CHAPITRE DEUXIÈME
De la Centralisation comme principe de nationalité.
La première, la plus grande chose à dire au sujet de la Centralisation, c'est qu'elle ressemble à la loi. Les anciens définissaient la loi en ces termes : L'intelligence sans la passion. On peut croire qu'un gouvernement placé au centre et au faite du pays, prendra quelque chose de ces qualités. A la distance où il est des personnes et des localités, pourquoi ne serait-il pas étranger à leurs passions, froid comme un chiffre, tout entier au bien public et à l'attrait naturel de ce qui est juste?
Rien n'empêche que l'homme ne reste intelligent à ces hauteurs où la passion le quitte. Il sait les choses, et par la contradiction des intérêts qui monte au centre, et par l'enquête qui en descend sous forme d'inspections et de missions. La vérité le cherche, et il cherche la vé-
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rité : il l'impose même naturellement : ses délégués ln préféreront souvent au mensonge, sentant une réformation toujours suspendue sur leurs actes et même sur leurs personnes.
Dire que la Centralisation ressemble à la loi, et que celle-ci est Y intelligence sans la passion, ce n'est pas définir des réalités, c'est exprimer un idéal. C'est chercher au-dessus des choses humaines leur règle, leur type, tout comme on cherche quelquefois leur image au-dessous d'elles, dans la nature. Il n'en faut pas moins pour nous diriger ou nous reconnaître, complexes comme nous le sommes, touchant à tout par quelque grandeur et quelque infirmité.
Cependant il y a quelque chose de vrai dans ces expressions. La preuve en est que les hommes préfèrent la loi à l'arbitraire, et la Centralisation des pouvoirs publics à leur morcellement.
Vous prenez un plaisir bien naturel à rêver espace et indépendance, soit pour les personnes, soit pour les localités. Cependant n'oubliez pas ceci : La France a connu un état social accommodé selon ce type qui vous séduit, de pouvoirs épars, de communes souveraines, d'individus existant par eux-mêmes. La féodalité n'était pas autre chose. Cette société n'était qu'un contrat, et ce contrat n'avait pas de juges. Anarchie triomphante s'il en fut! l'individualisme coulait à pleins bords. £h bien! c'est le plus abominable souvenir qui soit resté dans la mémoire des hommes; un
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souvenir dont l'ancienne monarchie, malgré l'éclat de son histoire, porte encore la peine. Cette éternelle rancune ne tient pas à certaines différences de race ou de caste, nées d'une conquête. Non : ces différences, ces traditions ennemies peuvent s'effacer de la mémoire des peuples, témoin la Grande-Bretagne où, dès le treizième siècle, il ne restait nulle trace d'une conquête autrement récente et superbe, selon le témoignage de Macaulay. Le vice propre de la féodalité est ailleurs ; c'est uniquement celui qui empoisonne toute domination localisée, c'est cela et ce n'est pas autre chose. Voyez plutôt, en dehors de tout odieux féodal, ce qui se passait dans l'intérieur des communes. Échevins, capitouls, jurais n'étaient guère moins haïs que les seigneurs : on cite des communes qui se démirent de leur souveraineté et appelèrent les officiers royaux.
La religion elle-même est impuissante à consacrer les dominations locales. L'Église, s'encadrant comme elle fît dans le régime féodal, transformant en seigneurs ses abbés, ses prieurs, ses évêques, y perdit quelque chose dans l'estime des peuples. Alors est née toute cette raillerie contre les moines, dont retentit le Moyen-Age. Alors toute la puissance de l'Église passa à la papauté : c'est l'époque triomphante des luttes de l'Empire et du Saint-Siège, de Grégoire VII, des Croisades. Il fallut désormais que le respect des hommes montât jusque-là pour trouver où se prendre. Et cependant il y a apparence que ces abbés, ces évêques, étaient
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des seigneurs moins durs et moins grossiers que d'autres ; mais rien n'excelle à discréditer le pouvoir, comme de paraître avec toutes ses proportions dans une sphère étroite. La souveraineté est de trop parmi les hommes, si elle n'est épurée et masquée par l'élévation, par la magie des lointains, par les illusions d'une perspective toute particulière qui grandit le souverain. Je ne vois qu'un seul cas où le pouvoir de près soit supportable, c'est lorsqu'il est tempéré par un instinct, comme dans la famille dont le patriarchat, la tribu, le clan sont des extensions.
