans ce qui leur arrive. Une race, de quelque façon
LA CKNTUALISATION
qu'elle soit élevée, a des dons qui lui sont propres et dont il faut chercher l'empreinte dans sa destinée.
Supposez deux peuples, dont l'un se caractérise surtout par la volonté, l'autre par l'intelligence : vous pouvez tenir pour certain qu'ils n'auront pas les mêmes lois, ou plutôt qu'ils ne les auront qu'avec certaines différences de temps et de procédés.
La race est niée par certains esprits. Cet élément que nous proposons entre autres, pour expliquer les différentes sociétés, ils lui refusent péremptoirement toute action, toute valeur. « De toutes les façons vulgaires, « dit M. Mill, de se dispenser de l'étude des influences « sociales et morales sur l'âme humaine, la plus vul- « gaire est d'attribuer les différences de caractère et « de conduite à des différences naturelles indestructi- « bles. »
Ce serait un hasard, une anomalie qu'on rencontrât la vérité en s'exprimant d'une façon si absolue sur les complexités sinueuses d'un problème politique.
Comment ! il n'y aurait pas de différences naturelles entre les peuples, quand il n'y a pas deux hommes, quand il n'y a pas deux feuilles absolument semblables! Pourquoi les traits particuliers qui distinguent certains hommes, ne seraient-ils pas le caractère et la distinction de certains groupes humains? Vous allez donc attribuer purement à la force et au hasard le fractionnement de l'humanité en nations? Pour ma part, j'y soupçonne des affinités, des répulsions d'esprit et de tempérament. Est-ce que l'Orient et l'Occi-
dent ne sont pas moralement impénétrables l'un à l'autre? Nous pouvons exterminer ou exploiter l'Orient, mais non le convertir % pour ne parler que d'une chose qui est celle, il est vrai, où le naturel des peuples se montre avec le plus d'énergie.
Si les nations se sont faites, si les hommes se sont choisis, en vertu de certains dons particuliers qui les attiraient les uns vers les autres, cette force constitutive de certains groupes doit paraître avec tout l'effet qui lui appartient dans leur conduite et dans leur fortune.
On nie la race par des raisons, par des autorités qui sont loin d'être concluantes. On dit : Mettez l'Anglo-Saxon au régime des lois françaises, et il deviendra Français, avec les qualités comme avec les lacunes distinctives que nous mettons sous ce mot. D'un autre côté, placez le Français dans le milieu des lois et des mœurs anglo-saxonnes, vous le verrez en peu de temps revêtir à cette école l'activité, la persévérance, l'énergie que vous attribuez à cette race — et l'on cite ce qui s'est passé au Canada, dont la population française, en 1763, (c'est-à-dire lorsque le Canada fut cédé à la Grande-Bretagne), était de 70,000 habitants, tandis qu'elle est aujourd'hui de 695,000. Voilà, dit-on, un merveilleux progrès, un rare indice de prospérité, dont il faut rendre grâces à la nouvelle patrie des colons français. Sous des institutions qui livrent l'homme à ses propres forces, et le confient tout entier à lui-même, le Français du Canada prit les mœurs de cette condi-
tion. Il devint laborieux, avisé, prévoyant, et couvrit de ses rejetons cette terre d'oûs'étaientretiréesla France et la loi française.
Eh bien! je ne suis nullement touché de ce fait. Je ne puis oublier que les familles se multiplient dans la misère aussi bien que dans l'abondance et dans la sécurité. Je voudrais savoir si le Canada n'a pas vu ce que l'Irlande voit tous les jours, une pullulation de misérables, un foisonnement né de l'imprévoyance et du désespoir. La condition des Français du Canada est diversement décrite, et je ne puis m'empêcher, par des raisons dont on jugera tout à l'heure, d'accorder quelque confiance à ce témoignage d'un étranger :
« Les Anglais, dit-il, envahissent peu à peu les plus « riches magasins de la ville, et dans les campagnes, « les fermages les plus productifs : presque tout le com- « merce est entre leurs mains. Le trait caractéristique, « la grande distinction entre ces deux espèces d'hom- « mes, c'est que l'Anglais est toujours mécontent, le « Français toujours satisfait ; le premier toujours en « marche vers les régions supérieures qu'il atteint en « murmurant, le second Rabaissant de plusieurs de- « grés, sans que son déclin lui coûte un soupir. Sous « l'action continue de ces deux principes, le temps « doit venir où les individus de la race la plus faible « seront réduits à fendre du bois et à tirer de l'eau « pour leurs énergiques antagonistes (I).
