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RÉSUMÉ

Ai-je porté trop haut le mérite de la Centralisation? Je ne crois pas, ayant toujours mis sous ce mot l'unité de l'opinion dans une capitale aussi bien que celle des pouvoirs publics : par où la Centralisation est une force pour les peuples non moins que pour les gouvernements. Au surplus, reprenons le sujet, sous prétexte de résumé.

Si la Centralisation est un principe de droit et d'équité, c'est un point que nous avons abordé plus d'une fois : il suffit de l'indiquer en ce moment. Elle produit essentiellement cet effet, et il n'est donné qu'à elle de le produire : la meilleure loi n'y suffirait pas, si elle devait s'exécuter localement. Vous la verriez périr,

éludée, tournée par tout ce qu'elle rencontrerait sur son chemin de préjugés ou d'intérêts.

Ce n'est pas là mettre en oubli le droit des localités ; c'est le laisser à sa place. Souvenez-vous que le législateur est une création locale, que chaque législateur représente une fraction du pays, et qu'une assemblée de tels mandataires fera, selon toute apparence, uneœuvre S fidèle à cette mission, empreinte de cette origine. Telle est la loi, née d'impressions locales qui se corrigent les unes les autres, sous l'influence et l'arbitrage du centre. Une fois faite avec ces garanties, elle aie droit de compter sur une exécution sincère et irrésistible. Pour cela, il ne faut pas que cette exécution se disperse, et que la loi aille se faire appliquer çà et là, au risque de rencontrer pour interprètes ceux contre lesquels elle a peut-être été faite. Rien ne serait plus hasardeux. Il y a un procédé fort connu pour avoir raison des dispositions les plus précises. Tantôt on argumente du texte de la loi contre son esprit, tantôt de son esprit contre son texte : on en pourrait citer des exemples fameux dans la sphère des lois politiques. Mais la passion qui appartient à certaines matières, peut aussi bien se rencontrer dans certaines localités ! Si c'est l'inclination du juge en France de préférer son équité à celle de la loi, peut-on s'attendre à plus de façons, à plus de scrupules de la part des autorités locales, et surtout des corps électifs, qui puisent toujours l'audace dans leur origine?

Ailleurs, il y a peut-être autre chose que la Centralisation pour produire l'équité. — Il y a l'aristocratie qui signifie modération, lumières, soin de la considération. Platon fait dans sa République un éloge démesuré de l'aristocratie. « Partout, dit-il, où tu trouveras « que la condition des hommes destinés au pouvoir est « préférable pour eux au pouvoir lui-même, il sera « possible d'établir un bon gouvernement... Mais par- « tout où l'on voit courir aux affaires publiques des « mendiants, des gens affamés de biens, qui n'en ont « aucuns et qui s'imaginent que c'est là qu'ils doivent « en attendre, il n'y a pas de bon gouvernement pos- « sible. Le pouvoir devient une proie, etc., etc. » Le passage est curieux pour la force de l'expression. Quant à la pensée, elle est excusable chez le disciple de Socrate, qui était peut-être en même temps l'ami d'Aristophane.

Dans les pays où l'aristocratie donne le ton, elle modèle tout à son image. Vousy voyez les gros traitements qui représentent l'impartialité par la richesse. Cette aristocratie factice ou du moins improvisée, est du même sang que l'aristocratie de naissance, s'il est vrai, comme le pense Ad. Smith, que celle-ci soit simplement Yanciennclè de richesse. Francklin s'élève avec force contre les gros traitements, par la raison que l'ambition suffit pour troubler l'État, sans y ajouter la cupidité.

Cela peut être vrai : cependant ces deux vices arrivés à leurs fins valent une vertu, la probité, et chemin

faisant, ils ne sont pas un plus grand mal que ne serait l'improbité du magistrat.

Ces garanties, là où elles sont usitées, ont des compléments — la publicité toujours suspendue sur les actes du fonctionnaire — les poursuites judiciaires toujours permises contre les méfaits dont il est accusé. — Par-dessus tout, l'esprit de la race, qui est de faire arme de toutes ces garanties.

On sent bien qu'en tout ceci c'est l'Angleterre que nous avons en vue. Il ne peut être question d'étudier ailleurs la race anglo-saxonne : elle se déploie aux États- Unis dans des conditions extraordinaires qui la mettent quelquefois au-dessous, quelquefois au-dessus de tout parallèle.

Les États-Unis ont une affreuse tache : le nègre. Ne me dites pas que cette tache est là seulement où se cultivent le sucre et le tabac : elle est partout. Le Nord est le complice du Sud, car il en est le compatriote. Ce n'est pas précisément une patrie, je le sais bien, c'est une fédération : n'importe! Le lien fédéral est de trop entre les Caïns de la Louisiane et ces nobles fils^es puritains qui emportant avec eux leur foi intacte, leur conscience libre, crurent emporter la patrie. Je repousse à cet égard la comparaison. Jamais la terre de France n'a commis ce crime envers l'humanité. On ne la touchait pas, si noir qu'on fût, sans naître à la liberté.

