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la communication? Ce besoin est naturel à cette faculté. Les hommes peuvent se rechercher pour mille causes de Tordre économique ou politique ; mais le commerce qui plaît le plus à la France est celui des esprits.
Quand on dit que la France est surtout esprit et sociabilité, on exprime par cela même ses fameux travers de vanité et de légèreté dont elle s'accuse si volontiers. Le commerce des esprits est celui des amours-propres : rien ne fructifie comme la vanité dans le contact des intelligences. Où prendrait-elle toute son enflure, si ce n'est dans cet échange qui ne peut avoir d'autre gain que l'éloge, l'effet?
Il me semble que l'on juge quelquefois avec une extrême rigueur ce goût français de relations, d'expansion mondaine. Un historien , celui de la Régence, il est vrai, s'en explique avec amertume. Ces existences, ni politiques, ni domestiques, qui ne se contentent pas du foyer et qui ne vont pas jusqu'au Forum, ne sont propres, dit Lemontey, qu'à faire des citoyens sans vertu, des hommes sans virilité , des familles sans bonheur. Cela n'est pas vrai. Cette vie que nos pères ont menée n'était pas si frivole, si byzantine qu'ils n'y aient trouvé de quoi remuer le monde. Parler d'amour c'est faire V amour, si j'en crois je ne sais quel romancier. Parler révolutions, c'est en faire, c'est y marcher : cet oracle vaut bien l'autre. On ne s'adonne pas impunément à des sujets de réflexions et d'entretien, tels que les aimait le dix-huitième siècle.
Porter en soi une flamme d'idée qu'on répand et qu'on retrouve partout, est un exercice d'esprit qui crée des forces, une gestation dont le fruit paraîtra tôt ou tard. Comme on pense on agit. Il faut admettre que la grandeur des idées allume celle des actions : mais cela n'arrive qu'aux peuples bien conformés.
C'est le moment de jeter un coup d'oeil sur le physique delà race, sur les accidents de géographie, de climat, de régime, de mélange humain qui s'ajoutent partout à la substance morale des sociétés : les nations tout comme les individus s'expliquent en partie au moins par leur tempérament.
La France a le climat variable, hérissé en quelque sorte de ces vicissitudes, de ces brusqueries qui provoquent et fortifient l'humeur des hommes. Cette influence est considérable : tous les penseurs, depuis Hippocrate et Aristote, jusqu'à Bodin et Montesquieu, n'ont qu'une voix contre la monotonie du climat, ce poids de la nature par où elle nous fait à son image, ce principe d'inertie mortel à toute idée de changement, de progrès.
Le climat de la France n'est pas moins mélangé que variable, offrant ainsi la diversité des cultures qui est désirable pour employer les aptitudes [universelles de la race. De là, pour le dire en passant, une certaine condamnation naturelle du libre échange. Si une terre et une race sont tellement douées qu'elles puissent réussir en toute œuvre économique, sans exceller peut-être
à aucune, ce n'est pas le cas d'appliquer le libre échange, dont la théorie est que chaque peuple doit se borner à une seule production et en approvisionner le monde. Faute de quelque protection douanière, cette nation sera peut-être primée par d'autres nations avantagées d'une manière moins universelle, mais plus triomphante sur quelques points. Ce serait grand dommage que, désarmée contre cette concurrence, elle renonçât à mettre en valeur toute la richesse de son territoire et de son génie. Ajoutez à cela que, comme un territoire n'a pas la variété des produits sans l'étendue superficielle, sans l'abondance de la population et du capital, il sera à lui-même un marché suffisant où la concurrence pourra produire tous ses bienfaits (1).
Quoiqu'il en soit, ce territoire de la France n'a pas seulement pour lui sa richesse, mais pour ainsi dire son exposition, ce qui a des conséquences par delà l'économie politique. Montesquieu ne comptait que le climat parmi les influences physiques, et par climat il n'entendait que le chaud et le froid. C'est M. de Humboldt qui a mis dans la philosophie de l'histoire l'influence, la loi des configurations territoriales. Je pourrais nommer tel livre qui est fait de cette idée : seulement l'auteur, un ingrat, Ta prise pour sienne.
C'est quelque chose pour un pays que d'être péninsule, promontoire, préparé ainsi aux colonies et aux conquêtes, s'offrant par cette saillie à tous les contacts
(1) Voir aux pièces justificatives.
politiques, commerciaux, industriels. Dans un pays qui est doué d'un grand littoral , tout arrive de tous côtés : choses, personnes, idées, exemples. On dit qu'une galère carthaginoise, échouée sur la côte de la grande Grèce, révéla la marine aux Romains : un conte probablement, mais une image frappante de ce qui advient aux nations riveraines de ces chemins qui marchent , comme dit Pascal. Comme l'humanité ne s'améliore qu'en combinant les dons épars de race et de climat, cela nous montre la destinée supérieure de ces peuples tout accessibles , capables de recevoir et de chercher partout l'éducation du nouveau et du meilleur. M. de Humboldt explique tout par là dans la fortune de l'Égypte, de la Grèce, de l'Italie. On peut croire que la France a quelque chose de ces avantages, entre deux mers qui lui apportent des semences, des souffles variés.