Qui dit pouvoir local, dit société sans ordre, sans bien-être, à peine une société. Il n'y a là que caprice envers les gouvernés, guerre entre les gouvernants : ni justice à l'intérieur, ni force au dehors : les citoyens se révoltent ou se dégradent : les cités s'exterminent les unes les autres, ou s'épuisent d'elles-mêmes. Bref, la nation avorte, et cela parmi les races les mieux douées, sur les territoires qui figurent le mieux une patrie.
Ce qui constitue une nation, c'est la qualité de son gouvernement, c'est le droit dans la société : Ce n'est pas l'unité de race, de langue, de religion. Des hommes unis de la sorte peuvent être désunis d'ailleurs, au point de préférer l'étranger à leurs compatriotes. Naturellement plus on se connaît, plus on se hait. Des personnes agglomérées, des agglomérations qui se touchent, ont mille occasions de se vouloir et de se faire du mal, lesquelles portent leurs fruits. Ce serait merveille
qu'elles en vinssent à une pensée, à une action commune, môme contre l'étranger. Un pouvoir central, attirant à lui la souveraineté, ôtant partout aux hommes les grands moyens de se nuire, est seul capable de fonder une patrie sur la base de l'ordre et de la justice goûtés en commun.
On créerait plutôt une nation avec vingt idiômes et autant de cultes différents, réunis sous un seul pouvoir, qu'avec des hommes adorant le môme Dieu dans la môme langue, mais divisés en groupes qui affectent l'indépendance. Ces derniers peuvent compter sur l'avenir que voici /guerre entre eux, guerre chez eux, guerre au dehors, finalement règne de l'étranger.
Il y a de par le monde des ruines illustres : où fut Rome, où furent la Pologne, l'Irlande, la Hongrie, il ne reste aujourd'hui que des souvenirs, des monuments, un climat : plus de nation. L'esprit s'arrête quelquefois devant cette fatalité, devant ce problème des causes vaincues. Tout le monde n'est pas de l'avis des dieux. D'où vient qu'avec de tels noms et de telles prouesses, on disparait d'entre les peuples? Quel est le secret de ces évanouissements? Un philosophe nous a montré comment les dogmes finissent : Qui nous dira comment s'éteignent les nations? Ici, la force n'explique pas tout : on a vu des États à la fois faibles et indépendants. Et puis il y a tels cas où la force n'était rien moins qu'évidente du côté où est restée la victoire. Il n'est pas clair que la Grande-Bretagne eût naturellement cet avantage sur l'Irlande, ni l'Autriche sur l'Italie, sur la
Hongrie. À ne considérer que la force, l'événement de ces lulles n'était pas nécessaire, et l'on n'aperçoit ici nulle prédestination de vainqueurs et de vaincus. Comment donc l'étranger, celte violence, cette intrusion d'une autre langue, d'une autre religion, d'une autre loi, peut-il s'emparer d'un pays?
En voici peut-être la raison : c'est que ce pays subissait une violence encore plus intolérable, celle des dominations à brûle-pourpoint où tout est fantaisie el outrage, où rien ne se rencontre de ce qui vaut la peine d'être en société, où la vie n'est pour tous qu'irritation, précarité, angoisse — ou bien peut-être, c'est que ce pays était perdu de haines intestines, encore plus implacables que la haine envers l'étranger : Écoutez le Dante, il menace ses compatriotes ingrats de la colère de l'empereur.
Dans les limites d'une cité, le poids du gouvernement et la course au gouvernement remplissent tout. Oppression, conjuration, voilà le fond des mœurs. Avec des passions que rien n'oblige à garder la paix du roi, vous avez le règne successif des partis, c'est-à-dire des pouvoirs faits comme une vengeance, des souverainetés d'un jour qui croiraient perdu celui où elles n'ont ni tué ni spolié, la question d'Hamlel sur toutes les têtes... Est-ce vivre? Oui, par la fièvre et par la rage. On peut avoir choisi, avoir voulu ce régime ou plutôt cette crise, par aversion de tout lien monarchique ou fédéral. Ce n'est pas une raison pour qu'on s'y plaise à ja-
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mois; et, de guerre lasse, c'est bien le mot, l'instant arrive où l'invasion promettant quelque répit, quelque sécurité, un peu d'air respirable enfin, est reçue patiemment. Comment ne pas accepter ou même attendre du dehors ce qu'on désespère, après une longue expérience, de rencontrer chez soi? L'Italie a subi la domination allemande par la même raison que Milan prenait ses podestats à Vérone, Vérone à Parme, Parme à Vicence, etc. Ainsi finissent les nations. Il faut ajouter : ainsi elles se composent. Il y a en France une province qui semblait destinée entre toutes à s'appartenir, avec un territoire étendu, une race énergique, l'Océan parmi ses frontières, l'originalilé partout. Mais comment la Bretagne serait-elle restée indépendante, avec les sentiments qu'elle portait à ses souverains? Quand elle prend la parole, c'est pour demander par la voix de ses États, en 1G22 par exemple, un gouverneur qui ne descende pas des ducs de Bretagne (1).