D'un autre côté, je n'ose aborder le parallèle : cela nous semble défendu. Qu'y a-t-il de commun entre nous et ce pays où la propriété , la souveraineté, la

lecture sont universelles, où les castes n'existent pas, même en souvenir, comme dit M. de Tocqueville, où chaque généraliou, à ce grand régime de liberté, d'espace, de venaison, gagne dans le far west 'un pouce de taille. De ce pays au nôtre, il n'y a rien à conclure, rien à copier. Il vous souvient peut-être des lourdes critiques adressées à Montesquieu pour ces lois ou ces usages de Pégu, de Bornéo, de Bentam qu'il cite avec tant de complaisance (1). Il n'est guère plus raisonnable aujourd'hui de nous citer, de nous opposer les États- Unis. Il faut laisser cette planète à son évolution, à son atmosphère, et tourner nos regards au plus près. L'Anglo-Saxon n'est à considérer pour nous que dans la Grande-Bretagne, aussi progressive que les États-Unis, mais dans les mêmes voies et à travers les mêmes embarras, les mêmes angoisses que la France. Parlez-moi d'une vieille nation hérissée de castes, empoisonnée de vices, de misère, d'ignorance : voilà notre fait, notre pendant, le miroir où nous pouvons nous étudier et nous reconnaître. Telle est l'analogie des circonstances, qu'elle triomphe des instincts différents qui possèdent les deux races : et telle est la puissance de la Centralisation, que le plus individualiste des peuples l'ap-

(1) Rien n'est plus injuste que ce reproche ; il ne faut pas croire que Montesquieu prit la Cochinchine au sérieux. Il prenait des faits de toutes mains, là comme ailleurs, des faits qu'il eût inventés au besoin, à titre d'illustrations pour exposer ses idées, et non <de preuves pour démontrer ses propositions. Jamais peut-être sauvage n'a coupé un arbre par le pied pour en atteindre le fruit. Qu'importe? voilà une image frappante du despotisme.

plique au plus violent de ses maux : en Angleterre, la charité autrefois paroissiale, est aujourd'hui publique et centralisée.

Je ne méconnais aucune des dissemblances qui séparent les deux sociétés. De l'autre côté du détroit, l'Église, l'Université existent par elles-mêmes, ou du moins vivent de leur propre fonds, ce qui remplace notre budget des cultes et notre budget de l'instruction publique. Ce même pays ignore également notre budget des travaux publics. Routes et monuments sont faits par des particuliers et soldés par des péages. De la haute et basse justice qui appartenaient aux seigneurs féodaux, il reste quelque chose : les grands propriétaires juges de paix, c'est-à-dire officiers de police judiciaire et juges correctionnels. Voilà les traces du passé dans un pays qui n'a jamais eu sa nuit du 4 août. Mais le présent a ses droits et ses complications. Dans cette surabondance de la sève humaine qui caractérise les temps modernes, le besoin d'ordre et d'équité se fait plus vif, tandis que d'un autre côté tout s'aggrave et s'allume en fait de désordres, de troubles, de vices. La Grande-Bretagne y a pourvu par la Centralisation. Une foule de choses ont passé tout récemment à ce régime, non-seulement le paupérisme, ainsi que nous l'avons déjà dit, mais les prisons, les hôpitaux, la police, l'Inde, les banques : et tout cela sciemment, avec profession et aveu de principes, de par Robert Peel, s'écriant un jour à propos de banque : « La postérité aura peine à croire qu'aujourd'hui seulement, 6 mai

l.A CE.NTIMLISATIOrt

4844, le gouvernement de la Grande-Bretagne ait rappelé à lui le pouvoir de discipliner les banques et de réglementer leur monnaie. »

On ne peut pas dire que la Centralisation ait été jusque-là inconnue aux Anglais : seulement elle avait parmi eux un mode qui n'est pas le nôtre, et qui consiste à promener le gouvernement à travers le pays, sous forme de personnages hautement titrés et rentés, faisant œuvre de justice civile, criminelle, administrative, et même de ce que nous appelons administration. Ce mode n'est pas inférieur au nôtre, en ce qu'il réalise tout aussi bien cet objet, qui est de mettre en présence deux inconnus : l'affaire et le juge. Ces personnages, ces lords-juges, décident toute question de voierie, de mines, de cours d'eau, d'ateliers insalubres; leur juridiction est souveraine : ils prononcent du haut d'un traitement qui varie de 125,000 à 250,000 francs.

On voit maintenant quel est le fond de tout ceci. La Grande-Bretagne, à travers les épines et les nouveautés de notre temps, reste toujours elle-même. Elle a de l'aristocratie et elle en fait. Elle a des institutions libres et elle s'en sert résolument. La race n'abdique pas. Cependant il y a un secret d'ordre et d'équité dans la Centralisation, et malgré l'antipathie de nos voisins pour ce procédé, ils lui ont toujours fait sa part ; ils ne cessent même de l'augmenter. Il me semble que je comprends ce génie : je vois des hommes portés d'instinct à se replier sur eux-mêmes, à se hérisser les uns

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à régard des autres, à se guinder dans l'exclusion et dans l'aparté. Comme ils recherchent cela pour, euxmêmes, ils l'admirent dans les autres, et ce n'est pas le moindre fondement de l'estime qu'ils portent à l'aristocratie. Ils ont fout dit en fait d'éloge, quand ils ont traité quelqu'un ou quelque chose de select. Ce sont eux qui rejettent le droit romain, qui rejettent le catholicisme, qui rejettent le classique. On ne saurait pousser plus loin l'affirmation de soi-même, le dédain et la répulsion d'autrui. Mais on a beau être la race de l'initiative personnelle, de l'indépendance locale, de l'exclusion aristocratique, on est une société, et l'on est bien forcé d'employer un ressort nécessaire d'équité sociale : des porcs-épics en passeraient par là.

L'Anglo-Saxon n'estime pas moins la Centralisation comme instrument de force applicable au progrès. C'est le dernier point qu'il nous reste à considérer pour juger de toutes parts la Centralisation.