D'où vient-il donc cet esprit de la France, tel que nous l'avons reconnu, gagnant volontiers les hauteurs, l'abstraction? Ce n'est pas de Rome seulement, c'est-àdire d'une nation tellement pratique, d'une langue tellement concrète qu'elle n'a pas un métaphysicien. Voilà qui est extraordinaire et constant. ( On ne fait de métaphysique en latin qu'à grand renfort de barbarismes. Essayez seulement de traduire dans cette langue la phrase que voici d'un éclectique célèbre, sur laquelle notre jeunesse s'est naïvement morfondue : Toute subjectivité avec toute reflexivité expire devant la spontanéité de la perception Les pères de l'Église n'ont
philosophé sur les mystères qu'en traitant comme on sait la langue de Cicéron et de Lucrèce : je nomme exprès ces deux écrivains, les seuls de leur race qui se soient avisés de quelque métaphysique. Comparez donc à cette dégradation du latin dans la théologie, la langue saine et pure que soutient Bossuet dans ses élévation* sur les mystères/
L'esprit français, qui n'est pas purement latin, n'est pas non plus purement germanique. Il a le goût des généralités et des plus hautes, mais non à la mode allemande : il use de précision dans l'abstraction. Cassius ou plutôt Shakspeare s'écrie devant la fortune deCésar : Quel homme I Comme il enjambe le monde I Je voudrais bien savoir ce qu'il mange pour être si grandi... Je ne
puis ouvrir un livre allemand, sans me rappeler cette boutade. A quelle diète les Allemands ont-ils pris ce goût effréné des quintessences mystérieuses, cet appétit de brouillard et de néologisme? L'esprit français a horreur du vide, de l'indécis : ce n'est pas lui quis'y trompe ou qui s'y arrête, toujours lucide sur des sommets qui ailleurs s'enveloppent de nuées, d'aplomb surla crèted'un système, l'œil fixe en face du soleil. Sous ce regard perçant, sous ce trait ferme et précis, la brume se détermine, le nuage prend consistance, et les ténèbres deviennent visibles comme dans le pandémonium de Milton. On dit que l'esprit français n'a pas la profondeur des Allemands. Mais ce qu'il voit (qui n'est pas peu de chose au moins) il le voit nettement. 11 monte d'un pas sûr et vif jusqu'où il lui est donné de
monter, et peut-être ne s'arrête-t-il qu'où le pied manque à l'humanité.
Ainsi il y a chez nous quelque chose du Germain par où nous sommes philosophes, et quelque chose de latin qui met en toute théorie française la lumière et la netteté. On voit quelle est cette race avec ses dons innés et fécondés, sous un ciel qui n'est pas d'une tristesse à tenir les esprits repliés sur eux-mêmes, sous une température qui les secoue et les éveille. Une faveur sans pareille que ce milieu où se déploie la race !
Là, nulle mélancolie dans l'air ou dans le sang, ni brouillard ni lymphe interceptant le passage du principe à la conséquence, de la conséquence à l'action : une logique soudaine ; rien du dehors pour engorger les esprits. Perçants et déliés comme nous les avons vus, ils ont encore pour eux l'énergie et la souplesse des organes, la légèreté du milieu. Celte lame française n'est pas seulement trempée, elle est emmanchée à souhait : vienne l'idée, et la machine répondra de toutes parts adsum.
Ainsi faite, il vous semble peut-être que la France est douée et avantagée entre toutes les nations.
Mais retournez la médaille, voici qui est étrange : ce peuple où l'atmosphère n'est pas un obstacle, où l'esprit est une puissance et devrait être une impulsion, n'est pas le plus actif des peuples : il s'en faut de tout. Quelque chose lui manque au milieu de cette opulence variée : l'initiative. On dirait qu'il cède à je ne sais quel bien-être intime dont il est pénétré, comblé
en quelque sorte. Tant de choses qu'il a pour lui produisent en lui un certain équilibre qui se résout en une certaine apathie. Parmi les largesses, parmi les harmonies de sa nature et de son milieu, il s'oublie comme dans une félicité toute faite. C'est l'Anglo- Saxon que vous voyez courir aux biens de la vie, d'une course à outrance, d'un effort haletant. Quant au Français, il ne vit pas seulement de pain, mais de la féte qu'il porte en lui ; l'existence lui est légère : Après un sot, rien n'est heureux comme un Français. Montesquieu, qui sentait cela en lui-même, ainsi qu'il le raconta un jour, l'exprime en ces termes à propos de fanatisme, d'inquisition qui ne lui semblent pas faits pour nous : S'il y avait un peuple qui eût Vhumeur facile, une ouverture de cœur, une joie dam la vie... Merveilleux génie qui atteint la vérité en quelques mots, en quelques bonds 1 Qu'on me passe une parenthèse : La leçon est terrible pour un écrivain, quand il lui faut transcrira ce qu'il a vu sur ces monuments d'un autre âge. Je défie le plus lettré, c'est-à-dire le plus vaniteux, de ne pas faire un triste retour sur lui-même, devant cette simplicité des maîtres où abondent la force et la lumière.
Nous tenons là un de» nœuds, un des problème» du naturel français. Il est certain que ces hommes au sang et à l'esprit vifs sont médiocrement doués en fait de spontanéité. Ih ont de rares facultés que rien d'extérieur ne comprime , et avec cela peu d'envie de s'en servir : aptitude • pmtôt que vocations. Tant de choses intel-
lectueîles ou autres, qui devraient en faire des tourbillons , les laissent en général inertes et stagnants.