Des souverainetés éparses ne couraient nul risque au Moyen-Age ; c'était la manière d'être universelle. Mais plus tard il y alla de l'indépendance. Malheur à la race qui s'est attardée aux préliminaires de communes et de féodalité! Elle ne sera pas nation : elle ira se perdre dans ce qui s'est formé autour d'elle de monarchies compactes, de peuples fortement liés.
De tous ces petits mondes politiques, fiefs, com- (t) Voir YHistoire de Louis XIII, par M. Bazin.
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munes, fédérations, qui firent tant parler d'eux au Moyen-Age, il n'est resté debout, c'est-à-dire libres et indépendants, que les Pays-Bas et la Suisse. Encore at-il fallu pour cela, cette politique d'équilibre qui prit possession de tous les cabinets vers le seizième siècle ; politique tellement comprise et obéie, que l'Angleterre en fut notre alliée jusqu'à trois fois, sous François I er captif, sous Henri IV prétendant, sous Louis XIV vaincu de toutes parts, à ce moment de sa fortune où, comme dit un historien, le prince puissant n'existait plus, le prince nécessaire existait seul. On conçoit qu'à la lumière de cette politique, les grands États se soient imposés les uns aux autres l'indépendance de ces petits États où étaient les bouches de l'Escaut et les défilés des Alpes. Ceux-ci étaient vaillants, héroïques, mais surtout ils étaient impartageables, et c'est par là qu'ils ont duré dans l'indépendance.
Peu importe qu'une souveraineté locale soit démocratique ou monarchique, son vice ne la quitte pas : ce vice est d'être locale. Si elle appartient à un homme, c'est le pouvoir absolu sans prestige, l'obéissance sans dignité, le respect de soi et des autres impossible. L'humanité tomberait au-dessous d'elle-même si elle était à l'aise dans ces conditions ; il n'y en a guère d'exemple dans l'Europe moderne.
Si le pouvoir local est à plusieurs, ce cas vaut bien l'autre. Songez seulement que les hommes ne peuvent se toucher sans se heurter, se heurter sans se haïr. Si vous introduifez le pouvoir souverain dans le cercle de
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ces contacts, de ces froissements, de ces animosités, vous préparez des luttes et surtout, des oppressions inouïes. Qu'on se figure le gouvernement avec toutes ses proportions dans une petite ville avec toutes ses haines, la souveraineté aux mains d'une coterie, des Pazzi et des Capuleti de village, armés de tous les emplois, et conspirant la ruine de leurs ennemis, par voie d'administration, de police, d'impôts, de jugement. . . Quelle immolation des minorités ! Quelles violations de leurs droits, de leur liberté, de leur vie intime! Que d'injustices aggravées d'insultes l Ce tableau, que le Dante rencontrait à chaque pas, manque à la divine comédie : il est vrai qu'elle ne peignait pas l'enfer sur la terre.