Il ne faut pas dire qu'elle est le travail d'où naissent les peuples, et que ce but atteint elle doit disparaître. La France est faite, j'entends bien : mais n'a-t-elle rien à faire? Pourquoi donca-t-elle travaillé avec tant d'efforts à se constituer, à se définir ? Qu'on soit peuple ou idée, une définition n'est jamais qu'un point de départ. L'unité française est consommée : sera-t-elle

fainéante? Est-ce à dire que chacun désormais, dans les conditions de droit commun et de sûreté extérieure qui lui sont faites, doit être abandonné à lui-même, que le lien du faiscôau doit se relâcher, et que le temps est venu de laisser les individus, les localités surtout, se disperser et s'épanouir dans les voies de leur prédilection? Une secte célèbre a vainement distingué l'histoire en époques critiques et en époques organiques. La vie des peuples est une crise perpétuelle. Nulle solution ne fixe les sociétés, nul cadre ne les contient à jamais. Ainsi, quelque bien-être crée l'appétit du droit, mais le droit satisfait éveille à son tour le désir d'un bien-être supérieur. Tout comme notre cœur est une suite de désirs, notre esprit une suite d'idées, l'histoire n'est que mobilité, vicissitudes. Se faire nation n'est qu'un pas, n'est qu'un effort entre autres vers l'idéal qui nous attire : et les siècles en s'accumulant apportent au genre humain amélioré, mais plus impatient et plus curieux chaque jour, encore plus de questions qu'ils n'en décident. Ce labeur est sans fin. Une solution ! C'est le cri de toutes les époques. Or, rien n'est plus propre à manier ces problèmes renaissants que la force et l'esprit de tout un peuple représenté par l'État et par la capitale. Nous avons vu combien ce procédé est nécessaire : c'est au point que si la Centralisation n'était le don d'une race et la leçon qu'elle offre au monde, les races les plus excentriques l'eussent inventée de nos jours.

Dire que l'unité française est un fait accompli, c'est

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dire qu'une force est venue au monde, qu'un instrument a été créé à l'usage et à la hauteur des questions dont le monde est importuné à cette heure. L'embarras est de les énumérer, tant elles sont abondantes et variées! Elles s'étendent aussi loin que l'univers, à pénétrer et à féconder ; elles s'élèvent aussi haut que l'âme populaire, à dégager du souci matériel. L'œuvre n'est pas moindre que d'embrasser toute la civilisation, c'està-dire toute la destinée de l'homme et des peuples. Avec tant de force et d'intuition dont le monde dispose, il se croit capable de percer et de réduire enfin ce qui l'a défié jusqu'à ce jour. Si l'esprit cultivé et éclairé, si l'âme exaltée parle droit et par le devoir, est le principe supérieur du progrès. - Mais en même temps si la partie morale de nous-même n'apparait qu'à la condition de quelque bien-être, si la richesse est à créer, pour fournir aux races supérieures cette émancipation de l'esprit et ce moyen d'élever tout à leur suite... il ne faut pas songer vraiment que les force» individuelles ou locales y suffiront.

Il est admis aujourd'hui que les grandes compagnies sont seules capables d'aborder certaines de ce* œuvres ; mais quelle compagnie plus puissante et plus intelligente qu'un pays tout entier exprimé par son gouvernement ? Il est reconnu d'ailleurs que telle de ces compagnies a échoué à l'œuvre ; je veux parler des chemins de fer anglais, dont les actionnaires et le public savent que penser.

Nous vivons dans des temps où les particuliers deviennent chaque jour plus incapables de faire euxmêmes leurs affaires, où l'emploi des intermédiaires est une nécessité croissante : il est permis de croire que toute affaire collective ou publique, plus épineuse, plus compliquée elle-même, requiert une façon nouvelle, et que cette façon, cet engin est la Centralisation. Une telle division du travail dans la vie des peuples doit trouver sa discipline et sa compensation dans un gouvernement plus concentré.

A vrai dire, l'affaire publique prend des proportions démesurées, et les intérêts individuels peuvent apercevoir clairement que leur satisfaction dépend de choses qui dépassent leurs forces et leur portée. Nous avons dit à quelle fin toute morale nous faisons grande estime du bien-être populaire ; or les voies de ce progrès sont nettement indiquées pour un pays où la population surabonde, sur un sol que Machiavel trouvait déjà morcelé, et qui n'a cessé depuis lors de se diviser et d'enchérir. Double est celte voie : développement des esprits, émigration des habitants.

Je le demande : Est-ce la Provence qui colonisera

l'Algérie, qui percera jusqu'au cœur de l'Afrique, qui fera des puits, c'est-à-dire des routes et de l'agriculture dans le désert? Est-ce la réunion de tous les ports de la France qui pourra commercer avec ces nouveaux venus, qui tout récemment ont accepté notre commerce à l'autre bout du monde?

Une faut pas se faire d'illusions à cet égard, quand les

plus grandes compagnies que l'Europe ait mises sur pied, c'est-à-dire la Compagnie des Indes, soit Anglaise, soit Hollandaise, viennent d'être reconnues inférieures à cette tâche, et dépossédées par l'État. Notez que ces Compagnies étaient faites comme des gouvernements ; mais il y fallait plus qu'un gouvernement local, c'est-à-dire plus qu'une fraction de la puissance anglaise et hollandaise : il y fallait la Centralisation, c'est-à-dire toute l'Angleterre, toute la Hollande.