Je sais bien qu'ils sont ardents au plaisir. Mais qu'est-ce que cela prouve? Le plaisir, quelque place que les hommes lui fassent, ne peut occuper qu'un coin de la vie, dans les galères de notre condition. On ne peut pas dire qu'un peuple soit essentiellement actif, dont l'activité se borne à cette exception, à cette aventure.
Je sais encore que le Français peut adopter avec enthousiasme les idées^qui lui sont offertes, agir puissamment sous l'impulsion qui lui est communiquée. Aussi je crois l'avoir dit : c'est moins le don d'agir qui lui manque que l'action initiale et spontanée, naissant d'elle-même chez l'individu.
Tout cela est bizarre et peut-être élémentaire, irréductible dans le caractère national. S'il fallait essayer ici une explication, on serait tenté de dire que le Français porte en lui le bonheur à peu de frais, inné en quelque sorte, grâce à un concours d'influences physiques et de dons* intimes où l'imagination (celle qui fait des rêves et non celle qui fait des images) tient une grande place. La prédominance de cette faculté est fort à considérer en ce sujet. Si l'idée est un principe d'action, le rêve se suffit à lui-même. Et l'on comprendrait alors la médiocre activité d'un peuple qui a beaucoup d'idées et encore plus de rêves.
Peut-être faudrait-il ajouter que des facultés abondantes et quasi-universelles se balancent les unes les
autres, se satisfont chacune dans une proportion réduite, et produisent quelque inertie.
Non, dites-vous! Cette inertie a une autre cause : elle vient des institutions françaises tellement actives, tellement compréhensives que le Français a désappris le goût et l'habitude d'agir, faculté superflue dès que l'État l'exerce en toute occasion aux lieu et place de l'individu.
Je voudrais que l'on complétât cette explication, que l'on me montrât que ces lois sont superflues, qu'elles sont nées d'un caprice qu'ont toujours eu les gouvernements de la France, qui fit toujours défaut à ceux de la Grande-Bretagne.
A qui ferat-on croire qu'une donnée politique de cette ancienneté, de cette permanence ne procède pas des mœurs ? Une fantaisie vivant ce que vit une race, cela serait sans exemple dans l'histoire. L'humanité n'est pas si pauvre et si basse qu'elle se prête sans nécessité à des institutions uniquement faites pour la diminuer. À ce compte, les plus grands scandales connus, esclavage, inquisition, auraient une excuse qui manquerait à l'administration française.
Il faudrait admettre ce phénomène d'une race active et puissante, toujours soumise à des disciplines et à des règlements dont elle n'a que faire, — tandis que ses hommes d'État, clairvoyants et sensés quelquefois, auraient eu l'infatigable travers d'imposer à leurs sujets ce que ceux-ci allaient faire d'eux-
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mêmes, de donner l'impulsion à ce qui marchait tout seul, et de prendre des soins qui aggravaient la besogne du souverain encore plus qu'ils n'augmentaient son pouvoir.
Il me semble que personne n'est obligé de croire à ce miracle ou plutôt à ce contre-sens. Rien ne montre dans l'histoire le développement soutenu de principes absolument faux et stérils. Je ne méconnais pas les droits de l'erreur et de l'iniquité sur notre espèce. Nombre de choses ont paru, ont prévalu en France à ce simple titre : autant en emporta le vent des siècles, cette épreuve des institutions. Mais ce qui traverse les siècles de Philippe-Auguste jusqu'à nos jours est identique à la France, à la race, tout comme la propriété et la famille sont identiques à l'humanité : la loi ne se mêle de ces choses que pour les consacrer.
Ainsi, en France, la volonté n'est pas la faculté prépondérante : le fait est que les facultés actives et impulsives y sont tenues en échec par je ne sais quel équilibre dans la région de la pensée et de la chimère, par la faculté de rêver debout : avant tout, ce qui constitue la France, c'est l'esprit. Il ne faut pas perdre de vue un instant cette qualité et cette lacune qui expliquent tant de choses dans la fortune et dans le génie de la nation.
Ainsi nous avons dit qu'une race spirituelle est par cela même sociable, que sociable elle est vaniteuse. Il faut rapporter à ce principe, mais non à ce principe seulement, le goût des places dont la France est pos-
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sédée. Qui dit place, dit importance, distinction, mais dit en même tempa existence paisible, carrière assurée, fixité, stabilité. A ce titre, Y emploi est un appât à l'adresse des ambitions peu exigeantes, peu hasardeuses. Il faut en effet quelque modestie pour courir les emplois. Suivez l'employé dans sa carrière : à voir comme 11 s'y comporte, vous démêlerez bientôt pourquoi il l'a prise. L'étranger qui entend parler de la passion française pour les places se figure peut-être un peuple de solliciteurs, des ministres obsédés et assaillis, la furie française dans la poursuite de l'avancement. Nous savons qu'en penser. La France est couverte de vieux juges, aussi immobiles qu'inamovibles. En général, le fonctionnaire se fixe volontiers, s'enracinant çà et là par le mariage, par la propriété. Vous le verrez de temps en temps, s'il a quelque littérature, se frapper le front avec un soupir, apostropher la fortune, la Providence, le chef du personnel, qui ont refoulé sur elle-même une pensée puissante et incomprise. Ne le consolez pas : il est en paix avec lui-même et avec le monde entier. Il sait bien qu'il a pris cette carrière pour les bornes qu'elle met au travail et à l'ambition, pour le prix régulier dont elle reconnaît un effort médiocre et une besogne facile, pour cette considération toute faite et inhérente aux fonctions publiques, qui est le fond commun des fonctionnaires.