(\) Hochelaga, ou l'Angleterre dans le Nouveau-Monde, par Eliot Warburton.
Vous soupçonnez peut-être, à cette peinture, que le caractère français a dépéri dans l'exil et dans la défaite: Il n'en est rien.
Il y parut bien en 1812, lors du différend qui s'éleva entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. On en vint aux coups : or cette épreuve fut toute à l'avantage de la race la plus faible. Les miliciens français du Canada furent là-bas ce qu'on fut toujours entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées. La cause les touchait peu, l'intérêt était médiocre , à peine était-ce une patrie qu'ils défendaient. Cependant, commandés par un des leurs, du nom de Sallabéry, ces malavisés du comptoir, ces disgraciés de la boutique, firent merveilles sur le champ de bataille. Ils aimaient la guerre pour elle-même : ils avaient emporté la race avec eux. Je dois dire que cette justice leur est noblement rendue par l'écrivain anglais dont on vient de citer l'opinion, et c'est pourquoi j'attache quelque prix à ce témoignage.
Ainsi l'esprit français avait gardé parmi nos compatriotes d'outre-mer ses heureux dons, ses qualités fières et brillantes ; et c'est dans l'intégrité de son essence qu'il subit l'ascendant industriel d'une race plus durement, plus àprement trempée.
Donc, je me permets de regarder à la race pour entendre l'histoire, et surtout pour m' expliquer la France. N'essayons pas en ce sujet d'y aller par insinuations et
LA CENTK1LISATI0N
par allusions : // existe un pays... une nation s'est rencontrée... Les portraits de peuples ou d'institutions, ainsi traités, ne réussissent qu'à Montesquieu, qui se tient à cette hauteur et en pleine lumière pendant des chapitres tout entiers, longs comme des livres.
Pour peindre la France, pour la montrer à ellemême, il faut la considérer de face et l'aborder sous son nom. Il faut, en outre, la comparer à un pays voisin : la Grande-Bretagne. On ne saisit bien la France que dans ce parallèle où tout s'arrête et se détermine : méthode d'autant plus nécessaire qu'au fond l'humanité est une, et que les peuples se caractérisent par des doses inégales de mêmes qualités, plutôt que par telle qualité exclusive.
Le fond de la France, c'est l'esprit : à d'autres la volonté, comme trait éminent et distinctif. Par esprit, j'entends l'intelligence appliquée à tout, présente partout, du haut en bas d'une société, avec l'expression variée que comportent des sujets divers et des classes inégales : image, saillie, métaphore, un jour de halle, comme dit Dumarsais : plus haut, philosophie et transcendance.
Cet esprit, la culture, aidant, c'est la science des principes, ou plutôt c'est un besoin d'élever les questions, et de chercher parmi les notions absolues du beau, du vrai, du juste, non-seulement la raison des choses, mais la règle des faits.
En France, l'appel à l'idéal est de tous les temps.
Voyez Louis le Hutin autorisant son bailli à vendre des franchises aux habitants de Senlis ; c'est peu de chose, mais quel préambule î II s'élève aussi haut que Turgot proclamant dans un édit fameux la liberté du travail. Il invoque les droits de la nature humaine, il joue avec grandeur sur le mot de Francs. Attendez seulement six ou sept cents ans, et vous aurez une tribune où retentiront ces paroles : Nous voulons faire une déclaration de droits pour tous les hommes, pour tous les temps, pour tous les pays, et servir ainsi d'exemple au monde.
Nous sommes le premier peuple du monde pour les exposés de motifs. La raison théorique court les chancelleries et les greffes. On y parle d'or. Il faut voir le le Parlement de Paris, à propos du testament de Louis X IV et des bâtards que le grand roi avait légitimés. Les magistrats déchirent ce testament, ils y découvrent un attentat à la souveraineté du pays, au droit naturel et impérissable qu'ont les Français d'élire eux-mêmes un roi, quand la postérité mâle et légitime du roi vient à défaillir. Voilà bien le pays qui un jour éprouvera le besoin de parler urbi et orbi t qui cherchera une constitution comme Christophe Colomb cherchait l'Amérique, sur la foi d'une idée I
Un peuple où domine l'esprit est essentiellement sociable. Que faire d'idées vives et abondantes, si ce n'est de les exprimer, de les offrir, de les éprouver par