Les nations de l'Europe ne vont pas apparemment commercer avec la Chine et Ve Japon, comme elles font entre elles, unies qu'elles sont par les mêmes besoins, parles mêmes idées de droit international ou commer. cial, parles mêmes habitudes en ce qui touche la monnaie et le crédit. Avec les antipodes il n'y a que trois manières d'en user : 1 ■ s'établir chez eux et les faire travailler au profit des colons, comme ont fait l'Angleterre et la Hollande, dans l'Inde et dans l'archipel Indien; 2* occuper le territoire et se mettre à la place des naturels ; c'est ce qu ont fait les Anglais en Australie ; 3° exterminer les naturels, c'est ce qu'ont fait les Espagnols en Amérique, et ce que font encore aujourd'hui les États- Unis à l'égard des dernières Peaux-Rouges. Supposer qu'à trois mille lieues d'ici on éprouve le besoin de nos produits dont on s'est passé pendant trois mille aus, est une étrange naïveté. Jamais l'Europe n'a envoyé dans l'Inde autre chose que des espèces métalliques, et ce fait nous donne la mesure des différences

radicales qui séparent les deux^hémisphères. D'où je conclus que le commerce, dans ces données, est moins un commerce qu'une guerre, une conquête, une colonisation, c'est-à-dire une entreprise où il ne peut être question des particuliers, où les Compagnies ellesmêmes ont subi l'échec le plus instructif, où il ne faut pas moins que toute la force, que toute l'énergie de la Centralisation.

Ce qui me frappe dans ces choses lointaines, c'est l'issue offerte à l'émigration, c'est le problème de la population non pas résolu, mais touché, entamé. Si les hommes n'arrivent pas au degré de lumière et de culture où l'on comprend les avantages d'une reproduction modérée : à défaut de cette notion, si les travailleurs qui sont de trop n'ont pas devant eux une émigration qui les sollicite, c'est en vain que la richesse se développerait parmi les peuples. L'unique conséquence de ce développement serait de voir plus d'hommes au monde, avec la même misère pour la plupart d'entre eux : et pour continuer la métaphore de Malthus, il y aurait toujours au banquet de la nature un bas-bout, mal servi, encombré, peut-être même inaccessible.

Il y a trente ans, un philanthrope, un publiciste éminent (I), dans une recherche approfondie des remèdes ou des palliatifs que comporte la misère, comptait à peine l'émigration.

(1) Voir le Traité de la Bienfaisance publique, par M. de Gérando, 4 vol. in-8°.

Il y a plus : je trouve dans un livre consacré à l'Ir* lande un admirable chapitre au sujet de rémigration, où toutes les données et toutes les analogies de la statistique, de la science, de l'histoire, telles qu'on les connaissait il y a vingt ans, sont compulsées et commentées avec une rare pénétration, et qui désespère après tout de l'émigration pour résoudre le problème irlandais (1) : or, c'est par là justement que le problème s'est résolu. A peine condamnée d'une façon si magistrale, l'Irlande commençait une émigration qui l'eût bientôt vidée d'un tiers environ de ses habitants. De 1846 à 1854, deux millions d'Irlandais prirent le chemin de l'Australie et des États-Unis. Émigrer n'est plus un palliatif, c'est en quelque sorte une solution. Tel est le bienfait des espaces cultivables nouvellement découverts, tel est surtout le service dont la navigation s'est rendue capable.

Les choses marchent ainsi de nos jours, pleines de surprises et de démentis pour les plus habiles : et elles ont le même train dans l'ordre moral que dans l'ordre économique. A l'époque où parut le traité de la Bienfaisance 'publique auquel on faisait allusion tout à l'heure, en 1829, une somme de trois cent mille francs composait tout le budjet de l'instruction primaire, lequel est aujourd'hui de douze millions. C'est ainsi que la

(1) De l'Irlande sociale t politique et religieuse, par M. Gustave de Bcaumont. La troisième édition de ce livre est de 1839.

place et l'esprit viennent aux hommes. Ils ont marché vivement dans la voie de ce double progrès dont chacun peut-être se suffirait à lui-même. En tout cas, il est impossible de n'y pas sentir le pouvoir central qui a subventionné chez nos voisins l'émigration, réglementé les transports, et qui a créé l'instruction primaire en France. On ne comprendrait pas qu'en face des nouveautés gigantesques qui se dressent devant nous, un instrument de cette puissance dût être négligé, licencié.

Je sais l'objection qui m'attend. On va me dire que la puissance est ailleurs et qu'il faut créer de nouveaux instruments pour l'âge où nous entrons : qu'il importe de rendre la vie aux localités en leur rendant l'indépendance : que laisser faire les personnes et les provinces est le secret pour les convier à une vigoureuse exploitation tout ce qui sollicite leurs richesses et leur intelligence : qu'ainsi naissent et se reproduisent les forces dans un pays décentralisé : que tel est le procédé de toutes les grandeurs anglosaxonnes.