D'Aguesseau, racontant la vie de son père, nous le montre parvenu au poste de maître des requêtes. « Mais,
dil-il, les maîtres des requêtes sont comme les désirs du cœur humain : ils aspirant à n'être plus, » c'est-àdire, je suppose, à devenir conseillers d'État. En général, cette aspiration du fonctionnaire français n'estças dévorante. Après quelques assauts dont il a bientôt reconnu la vanité, il attend paisiblement la justice des hommes parmi des affectious, parmi des collections qui prennent peu à peu toute sa pensée... quelquefois partout ailleurs.
Tel est, à l'égard des places, un peuple qui les recherche, mais qui n'a pas pour trait distinctif la véhémence, l'ardeur de la volonté. Cette lacune se retrouve ailleurs et se reconnaît à d'autres indices. Je veux parler de cette puissance des instincts qui éclate dans nos mœurs. Naturellement, les instincts ont beau jeu là où le caractère laisse flolter les conduites, parmi des gens dont le propre n'est pas d'embrasser fortement un objet, de marcher passionnément à un but, remplis et absorbés par une passion unique. Tel estl'Anglo-Saxon, mais tel n'est pas le Français.
Beaucoup de choses s'expliquent chez nous par l'empire des instincts. De là des mœurs légères ; mais tous les instincts ne sont pas immoraux. De là aussi tant de sacrifices et de privations inspirés par le sentiment paternel. Il faut nous rendre ce' e justice qu'en France les affections domestiques soi plus vives, que le lien des familles est plus étroit cj partout ailleurs. Voyez comme le droit d'aînesse j 'ut abdiqué au premier
appel du législateur! et même les mœurs ont dépassé la loi, elles ont frappé de désuétude certain droit laissé aux parents de faire quelque chose comme un aîné : il est de statistique officielle que sur quinze cents millions de valeurs transmises annuellement par voie d'héritage, trois millions à peine sont affectés de majorats, de substitution. De la même source, de la même vertu dérive celte immense épargne nationale qui a paru dans les emprunts récents de l'État. Ce capital vient de haut : c'est le trésor que les pères ont composé de leur travail et de leurs privations, pour élever leurs fils audessus d'eux.
Laissons de côté pour un instant ce dénigrement de nous-mêmes auquel nous sommes sujets à certaines heures de mélancolie politique. Voici quelque chose de grand : les instincts deviennent des vertus, quand ils atteignent les proportions d'un dévouement, d'un sacrifice inépuisables. Il faut tenir compte h la France de cet esprit de famille auquel nous devons le recrutement soutenu des hautes classes, l'ascension perpétuelle des classes inférieures.
Les peuples ont plus d'une façon d'exécuter le progrès, de créer la richesse. Les uns ont la passion du lucre, l'ardeur et l'audace des entreprises, le don de lutter contre la nature physique, lui empruntant ses forces et lui arrachant ses entrailles. En France, c'est la nature humaine qui use de contrainte sur elle-même, qui excelle à la privation : par où elle crée le capital qui a la vertu d'élever des familles, des classes nou*
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veîles, et qui fait en passant le salut ou la grandeur du pays.
La race intelligente, sociable, vaniteuse que nous avons observée en France, devait obtenir avant tout des institutions telles que l'égalité devant la loi, le droit au travail officiel, aux emplois publics. C'est sur ce terrain qu'est né le premier débat politique chez un peuple où certaines classes revendiquaient le privilège du gouvernement, où toutes prétendaient au gouvernement. Le goût des distinctions a produit dans ces données le goût de l'égalité.
Mais cette race comment en usera- t-elle avec la liberté?.,. Un peuple fait de volonté, est essentiellement un peuple libre :. il aime la liberté pour elle-même. Un peuple fait d'esprit, rejette les mauvais gouvernements : sa raison , sa fierté , sa dignité s'emploient ainsi pendant longtemps. Il est sujet à s'accommoder d'un bon tyran, encore que celui-ci s'appelle lui-même, par la bouche de l'empereur Alexandre, un accident heureux. Aussi verrez-vous chez le premier une liberté bruyante, et chez l'autre des révolutions.
Il est fort à remarquer que la sujétion s'est déployée en France comme le mérite des rois, qui est en progrès depuis Charles V. On voit la France-, toujours agitée et malconlente sous les pauvres rois : Charles VI, les fils de Catherine de Médicis, et pendant tout le dixhuitième siècle, dont je n'excepte pas la fin de Louis XIV.
Son obéissance est justifiée en général par la valeur de ses gouvernants. Un peuple individualiste est peu touché de celte circonstance, et ne veut d'autre souverain que lui-même. La France ne veut obéir qu'à la raison que ses rois ont exprimée et représentée quelquefois.
Est-ce donc une race où manque l'activité politique? Non vraiment ; mais cette activité y offre des traits particuliers. Ce n'est pas à l'indépendance qu'elle aspire, mais au gouvernement. Elle ne se propose pas tant de fonder et d'assurer des droits, que de mettre la main aux affaires d'État : un goût de souveraineté plutôt que de liberté. Tous prétendent au pouvoir, et de fait, tous y arrivent à leur tour : ce qui explique la préférence donnée aux révolutions sur les réformes : il n'y a que les révolutions pour changer le personnel des gouvernements.