Après cela, il ne faut pas nier certaines grandeurs, certaines transcendances qui se rencontrent dans les dominations locales. Reculez de quelques siècles et regardez vivre le seigneur féodal : Ce petit souverain peut prendre une très haute idée de lui-même et s'élever à l'orgueil, qui est le commencement de toute vertu. Sur un territoire où il abonde, il composera une classe ; et cette classe créera pour l'éducation du pays un grand type capable de tout élever à sa suite. Il y aura toujours loin des sentiments aux conduites, des devises aux prouesses : Qu'importe? C'est déjà beaucoup d'exalter l'idéal dans une société. Il n'y survient plus une grande àme qui ne grandisse encore h l'escalade de ce modèle : d'un masque héroïque, il reste, il passe quelque chose dans les traits d'un peuple. Une lacune parmi
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les Russes est d'avoir été sans chevalerie. N'oublions pas que le sentiment de l'honneur est né du régime féodal ; le duel est le plus beau titre de la société moderne. Àh ! vous pouvez chanter l'hymne du duel si vous avez du lyrisme dans la plume! Jamais l'homme ne s'est élevé si haut. C'est le côté saillant, le trait immortel de l'individualisme : on n'y a pas pensé quand on faisait ailleurs le compte de l'Individu et de l'État, on se le reproche. Faire la loi, l'appliquer, l'exécuter soi-même, cumuler les offices de législateur, de juge, de bourreau, voilà le duel. L'antiquité ne soupçonnait pas cette grandeur, la seinne était toute dans l'État : Mais l'Individu, l'épée à la main, peut dire : l'État, c'est moi. Il a fallu Pisolement et la souveraineté des hommes pendant quelques siècles ; bref, l'individualisme régnant comme une institution pour créer cette grande chose à son usage et pour la répandre de là sur la société tout entière.
On peut objecter que le duel est la perversion de l'honneur, et que l'honneur n'est que le respect de soia même. Ce n'est pas moins un grand sentiment malgré cette limite, le plus accessible peut-être à l'humanité et qui a souvent l'effet de sentiments désintéressés. Il n'y a pas d'autre exemple d'une pareille puissance, d'opinion. La religion a ses incrédules, la morale a ses mécréants qui ne s'en cachent pas; mais l'honneur force tous les coquins à l'hypocrisie.
Que si l'on se tourne vers ces grandes communes du Moyen- Ago, on les trouve à certains égards, en
Italie surtout, fécondes etsplendides. Dans ce tourment des existences rien ne s'abaissait du moins : Cela dit tout. On sait maintenant que ce mouvement d'esprit appelé la Renaissance appartient en propre h l'Italie. Comment a-t-on pu jamais croire que cette merveille de poésie et d'invention était venue de Conslantinople, sur l'aile des philologues? Ainsi la grandeur et l'éclat sont possibles et même naturelles dans des cités populaires. Agitation n'est pas dégradation, il s'en faut de tout. Mais ce qui n'y paraîtra jamais, c'est une nation. Or, cela est grave : L'indépendance des races importe à leur épanouissement. Il faut plaindre l'humanité, si telle race qui porte en elle l'initiative et la lumière, cesse de s'appartenir, et n'a pas dans le monde un rang, une fortune selon ses qualités. Aussi pouvez-vous croire que celte race livrée à l'étranger par ses querelles, mais guérie par l'étranger de l'humeur querelleuse et fédéraliste retrouvera l'indépendance et acquerra l'unité.
Nous venons de dire les effets extrêmes du pouvoir local. Ils ne sont désastreux à ce point que quand ce pouvoir s'applique à toutes choses en dernier ressort ; ils s'atténuent avec l'étendue et la souveraineté des pouvoirs localisés. Cependant plus vous mettrez de cet ingrédient dans une société, plus vous courrez le risque d'énerver le lien national, et de compromettre la paix des relations.
En résumé, pouvoir local, pouvoir éphémère, inique,
exécré surtout, voilà ce qu'en général nous apprend l'histoire.
Je passe à ce qui regarde le pouvoir central. Là tout est faveur et acclamation, en France du moins j il y en a pour les plus méchants rois dès qu'ils mettent la main à celte œuvre. L'histoire leur est légère, elle pardonne beaucoup à Louis XI qui n'a pas beaucoup aimé : mais quel niveleur! Bons ou mauvais, les monarques passent, les monarchies même disparaissent ; mais la Centralisation reste. Si vous la prenez pour une c«*oix, il faut en dï *e comme les Chartreux : Stat crux dum volvitur orbis. Point de révolulions qui ne la respectent. Que dis-je? les révolulions de toute provenance ne se lassent pas de la développer et de l'exalter. Ce n'est pas tout; le pays a les foriunes les plus diverses dans sa formation territoriale, dans ses rencontres avec l'étranger. Ici encore tout est proQt pour la Centralisation.. Détresse ou prospérité, tout lui est occasion de croître sur ce sol français qui a tant souffert d'être découpé et fractionné.
Peut-être faut-il reconnaître les institutions saines et robustes à ce signe qu'une fois dans le monde, elles ne cessent de grandir. Tels furent la tolérance religieuse, la liberté politique, la Centralisation.