Il faut bien répondre à une objection, quand elle a été faite cent fois. On a essayé de présenter celle-ci dans toute son apparence : on désespère d'y trouver autre chose. Comment ! il suffirait de laisser une localité libre d'agir ou de ne pas agir, pour qu'elle se décidât à l'action, à l'effort! On pourait multiplier les points

d'exclamation, de stupéfaction : je les supprime. Je fais observer seulement qu'en pareil cas T les provinces agirontsi elles sontactives, etencore un peu moins qu'elles n'eussent fait, stimulées, assistées officiellement. Mais pourquoi, si elles sont inertes sortiront- elles de leur inertie, par cela seul qu'on ne leur impose rien, qu'on ne leur propose rien? Voilà qui est véritablement mystérieux. On ne découvre pas sur quelle philosophie ou sur quelle expérience peuvent s'appuyer de pareils axiomes. L'expérience ici, c'est l'Espagne, le pays des juntes et des fueros, un pays qu'on ne prend pas en prenant sa capitale, où les provinces ont une vie qui leur est propre. Mais quelle vie ! Le soleil qui ne se couchait pas, selon l'expression castillane, sur les domaines de Charles-Quint, n'y éclaira, deux siècles durant, que des apathies : et ce domaine s'est démembré, et ses fragments se sont dépeuplés, et les hommes plus rares y sont en même temps devenus moindres. Voyez plutôt l'Espagne s'éveillant de nos jours, avec un besoin ou avec une curiosité de chemins de fer, et obligée de demander au dehors, non-seulement des capitaux, mais encore des ingénieurs, des conducteurs, des piqueurs, et jusqu'à des chaînes d'arpentage. Ajoutez à l'indolence des races le droit de rester indolente, et vous avez la décentralisation ; mais avec quels fruits !

La France n'est pas l'Espagne, cela est évident. Elle a son climat, elle a l'exemple et le poids de certains voisinages pour la tenir éveillée. Cependant la Centralisation n'a pas été de trop pour la porter au point où

elle est parvenue. Nos succès militaires, intellectuels, économiques, commencent avec Richelieu, avec la monarchie administrative. — C'est de Rocroi que date la réputation de nos armes. Jusque-là, Espagnols et Suisses passaient pour les premiers soldats du monde. Les connaisseurs en font foi :Montluc dans ses Mémoires, Richelieu dans le Testament politique. Voltaire ajoute avec infiniment de raison qu'il faut remonter jusqu'à la bataille deBouvines, pour trouver quelque chose d'aussi grand et d'aussi décisif que la bataille de Rocroi. — Le Languedoc avait ses préjugés contre le canal qui porte son nom : il n'a pas moins fallu que Colbert pour donner raison à Riquet et à la France contre l'esprit local.

Mettez que la dissémination du gouvernement est le grand chemin du progrès, et je vous défie de rien comprendre à l'histoire de France, à cette fortune qui se développe tandis que le gouvernement se concentre. Il reste à savoir si cette explication du progrès d'autrefois rend compte également du progrès contemporain. On va me dire qu'entre le passé et le présent il y a la révolution, la liberté; ce n'est pas moi qui l'oublierai. La France et l'Europe ont été régénérées du coup ; mais pourquoi? Parce que la Révolution a fait main basse sur tout ce qui restait de privilèges personnels, collectifs, locaux ; parce qu'elle a créé un gouvernement capable des choses devant lesquelles s'arrêtaientLouisXIV et Colbert : tel fut le procédé du bienfait. Colbert n'osait abolir les douanes intérieures, de peur des provinces; ni créer une banque d'escompte, de peur de

rÉglise et de sa manière de voir sur le prêt à intérêt ; ni réformer les hypothèques, de peur de la noblesse, qu'on eût livrée par là à ses créanciers. Faire un code civil, il n'y songea même pas : cette entreprise était, au jugement de Montesquieu, par-delà la puissance des rois. Nous avons changé cela depuis 89, et le gouvernement est devenu irrésistible en même temps que national ; voilà à quoi sert la liberté politique, c'est-à-dire le droit d'un pays sur lui-même. Je m'explique mal : cette liberté sert d'abord à mettre l'homme à sa hauteur, en lui donnant pour unique souveraine la loi et une loi qu'il a faite. Liberté c'est avant tout dignité; mais aussi bien la liberté a ses profits qui ne sont pas tant d'ajouter quelque chose à l'autonomie des personnes ou des localités, que de mettre le gouvernement, et un gouvernement fort parce qu'il émane de la nation, au service des intérêts nationaux.

Il ne parait pas que la Centralisation ait cessé d'être nécessaire et de rendre des services. C'est elle qui de nos jours a couvert la France d'écoles primaires et de chemins vicinaux. La preuve que les localités n'y songeaient pas et ne s'en fussent pas avisées, c'est que le législateur a trouvé bon de classer ces choses parmi les dépenses obligatoires des communes, donnant aux préfets le droit de les porter d'office au budget municipal.

Il n'est pas à croire que plus récemment encore la fusion des banques et la fusion des compagnies de cher mins de fer se fussent accomplies d'elles-mêmes.

Je tiens compte de tout ce qui s'est passé. Les gou-

vernements nés de la Révolution n'ont pas fait une chose aussi simple que d'abolir les castes et de succéder à leurs pouvoirs ; ils n'ont pas gardé tous le bénéfice de cette grande destruction. Dans la dépouille des castes, ils ont taillé deux parts : l'une pour les individus, faite de liberté : l'autre pour l'État, composée d'un surcroit d'attributions. Ainsi, quand les corporations et maîtrises ont été abolies, l'artisan s'est enrichi delà liberté du travail, et le fisc a acquis l'impôl de la patente. L'État et les individus ont succédé de même, c'est-àdire concurremment, au clergé qui avait le privilège de l'instruction publique. Bref, l'officiel et le privé se sont également épanouis sur la ruine des castes. Mais ce qui a péri sans retour et sans partage, c'est toute existence locale capable de faire obstacle à l'action du pouvoir central. C'est là surtout ce que nous avons à considérer en ce sujet où l'on ne s'occupe que de la Centralisation , el singulièrement de la Centralisation comme instrument de force, de progrès national.