Se borner à certains droits inviolables, se cantonner dans une sphère, et s'y défendre obstinément, est le fait de l'Anglo-Saxon. En France, il ne s'agit pas d'être maître de soi et chez soi : on n'a pas cela et on veut plus que cela. Peut-être qu'à regarder de près notre histoire, on y trouverait uniquement ce spectacle : l'Église, la noblesse, les parlements, le roi, le Tiers-État se disputant l'empire. De droit, il n'en est pas question, ni pour tous, ni même pour quelques-uns; ni pour les individus, ni pour les corps. Il semble qu'autrefois le privilège était le nom et la forme du droit : mais ce n'est qu'une apparence. Le droit n'existait pas, même dans cette acception bornée ; privilège signifiait
et couvrait bien plutôt l'appétit de gouverner que le besoin de s'appartenir, un droit sur les autres et non contre les autres. Àu nom de l'esprit, au nom de la conquête, au nom des empereurs romains, au nom des États-Généraux, il n'était pas une force, parmi les forces politiques d'autrefois, qui ne revendiquât la toute-puissance.
La jalousie inquiète, le maintien énergique des droits privés, est ce qui distingue la race anglo-saxonne. Burke n'hésite pas à dire que le droit de voter l'impôt, fut toujours dans son pays la passion politique par excellence, et figure à tout Ànglo-Saxon le droit, la liberté même. En France, le début est le même; les corn* munes y éclatent et s'y font compter avec des droits qui limitent l'exaction du Seigneur. Telle est la première apparition du Tiers-État : puis les communes déclinent, et néanmoins le Tiers-État ne cesse de grandir, achetant aux rois, non plus des franchises, des chartes, mais le pouvoir sous le nom d'office. Il semble que pour la race tout fût là. De saint Louis à 89, elle n'a pas changé de sentiment, et l'article 1 er de la première constitution que se donna la France, est ainsi conçu : «Tous les citoyens sont admissibles aux places et emplois, sans autre distinction que celle des vertus, et des talents, »
Doutez-vous que cette nation soit faite pour la liberté, parce qu'elle s'est mise d'abord à acquérir l'égalité?
Croyez-vous qu'elle ne saura jamais se gouverner ellemême, parce qu'elle n'a pas la préparation et l'exercice du gouvernement dans les localités? Mais plus d'un chemin mène à ce but. Quand on n'est pas épris de la liberté pour elle-même, on peut l'aimer de la haine qu'on porte au pouvoir absolu et pour l'épreuve qu'on en a faite. Il me semble que l'expérience est une manière de savoir les choses : celle du pouvoir absolu et de ses vices a commencé pour nous avec les vingt dernières, années de Louis XIV. Oubliez-vous d'ailleurs qu'il s'agit d'une race intelligente entre toutes? Outre son expérience, comment n'aurait-elle pas l'idée des biens inhérents à la liberté? Vous admettez peut-être que l'esprit sert à quelque chose.
Mais, dites-vous, la liberté ne saura pas se défendre, dans ce pays où, faute d'aristocratie et de communes, elle n'a pas de racines, pas d'appuis. Je réponds que le pouvoir absolu, tant de fois extirpé, n'est pas pour s'y rétablir, et qu'il éprouvera toujours la suprême difficulté dont se plaignait Fontenelie, âgé d'un siècle : la difficulté de vivre.
Opposer à ce pays son tempérament qui n'est pas celui de la liberté, son éducation qui ne s'est faite dans les communes, conclure de là sou incapacité politique, est un argument qui ne tient pas devant les faits.
La France a montré de quels impromptu elle est capable. Nul pays n'est doué comme elle, de façon à se passer en toutes choses de noviciat, d'apprentissage. Où les ministres et les députés de la Restauration
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avaient-ils pris leur éducation parlementaire? Les hommes, il vous en souvient peut-être, étaient encore plus nouveaux que l'institution. Comment, de leur côté, l'électeur et le journaliste n'auraient-ils pas eu, au même degré que ces hommes, les qualités die leur rôle?
En dehors de la tribune, dans les choses d'administration, de guerre, de législation, de diplomatie, la France donna au monde, il y a soixante-dix ans, le spectacle d'un pays décapité tout à coup de ses classes supérieures, et qui, fouillant en lui-même, les remplace par un avènement soudain d'aptitudes inédites. La grandeur de la Révolution n'est pas seulement dans les idées, mais en ce qu'elle révéla au monde une France dont il ne se doutait pas, quand la France officielle, c'est-à-dire noble, sacerdotale, parlementaire, venait de s'abîmer dans l'exil ou sur l'échafaud.
Ce qu'on vit à l'époque révolutionnaire n'était pas nouveau en France. Les classes supérieures s'y renouvelèrent toujours de siècle en siècle. Seigneurs féodaux, gouverneurs de province, intendants et Conseil d'État se sont succédé au pouvoir avant 89. Cela signifie autant de classes différentes. En outre, chaque règne avait ses parvenus et laissait derrière lui des illustrations nouvelles, inviolables à ses successeurs. Il n'était pas besoin pour cela de l'éminence des services : la fonction suffisait, une fois portée : tant elle avait de prestige aux yeux de tous, y compris le souverain ! Quiconque avait touché à ces hauteurs en sortait illustré,
consacré à jamais, lui et les siens. Les Fouquet, les Desmaret, reparaissent au dix-huitième en Bellisle et en Maillebois, à la tête des conseils et des armées.
Le fait est que nulle caste n'avait le privilège des grandes choses ou plutôt des grandes occasions. La souplesse, l'universalité du génie français, brisait la loi des castes. Jean Bureau, un financier, est le premier grand-maitre de l'artillerie en France; et Sully, né en quelque sorte grand-maitre de l'artillerie, est le restaurateur des finances ; antithèse fortuite dans sa symétrie, mais significative.
Le hasard n'est pour rien dans ce commerce des offices où noblesse et pouvoir, étaient offerts à toute fortune récente. Par là, un sang nouveau ne cessait de monter au sommet de la société. On a fait des livres sur la formation du Tiers-État, des classes moyennes : mais le recrutement soutenu des classes supérieures n'est pas un fait moins remarquable et moins concluant. Au dix-septième siècle, tous les grands négociateurs, d'Ossat, d'Àvaux, Lyonne, Servien, Torcy, appartiennent ou touchent au Parlement. Croyezvous par hasard que l'ancien régime eût duré comme il a fait, s'il eût été pétri uniquement d'inepties et d'injustices? Les forces qui naissaient chaque jour l'eussent étouffé, s'il ne leur eût fait place par l'Église, par les fermes, par les offices : infranchissable, la barrière des castes eût été cent fois renversée.
Pour parler des temps où nous vivons, connaissez-vous un autre pays où les boutiquiers rendent
bonne justice, où les procureurs se fassent tuer sur des redoutes, sur des barricades? Chacun est capable en France de ce que Ton fait au-dessus de lui : et c'est pourquoi l'ascension de toutes les classes est intarissable. Cela, dis-je, est de tous les temps, car cela tient aux entrailles de la race ; avec cette seule nouveauté que, tandis qu'autrefois des familles s'élevaient en quelques générations, aujourd'hui des individus parviennent en quelques années et ne datent que d'eux-mêmes; les fortunes s'improvisent comme les mots sur cette terre d'où jaillit incessamment le parvenu, la répartie.
En toute chose l'apprentissage y est rapide, instantané, et les hommes n'y manquent jamais aux institutions. Voulez-vous un effectif? ouvrez des cadres. Voulez-vous un personnel? créez une administration. N'est-il pas merveilleux que nous ayons vu en moins d'un demi-siècle trois corps enseignants, renommés chacun à sa façon : les Jésuites, les Oratoriens, l'Université impériale? Prodigieux indice, pour le dire en passant, des goûts et de la culture d'esprit que le dix-huitième siècle avait laissés derrière lui.
Siéyès avait donc tort de dire : le Tiers-État est tout. La noblesse, telle qu'on la vit pendant le dix-huitième siècle, n'était pas moins spirituelle ni moins cultivée que le Tiers-Étal ; et le peuple n'avait pas moins que la noblesse les qualités militaires, si j'en juge par les prouesses de la République et de l'Empire, qu'il peut bien revendiquer comme siennes, et qui n'ont pas
leurs pareilles dans l'histoire. Il ne faut rien diminuer de la France ; il ne faut pas prendre une classe pour la race qui est le fond commun de toutes les classes.
Je me demande comment ce peuple, qui a appris tant de choses, n'apprendrait pas la liberté. Quoi ! son esprit qui est vif et puissant, son expérience si coûteuse et si riche, ne lui serviraient de rien pour cette acquisition? et cela parce qu'il n'a pas les mœurs communales, parce qu'il n'a pas été à l'école des libertés locales ! Quand les peuples lui renvoient de toutes parts cette liberté dont ils lui doivent le précepte, il ne saurait pas reconnaître son bien, son idéel L'histoire proteste contre cette anomalie et nous montre un progrès continu delà liberté, depuis la Révolution. La période constitutionnelle qui suivit 89, la période directoriale, la Restauration, la monarchie de Juillet, autant de gouvernements libres qui se sont succédé les uns aux autres avec une durée croissante. Il faut voir là des essais de liberté dont chacun a été plus prolongé et plus heureux que le précédent; les crises n'interrompent ce progrès que pour le développer (1) .
Rien ne s'oppose à ce qu'une société fortement liée se gouverne elle-même. Rien n'oblige la France à se désagréger pour retrouver dans ses membres épars un principe de liberté. Autant vaudrait dire que la raison et l'expérience n'apprennent rien aux peuples
(i) Nous empruntons cette vue à l'Histoire du gouvernement parlementaire, par M. Duvergier de Hauranne.
même aux plus intelligents, et que la diversité des tempéraments fait la fatalité des institutions. Ce serait un étrange abus du principe des races.
L'humanité est une aussi bien qu'elle est diverse. La preuve en est que les peuples les plus distants, étant donné le môme degré de civilisation, ont une insigne ressemblance. Mômes nomades dans la haute Asie que dans la Cafrerie : divisés en tribus, polygames, idolâtres, camus.
Passez en Europe et contemplez les nations les plus policées du monde. Partout des armées permanentes, des banques, des chemins de fer, des hôpitaux, des théâtres : presque partout une chose publique, un concours de la nation au gouvernement. Pourquoi la France n'aurait-elle pas la liberté, quand elle a tout le reste, comme les plus civilisés?