On vient de montrer ce qu'elle a fait, ce qu'elle ne se lasse pas de faire, pour en conclure ce qu'elle promet encore à l'avenir. Est-ce à dire qu'elle soit tout en France, qu'elle constitue un ressort sut generis, né de lui-même et se suffisant à lui-même? Le pays n est-il donc pour rien dans les grandes choses qu'elle y a faites? Cela n'est pas croyable. Le moyen d'admettre que chez un peuple renommé pour son esprit, l'État ait le privilège de l'idée, et que chez un peuple sociable, il n'y ait nulle communication d'idées entre gouvernants

et gouvernés? Tout comme nous avons vu chez les Anglais la Centralisation et ses œuvres, de même nous apercevons ici le pays et ses influences.

Peu imporle que ces éléments soient, chez tel peuple, à l'état normal et prédominant, chez tel autre, à l'état exceptionnel. La grandeur de l'œuvre exige et convoque impérieusement l'universalité des ressources. Ainsi, la Centralisation n'exclut pas en France le concours du pays, mais elle le comporte selon les conditions, scion les données du naturel français. Le pays s'ajoute à la Centralisation, tantôt l'inspirant, tantôt la suivant, tantôt la modérant. Il procède en tout cela sous forme d'esprit, multiplié et fécondé par une capitale, c'est-à-dire par une société toute exceptionnelle, qui n'a aucun de ces objets utiles où triomphe l'association vulgaire.

Rien ne révèle plus clairement le fonds même de la race que ceci: elle aime passionnément l'association, telle qu'on la rencontre dans une capitale, et néanmoins on ne peut pas dire qu'elle ait le goût de l'association, à un très haut degré. Ailleurs, les compagnies ou les lignes naissent et pullulent d'elles-mêmes pour les routes, les canaux, les raines, le commerce, la production, la politique. Mais en France, il a fallu créer la commandite, une association faite comme une loterie, où l'on n'aventure que sa mise. Les peuples àprement doués pour le gain et pour l'action lucrative, n'ont pas besoin de ces facilités ; ils s'engagent sur tous leurs biens ; ils affrontent tous les risques ; ils ont l'audace

de leurs désirs et de leur but. Ainsi procède l'Angle- Saxon .Nous n'en sommes pas là : il a fallu, pour susciter parmi nous l'association à fins utiles, économiques ,1a désarmer de ses grands risques, et permettre aux hommes de n'engager qu'une partie de leur avoir dans ces choses où ils ne mettent qu'une partie de leur cœur. Donc, ce que la France estime dans une capitale, ce n'est pas la société en elle-même, c'est une certaine société où le commerce est celui des relations, des esprits, du plaisir. Comme on ne peut échanger que ce qu'on a, comme on n'aime à échanger que les choses dont on est amplement pourvu, j'en conclus que le fond, la richesse de la France, c'est l'intelligence et le produit intellectuel.

Dans un pays ainsi fait, on conçoit la formation et le règne d'une capitale. On comprend qu'elle soit une force et qu'elle ait de grandes prises. Étant donné le tempérament qui est commun à gouvernants et gouvernés, il est naturel aux uns de reconnaître et de subir cette force, comme il est naturel aux autres de la créer.

En France, la voie du progrès, c'est la Centralisation appliquée aux choses que signale l'intelligence du pays, concentrée et façonnée dans la capitale. Le pays est l'âme, le gouvernement est l'organe, le progrès est la fonction, ou plutôt, si l'on veut, le phénomène ; avec cette particularité que l'àme et l'organe n'ont toute leur puissance que moyennant concentration. La France ne parvient à toute sa pensée que par la capitale, à toute sa force que par le gouvernement. L'histoire de France est une énigme dont le mot est unité ;

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l'avenir de la France n'en a pas d'autre, et ce mot représente des qualités de race qui suffisent au progrès lejplus encyclopédique.

Où l'on voit clairement ce que vaut Paris, c'est sous l'ancien régime, alors que Paris était le seul agent de progrès, et que les institutions manquant, la monarchie ne relevait que d'elle-même et de la capitale. Dans les vingt années surtout qui précèdent 89, la prospérité, l'équité même marchent à grands pas : les projets de réforme et de bien public s'accumulent dans les portefeuilles ministériels : un écrivain qui a pris la peine d'y regarder, comparant le contrôleur général de 1740 à celui de 1780, nous montre celui-ci tout occupé de vues et de plans que ne soupçonnait pas le premier.

Ici se révèle l'ascendant de l'opinion, c'est-à-dire l'influence de Paris. Impossible d'assigner une autre cause à tout ce progrès. Pays et gouvernement n'avaient pas d'autre impulsion pour s'améliorer. Souvenez-vous en effet qu'en 1740, la monarchie n'était pas moindre ni moins fortement obéie qu'en 1780, que la toute-puissance des intendants, la transformation administrative était chose consommée depuis un siècle au moins. Mais quarante ans plus tard, il y avait une autre âme à tout cela, l'âme progressive d'une capitale, chaque jour plus éclairée, plus impérieuse. Est-ce que Paris n'exerçait pas alors le gouvernement de l'opinion ? Est-ce que les souverains n'y avaient pas leurs correspondants aussi bien que leurs ambassadeurs? Est-ce que toute littérature comme toute politique n'al-

laient pas à cette école? Si l'on voulait ici des preuves matérielles, elles ne font pas défaut : sous Louis XVI, Paris s'est agrandi de trente-trois millions de mètres; dans la première moitié du dix-huitième siècle, l'accroissement n'avait été que de treize millions de mètres. Cela nous montre apparemment à quel point la capitale était devenue un lieu attrayant, couru, peuplé d'esprit et gonflé d'opinion.