Tantôt il y a la différence d'une éducation plus ou moins avancée entre nations de môme race : les Slaves de Jagellonetde Mathias Corvin étaient bien supérieurs aux Moscovites. - Tantôt, dans le même degré de civilisation la race est différente, ce qui est le cas de la France et de la Grande-Bretagne. — Tantôt vous apercevez entre les citoyens du môme pays des différences de classe.
Mais nulle particularité de race ou de classe ne soustrait les hommes aux conditions humaines pour lesquelles ils sont mûrs. Au point où en est l'Occident, tous les peuples ont droit à la liberté, de même qu'en France tous les citoyens ont droit à l'égalité devant la loi.
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Remarquez cependant que si l'Europe nous montre partout des armées régulières, de la monnaie de papier, delà charité légale, de la Centralisation, des voies ferrées, elle entend et constitue très diversement ces choses qui semblent universelles, identiques. A ce compte, la liberté pourrait bien être partout , mais non aux mêmes conditions et par les mêmes procédés.
Vous plaît-il de croire que le droit des localités sur elles-mêmes est un élément essentiel et invariable de la liberté? Soit, je l'admets pour un instant : mais n ajoutez pas que cet élément fait défaut à la France, et daignez y regarder déplus près. Les droits peuvent exister en vertu d'institutions directes et explicites, mais quelquefois aussi en vertu d'institutions qui les contiennent sans les proclamer.
En France, la souveraineté est diffuse et les localités ont leur part de pouvoir, au moyen de ce que l'élection des représentants n'est centralisée nulle part. Il est vrai que la loi se fait au centre : mais le législateur se fait partout. Le droit électoral est semé, est détaillé sur toute la surface du territoire. Le pays s'individualise en quelque sorte au jour de l'élection. 11 se divise en autant de fractions qu'il a de législateurs, de souverains à constituer : de telle façon que le souverain est avant tout le représentant de ces fractions, leur organe, leur tribun pour porter au ministre, c'est-à-dire au centre où se décide toute affaire, le poids de leur volonté : tout cela, bien entendu, subordonné à cette condition que le ministre dépend du tribun comme le tribun de l'élec-
LA CENTUALISATION
teur. C'est au point que, dans cette hypothèse, la juste appréhension est au sujet de l'intérêt général, négligé, étouffé qu'il pourrait être sous le poids de tant d'intérêts particuliers.
Ainsi il n'y a ni race ni tradition qui destine certaines nations à se gouverner elles mêmes et qui destitue les autres de toute souveraineté. Quand un peuple n'est paslibre par son tempérament et son passé, il le devient en vertu des dons généraux de l'humanité et de la destinée commune des peuples : une simple question de temps.
Peut-être que la plus grande différence entre les races ou du moins la plus sensible en matière politique, est celle du plus ou moins de sociabilité. Toute nation de race latine se lie, s'agrège étroitement, faisant un commerce qui est de donner plus à la société, et d'en recevoir plus que ne fait la race germanique. Une société latine ressemble à l'architecture d'un couvent, où la cellule est étroite à côté de chapelles et de cloîtres spacieux : le moine y tient peu de place, mais il a la grandeur de sa communauté.
Parmi nous, ce qui se rédige en institutions,* ce que la loi arme et défend de toutes pièces, c'est le droit de l'État, c'est l'intérêt social où viennent s'abriter et se fondre tant d'intérêts particuliers : parmi les Anglais, c'est l'intérêt individuel, l'affaire privée. La terre surtout, l'immeuble y est gardé comme une citadelle. Un créancier n'y peut mettre la main ; un acquéreur ne l'obtient qu'à grand'peine, et le propriétaire lui-même n'est pas à son
aise pour y toucher par vente ou par testament. Nul n'ignore ce que c'est qu'un procès en Angleterre, une ruine qu'un père transmet à son fils. Il n'est guère moins chanceux de se porter acquéreur d'un immeuble : « L'aliénation foncière, dit M. Gustave de Beaumont, se traite en Angleterre comme un procès. La terre est entre les mains de certains hommes de lois (conveyancers), comme ces substances à la fois bienfaisantes et dangereuses qu'on ne peut acheter sans l'ordonnance du médecin. »
La législation des deux peuples a les mêmes formalités et les mêmes épines, mais diversement réparties. Là où est votre trésor, là est votre cœur, dit l'Écriture. La loi, avec tout ce qu'elle a de garanties, de disciplines, de contraintes, se porte où l'inclination des peuples la conduit. Telle est l'unique différence d'une race individualiste à une race socialiste.
La France a une manière singulièrement haute d'entendre cet intérêt public qui chez elle fait une si grande figure. Elle y met le tour d'esprit supérieur que nous lui avons reconnu.
Ce qu'elle veut surtout dans ses lois et dans son gouvernement, c'est la grandeur. Tandis que l'Anglais tient à la liberté comme au comfort, elle vise au luxe. Elle en use avec ses hommes d'État comme avec ses édiles, demandant à ceux-ci plus de monuments que de trottoirs et d'égoûts. On pourra toujours lui appliquer ce mot d'un ancien : « Novi spiritus tibi magno magis quam ut i lis, »
La France admire les grands hommes y reconnaissant l'aspiration dont elle est possédée. Bien lui en prend ; elle n'a que ses grands hommes pour faire fortune, puisqu'elle n'a pas le goût essentiel de l'action, et surtout de l'action utile. Ce peuple, avec tant do qualités qui ne sont pas pressées de paraître, semble prédestiné entre tous aux impulsions officielles. Où le fonds manque, l'État n'a pas de prise et perdrait son temps à interpeller le néant, à cultiver le désert. Figurezvous Kichelieu ou Colbert. régnant sur des nègres ou même sur des Espagnols dont le crâne est encore trop étroit pour la liberté des cultes. Où le fonds se développe de lui-même, l'État serait une superfétation, une complication. A quoi servirait l'État dans l'Amérique du Nord, proposant des primes ou imposant des méthodes au défrichement! Mais chez un peuple où le silence des facultés et des passions n'en est pas l'absence, où le sommeil est celui du lion près d'une source (image qui est de lord Byron), l'État est précisément le ressort qu'il faut pour mettre en mouvement les aptitudes inertes, pour convertir les virtualités en puissances actives.
La France a ce don singulier de saisir et d'exécuter passionnément des idées suggérées, des choses imposées. Nous avons parlé déjà de l'acclamation avec laquelle le droit d'aînesse fit place à l'égalité des partages. Mais l'exemple le plus fameux de cette éducabilité, c'est le soldat français, tel que l'Europe le connaît, et cependant soldat malgré lui. Un détail moins connu et
tout aussi significatif, c'est le chemin vicinal qu'il fallut
imposer aux communes, il y a vingt-cinq ans, et que maintenant elles prodiguent avec un luxe quelquefois démesuré. On a donné plus haut ce détail avec ses chiffres.
Il y a cette ressource avec les peuples d'esprit, qu'ils savent au moins reconnaître la vérité, et que la puissance des perceptions passe dans les conduites;
Vous me demanderez peut-être pourquoi l'homme d'État aurait en France ces dons spontanés qui font défaut à la race? C'est qu'il y a des situations où force est d'agir.
Les grands hommes ont en France un rôle plus considérable qu'ailleurs où règne l'individualisme, où la destinée sociale résulte de l'effort de chacun. Mais aussi bien, ils ont pour un plus grand rôle de plus grandes facultés qu'ailleurs , ajoutant l'esprit de leur race à l'activité qui est le don de leur office.
Il y a deux grandes différences entre l'homme d'État anglais et le français. Le premier n'a pas l'œuvre si compréhensive, la création si complète. Ensuite, il n'a pas un si grand souci de l'action et de l'influence au dehors, rien de pareil entre autres au projet dans lequel est mort Henri IV. Cela tient visiblement au différent génie des deux races. La sphère d'action de l'homme d'État anglais est bornée par l'action des individus, qui ne lui demande pour une foule de choses, officielles ailleurs, ni protection ni stimulant. Elle est bornée d'ailleurs par sa propre intelligence que la pensée n'obsède
pas, que les intérêts humains laissent en général assez tranquille, qui n'étouffe pas de plans ou de convictions à répandre au dehors.
Mais l'œuvre de Louis XI, de Richelieu, de Colbert, est immense. Comparez un peu Chatam à Richelieu — le premier, regorgeant d'emprunts, puisant à pleines mains dans la richesse et le patriotisme de son pays, et avec cela lançant partout des expéditions mal conçues, mal dirigées la plupart, péchant par l'esprit, par la combinaison (1).— Le second, gêné et marchandé en fait de finances, réduit à son génie, imaginant à la fois et sa politique et ses instruments, et ne laissant pas sous ces entraves que de changer la France et l'Allemagne, que de fonder, de préparer la bataille de Rocroy et le traité de Westphalie.
Et Henri IV! l'admirable vie qui, après une conquête laborieuse de la France sur l'Espagnol, du trône sur les Ligueurs, se repose à restaurer le royaume et à préparer le bouleversement de l'Europe. Il allait commencer, n'eût été Ravaillac, la guerre de trente ans : il y eût mis tout d'abord ce que les historiens appellent la période française... Il faut remarquer cette hauteur de vues, un trait tout national, un signe de race, chez le seul roi d'origine purement française qu'on ait vu sur le trône de France. Rien n'est grand dans l'histoire
(i) On peut voir dans les Esta s critiques de lord Macauîay une biographie détaillée de lord Chatam, d'où il résulte clairement que les succès de cet homme d'État tenaient surtout à la faiblesse du cabinet de Versailles.
comme cette politique ardente et effrénée, à l'âge où nous quittent le long espoir et les vastes pensées.— Yous reconnaissez là un des ancêtres de Hoche, lequel disait : « Donnez-moi un remède pour la fatigue, mais que ce remède ne soit pas le repos ! » Cromweil n'approche pas de ces proportions.
Ainsi les grands hommes sont nécessaires à la France, mais de son côté elle ne fait pas défaut à leur grandeur. A ce compte, elle est faite véritablement pour deux choses : le régime répresentatif et la Centralisation. L'un est le pouvoir mis au concours, où les plus dignes sauront le prendre, qui eût épargné à Richelieu les bonnes grâces d'une vieille reine, à Colbert des services de régisseur dans la maison de Mazariu, à Choiseul sa disgrâce de la main d'une Du Barry. L'autre est l'instinct d'une nation qui ayant pourvu à la qualité de son gouvernement, qui surtout l'ayant fait elle-même, s'y confie toute entière et prête sa force à sa créature.