Ainsi le progrès d'autrefois avait pour causes le développement de la capitale et de l'État. C'est la voie même du progrès, et il ne peut en être autrement de l'avenir que du passé. Qu'est-ce que signifient ces mots, capitale, gouvernement, si ce n'est esprit et force? Qui est-ce qui pousse le monde, si ce n'est ces deux impulsions ? Et comment un pays ne serait-il pas progressif, où le signe de ces deux puissances est en progrès continu?

La source d'où dérive cette fortune de la France, nous l'avons dit : c'est la race, c'est le fond d'esprit et de sociabilité dont elle est faite. De là tout ce que nous avons vu, et de là encore d'autres conséquences qu'il faut accueillir ou subir :

1° L'ascendant politique des classes lettrées est naturel dans un pays où le commerce des relations et des idées tient une si grande place. De là l'idéal et le chimérique imposés quelquefois aux institutions, mais

bientôt rétracté, par les faits qui s'adaptent toujours à la moyenne des esprits. Après tout, cette propagande n'a que le tort de Galilée : il en reste une grandeur, une vérité qui fait la leçon au monde et qui montre le but à l'avenir.

2* Cette race fait ses lois avec des idées, ce qui constitue les meilleures lois du monde, quand elles sont praticables ; et elles le sont toujours, quand il ne s'agit pas de droits politiques. Vous ne pouvez créer un citoyen, c'est-à-dire un pouvoir, là où fait défaut l'intelligence. Mais vous pouvez toujours obliger un homme à suivre les meilleures règles en fait de successions ou de poids et mesures, l es idées peuvent se prêter ou s'imposer, mais non les facultés, surtout celles du gouvernement, celles du commandement.

3° Cette race qui n'a toute sa valeur que dans le groupement, ces esprits qui n'arrivent à toute leur puissance que par le contact, et surtout dans le milieu d'une capitale, sont impropres, quant à présent du moins, au suffrage universel, qui va chercher chaque individu et l'ériger en souverain, quand il y pense le moins, et quelquefois quand il ne pense pas du tout, dans l'isolement du métier, de la famille, du village.

4° En fait d'institutions, la plus nécessaire à cette race et qui à la rigueur lui tiendrait lieu des autres, c'est la liberté de la presse. Exprimée par une presse libre, l'opinion telle que la produit certaine capitale est une puissance que nul gouvernement ne pourrait braver. Mais il faut pour cela que le gouvernement ne

puisse mettre la main sur cette force, il faut que cette force ait des garanties : ce qui nous ramène de la presse suffisante à la tribune nécessaire et au gouvernement représentatif dans tout son appareil.

5° Par la raison que la liberté de la presse, dûment garantie, suffirait, les clubs seraient de trop. Quand, la communion des esprits a lieu d'elle-même, quand les idées s'expriment et s'imposent par une contagion, par un empire qui leur est propre, pourquoi créer à celte puissance d'autres moyens et une autre issue? L'art est superflu quand la nature fait si bien les choses. On comprend même à la rigueur qu'il puisse être alarmant et nuisible.

Quand nous parlons de l'esprit de la France, nous croyons expliquer la France toute entière, et ne rien omettre de ce qui la constitue. Toutes les qualités actives et énergiques de la nation, toute son histoire, toute sa destinée procèdent du tour et de degré d'esprit que nous y avons remarqué, et cela est bien naturel. Est-ce que l'homme, est-ce que la vie ne dérive pas de l'esprit? est-ce qu'un principe de cette universalité peut être vif et puissant sans qu'il y paraisse en toutes choses ? Tel germe, tel fruit. Il n'en est pas des peuples comme des individus. A l'égard des premiers, la fortune ne trahit jamais les facultés et les mérites : ici, le temps fait quelque chose à l'affaire.

Les peuples grands par l'esprit le furent toujours par les œuvres. Je cite la Grèce, je cite Rome, et l'on ne peut m'opposer ni le Bas-Empire ni la Chine. Quel

rapport y a-t-il' entre ces pointes ou ces pétrification» d'esprit et la France, qui, toutes réflexions faites, prend les armes et livre à l'Europe vingt années de bataille ? C'eit Robespierre à cheval, disait madame de Staël, parlant de Napoléon. Le mot est un peu vif : ils se ressemblent comme la guerre et l'échafaud. Mais il est vrai de dire que le dix- huitième siècle, la Révolution, les guerres de la République et de l'Empire et le régime libéral qui les a suivis ont un lien logique, un fond commun qui est la pensée française. Rien naïf qui la traiterait de bel esprit et de pur ornement. Elle est la force motrice qui circule dans toutes les classes et dans toutes les œuvres de la France, le lien sympathique de la nation, le principe de sa destinée et de ses lois.

Ainsi quand on étudie, quand on constate le caractère intellectuel et sociable de la France, on explique tout par là, et les choses d'esprit et celles de politique ou de guerre. Ajoutons que par là on rend compte tout à la fois, et de ce qu'elle a et de ce qui lut manque.

Le problème pour la race sociable, c'est la liberté,, comme pour la race individualiste, le problème est d'arriver à la Centralisation. L'une porte en soi un dissolvant, l'autre un fondant. Il ne faut pas se dissimuler que la sociabilité implique un certain penchant des hommes les uns pour les autres, une certaine facilité de l'individu à l'effacement et au sacrifice de soimême, en vue des jouissances ou des avantages qu'il

l.A CENTRALISATION

attend de la société. Dans une société douée de la sorte, tout se gouverne, même les relations mondaines, même les œuvres d'esprit. Vous y verrez des salons, des académies donnant le ton et imposant la règle : ce qui ne laisse pas que de préparer les hommes à plier un péii partout.

Chez le peuple individualiste , tout affecte l'individualité, tout prétend exister par soi-même. De là des types variés dans la littérature, des originaux dans la société, des sectes dans la religion : de là surtout des localités indépendantes, rétives, et non-seulement les localités, mais des corps, des ordres, des compagnies, soit aristocratiques, soit économiques, soit universitaires.

Ici l'individu se hérisse : ailleurs il s'efface.

Remarquez néanmoins que ces deux races, avec leurs dons si différents, arriveront aux mêmes fins, mais ni en même temps ni de la même manière. L'individualiste s'élève à la Centralisation, quoi qu'il en ait, parce qu'il a au plus haut degré le sens national qui est une forme élevée de l'individualisme ; or, une nation n'est puissante que sous un gouvernement concentré. — Quant au pays sociable, il arrive à la liberté par l'idée qui est la chose où il excelle, par l'expérience qui provoque les idées, par cet organe nommé capitale, qui propage et impose les idées. Les races sont diverses, mais l'humanité est une. Toutefois, des besoins également humains et naturels ne sont pas toujours également impérieux. Ainsi le peuple individua-

liste sera centralisé avant que le peuple socialiste soit affranchi, parce qu'il est encore plus naturel d'être en société (dont la Centralisation est le terme supérieur) qu'en société libre.

J'oubliais de dire qu'une vocation pour être libre,

c'est la gloire. Les grandes choses qu'a faites un peuple l'appellent à se gouverner lui-môme. Plus il a resplendi et retenti, moins il peut tenir dans la main d'un homme : il tomberait au-dessous de lui-môme, s'il n'était libre.

Ainsi la Centralisation, qui est un admirable engin d'ordre public et de puissance nationale, n'est pas un obstacle à la liberté. Dans les temps modernes, elle suppose une action directe du pays sur le gouvernement : sans quoi elle serait le miracle qu'ils comportent le moins, celui du pouvoir absolu et oriental, tel que le Moyen-Age lui-même ne l'a pas connu et ne l'aurait pas supporté. Elle établit d'ailleurs au-dessus des gouvernements un justicier dont on connaît les œuvres, qui n'est pas moins que l'esprit public dans une capitale.

Au demeurant, je veux bien croire à tout le mal qu'on dit de la Centralisation. Mais alors qu'on m'explique la fortune de la France ! Je ne comprends rien à son histoire, je ne comprends môme pas qu'elle ait une histoire sous un régime où il semble écrit que toute force doit avorter, doit périr. On va peut-être

m'accorder qu'il y a dans la Centralisation un certain principe de vie intellectuelle et économique ; voilà qui

est fort bien, mais qui ne suffit pas. Et la liberté?

On a bientôt fait de dire que la France n'est pas libre, qu'elle ne Fa jamais été, qu.e la Centralisation exclut la liberté, etc. Cela ne résout rien. Prenez bien garde que vous avez à rendre compte d'un peuple qui a pensé, qui a exécuté de grandes choses, dont le nom, les armes, les idées ont retenti dans le monde. Il est évident que ce n'est pas là un peuple avili, ei j'ai le droit d'en conclure ou qu'il est libre à sa façon, par des procédés, par des issues qui nous ont échappé jusqu'ici, ou qu'il n'éprouve pas le besoin d'êlre libre. J'ai hâte de répudier ce dernier mol, qui ne peut être celui de l'énigme : l'explication serait tout à la fois vile et chimérique. Nous avons vu quel est à cet égard le témoignage de l'histoire. Tout cela nous mène de gré ou de force à celle solution : que la France est libre par sa capitale, par l'opinion qui s'y développe, par les pouvoirs d'esprits inhérents à la race : que telle fut autrefois toute sa liberté à partir de Louis XIV : que tel en est aujourd'hui au-dessus et même, à défaut des institutions, un des ressorts.

On peut croire que Montesquieu a pâli, a vieilli sur ce problème. Et ce n'est pas là vraiment ce que Quintilien appelle circa verba senescere : La question est de savoir si la France a une âme, et par quels organes cette âme est servie. Montesquieu voyait çà et là, dans notre histoire, des choses nobles et lières, un fonds

d'in servilité, des saillies de caractère, rien d'oriental ; avec cela, pas d'institutions apparentes, nulle prise légale du pays sur son gouvernement. C'est alors qu'il fit la théorie de l'honneur, appelant ainsi tout ce qui peut se rencontrer de sentiments vifs et élevés, parmi des hommes qui ne sont ni esclaves ni citoyens. Il a démêlé, il a décrit le fait avec le calme et la profondeur du génie, avec la vive éloquence d'un homme d'esprit et d'un galant homme : il a montré ce qui est, mais il n'a pas montré comment cela est : cette loi n'est pas au nombre de celles qu'il a expliquées. Peut-être est-il vrai de dire qu'il n'y a pas {oin de l'honneur à l'opinion, que ces deux puissances n'en font qu'une et composent un ressort moral particulier à la France, figuré par une capitale, qui n'édifie pas nécessairement des institutions, qui les remplace encore moins, mais qui tient les hommes debout.

Oublions les accidents, et tenons pour certain que la Centralisation à l'usage d'un peuple d'esprit, ne peut être un simple besoin d'obéir. Il faut qu'elle se relève, qu'elle s'émancipe par quelque endroit. L'esprit est une de ces puissances qui n'abdiquent pas ; ici l'abdication serait la mort.

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